Alex Kerr : à la recherche d’un Japon perdu

Kiyono Yumi (Intervieweur)[Profil]

[08.11.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Depuis plus de dix ans, Alex Kerr restaure des maisons traditionnelles dans des régions reculées du Japon tout en ravivant l'économie au niveau local. Spécialiste des arts et de la culture de l'Asie de l'Est, il porte un avis critique sur la destruction du paysage japonais. Alex Kerr œuvre pour développer une nouvelle approche du tourisme au Japon, qui met en avant les riches traditions du pays et contribue à les perpétuer pour les générations futures.

Alex Kerr

Alex KerrNé dans l'État du Maryland aux États-Unis en 1952. Se rend pour la première fois au Japon à l'âge de 12 ans. Après des études à Yale et Oxford, il retourne au Japon en 1978 et travaille pour la Fondation Oomoto, une association shintô consacrée à l'enseignement des arts traditionnels japonais. Depuis 2005, il séjourne six mois par an en Thaïlande. Parmi ces publications : Lost Japan (version japonaise parue en 1993, version anglaise en 1996) et Dogs and Demons (2001). Il écrit et donne des conférences en anglais et en japonais sur les arts de l'Asie de l'Est, et sur la nécessité de préserver la beauté et les paysages traditionnels du Japon.

En 1973, Alex Kerr a acheté une maison traditionnelle avec un toit de chaume abandonnée dans la vallée d’Iya, une région isolée et peu peuplée de la préfecture de Tokushima. Il l’a convertie en une résidence unique en son genre, qui offre aux visiteurs aussi bien japonais qu’étrangers la possibilité de goûter pendant quelque temps à la vie traditionnelle japonaise. Il a participé à d’autres projets de restauration similaires à Ojika, une île de l’archipel Gotô de la préfecture de Nagasaki, à Utazu, ville de la préfecture de Kagawa donnant sur la mer intérieure de Seto où subsiste encore une rue commerçante traditionnelle, et à Totsukawa, village riche en nature dans la préfecture de Nara. Ses projets ont pour objectif de conserver la culture et l’architecture locales et de relancer l’économie de ces régions reculées grâce au tourisme. Il est actuellement engagé dans de multiples projets dans les préfectures d’Okayama et de Shizuoka, ainsi qu’à Kameoka, sa ville d’adoption japonaise située près de Kyoto.

ALEX KERR Tous les projets que nous menons sont situés dans des régions qui ont été délaissées pendant la période de haute croissance qu’a connu le Japon d’après-guerre. Pour la plupart des gens, ces endroits sont tombés en désuétude, ils datent d’une autre époque. Ces lieux ont souffert des problèmes, comme le dépeuplement, qui touchent aujourd’hui toutes les zones rurales du Japon. On s’étonne souvent que je parvienne à trouver ces villages perdus au milieu de nulle part. Mais dans le Japon moderne où confort et efficacité prévalent, les rues commerçantes et les quartiers de gare sont partout les mêmes, tout est uniformisé. L’« inconfort » qui existe dans ces villages éloignés prend alors une valeur particulière. Préservés du développement moderne, ces régions ont pu conserver intacts leurs paysage et architecture uniques.

Mais mon travail ne se limite pas à la préservation de patrimoine culturel. Ces anciennes maisons recèlent en elles une certaine manière de vivre ; nous voulons donner un souffle nouveau à ces traditions et leur permettre de se poursuivre dans le monde actuel. Pour cela, il faut créer des emplois dans les communautés, générer des revenus grâce au tourisme et aider l’économie locale à se dynamiser. Nous sommes intéressés par la qualité de ces lieux, mais il est important de prêter attention aussi bien sur leurs aspects culturels qu’économiques.

Vues extérieures et intérieures de la maison Chi-iori à Iya. La pièce principale avec son plancher en bois et son irori (foyer traditionnel). La maison est populaire auprès de familles, qui la louent entièrement pendant quelques jours. (© Alex Kerr)

À Iya, nous avons converti huit anciennes maisons traditionnelles situées dans un hameau au cœur des montagnes. Les autorités locales s’occupent de leur gestion ; les travaux de restauration étant généralement financés par des subventions gouvernementales. En ce sens, ce projet est en quelque sorte une dépense publique, mais il est complètement différent des projets de construction de bâtiments publics comme musées ou centres culturels municipaux dans lesquels l’État japonais a investi d’énormes sommes par le passé, mais qui sont au final peu utilisés.

Dans les anciennes habitations d’Iya, le plancher en bois, qui n’a jamais été recouvert, a été poli par le temps et brille aujourd’hui d’un éclat sombre. C’est un style qui était commun avant que les tatamis soient utilisés au Japon. Toutes les poutres et les piliers sont également d’origine. Mais nous avons ajouté des installations modernes : plomberie, chauffage et isolation. En préservant l’architecture traditionnelle et en la combinant au confort moderne, on peut transmettre ces paysages typiquement japonais à la génération suivante.

  • [08.11.2017]

Née en 1960 à Tokyo, diplômée de la faculté de sciences humaines de la Tokyo Woman’s Christian University (TWCU). Journaliste indépendante depuis 1992, après un séjour en Grande-Bretagne et un poste dans une maison d’édition. Ses domaines de prédilection sont l’urbanisme et les communautés locales, l’évolution des modes de vie et les portraits de personnages pionniers, au Japon comme à l’étranger. Ecrit pour Aera, Asahi Shimbun et la version électronique du Nikkei Business, entre autres. Auteure de Choisir où l’on vit pour changer de vie (Kôdansha). Prépare actuellement un troisième cycle en conception et gestion de systèmes à l’Université Keiô.

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