Kuma Kengo, architecte : le message du nouveau stade national

Kiyono Yumi (Intervieweur)[Profil]

[08.07.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

C’est en découvrant le gymnase national de Yoyogi, conçu par Tange Kenzô pour les Jeux olympiques de 1964, que Kuma Kengo a décidé de devenir architecte. Et c’est à lui qu’a été confiée la conception du nouveau stade olympique de Tokyo, pour les JO de 2020. Cet architecte d’envergure internationale revient pour nous sur le sens de son projet.

Kuma Kengo

Kuma KengoNé en 1954 à Yokohama, titulaire d’un diplôme de troisième cycle en architecture à l’Université de Tokyo (1979). Chercheur invité à l’Université Columbia, il fonde ensuite le cabinet d’architecture Kengo Kuma and associates. Professeur à l’Université de Tokyo depuis 2009. En 1997, remporte le grand prix de l’Institut architectural du Japon pour « Scène de nô dans la forêt » et le prix AIA Benedictus pour « Water/Glass ». Prix d’art Mainichi pour le Musée Nezu en 2010, Prix d’encouragement aux arts du ministère de l’Éducation pour le Musée du pont de bois Yusuhara en 2011. Auteur entre autres de L’architecture vaincue, L’architecture comme lien, ainsi que de Nouvel urbanisme TOKYO et Nouveau village TOKYO en collaboration avec Kiyono Yumi.

Relever le défi

——Vous avez été choisi pour concevoir le nouveau stade national pour les Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo en 2020. Ce projet a connu un certain nombre de déboires, notamment l’annulation du premier concours de design. Quelles sont vos impressions à l’heure actuelle ?

KUMA KENGO Concernant les tensions autour du premier projet choisi, celui de Zaha Hadid, les médias m’ont souvent demandé de commenter la situation, mais il s’agit à mes yeux d’une question extrêmement complexe, sur laquelle il convient de ne pas s’exprimer à la légère. Je me disais que si ce projet venait à être confié à un autre architecte, ce serait un véritable défi, mais jamais je n’aurais imaginé que ce serait précisément moi qui le relèverais.

Proposition adoptée lors du deuxième concours pour le projet de nouveau stade national. (Photo : Taisei Corp./Azusa Sekkei/Cabinet d’architecture Kengo Kuma and associates, fournie par JSC)

——Pourquoi n’avez-vous pas participé au premier concours ?

KUMA La participation était limitée aux lauréats du prix Pritzker ou aux architectes avec une expérience dans la conception de grands stades, j’étais donc hors-jeu (rires). Mais le projet de Zaha a fini par être abandonné. Que Taisei Corporation m’approche pour participer au nouveau concours a été une grande surprise.

——Pourquoi avez-vous décidé de relever le défi ?

KUMA Pour un architecte, l’opportunité de participer à un projet de cette envergure est rarissime dans le Japon d’aujourd’hui, plutôt conservateur. Il s’agissait aussi de faire honneur à la profession d’architecte et j’ai décidé de me lancer de toutes mes forces dans cette aventure.

Le stade olympique, symbole d’une époque

Kuma Kengo (photo : Suzuki Aiko)

——Vous évoquez aussi la destinée…

KUMA Mon enfance a coïncidé avec la période de forte croissance d’après-guerre. Avant les premiers JO de Tokyo (1964), nombre de superbes bâtiments ont vu le jour dans la ville, Tokyo a profondément changé. Les gymnases numéros 1 et 2 du stade national de Yoyogi (photo) conçus par Tange Kenzo sont symboliques de cette époque. Après les Jeux, l’écolier que j’étais a beaucoup fréquenté la piscine de ce stade. Dans les bassins, on voyait la lumière qui tombait du haut plafond se refléter à la surface de l’eau. Séduit par ce spectacle impressionnant, j’ai décidé de devenir architecte moi aussi.

——Cinquante-six ans plus tard, c’est à ce même enfant que la conception du stade principal des prochains Jeux de Tokyo a été confiée.

KUMA Après bien des péripéties… Comment ne pas y voir la marque du destin ? (rires)

——Le nouveau stade devra voir le jour dans des délais très limités.

KUMA Tous les projets architecturaux évoluent dans le cadre de délais stricts, mis à profit au maximum pour explorer toutes les possibilités, mais cette fois-ci, la marge est très réduite. Dans la conception de mes projets, je m’applique toujours à respecter deux points : ne pas construire trop en hauteur et utiliser les ressources naturelles du site. C’est tout bête (rires). Pour le nouveau stade, le bâtiment initial faisait 75 mètres de haut, mais grâce à des calculs minutieux, j’ai réussi à le limiter à une hauteur de 49 mètres. C’est là que j’ai compris que j’y arriverais, cela m’a donné confiance en moi.

Projet pour le nouveau stade national. La superposition d’auvents en bois surmontés de plantations fournira de l’ombre. (Photo : Taisei Corp./Azusa Sekkei/Cabinet d’architecture Kengo Kuma and associates, fournie par JSC)

——Parmi les tenants d’une architecture artistique, l’association entre un promoteur et un architecte dans le cadre d’un projet de conception-réalisation, comme c’est le cas ici, semble être plutôt mal vue.

KUMA Dans la conception-réalisation, c’est le promoteur qui mène le projet, et c’est peut-être là que le bât blesse. Mais dans le cas d’un projet comme celui-ci, où il s’agit d’un deuxième concours, avec des délais et un budget extrêmement serrés, la conception-réalisation est non seulement positive mais nécessaire, me semble-t-il. Avec la révolution des technologies de l’information depuis l’entrée dans le XXIe siècle, le monde évolue en profondeur. En s’accrochant aux schémas d’hier, les architectes risquent de se couper du monde, d’être considérés comme des privilégiés qui jouent les divas. Je constate ce danger à travers mes travaux dans le monde entier. Quel que soit le cas de figure, tant que l’architecte ne perd pas de vue la qualité à laquelle il doit tendre et qu’il s’y attelle de toutes ses forces, il parvient à construire de belles réalisations. C’est avec ce principe en tête qu’il faut s’engager dans la conception-réalisation, en étant même prêt à jouer un rôle moteur.

  • [08.07.2016]

Née en 1960 à Tokyo, diplômée de la faculté de sciences humaines de la Tokyo Woman’s Christian University (TWCU). Journaliste indépendante depuis 1992, après un séjour en Grande-Bretagne et un poste dans une maison d’édition. Ses domaines de prédilection sont l’urbanisme et les communautés locales, l’évolution des modes de vie et les portraits de personnages pionniers, au Japon comme à l’étranger. Ecrit pour Aera, Asahi Shimbun et la version électronique du Nikkei Business, entre autres. Auteure de Choisir où l’on vit pour changer de vie (Kôdansha). Prépare actuellement un troisième cycle en conception et gestion de systèmes à l’Université Keiô.

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