Dossier spécial Vivre à Fukushima — un an après le séisme
Table ronde des médias de Fukushima (1ère partie)
« Ce que nous avons à dire à Tokyo et au monde entier »
[22.05.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Un an a passé depuis le seisme. Le département de Fukushima porte un fardeau énorme. Aux conditions de la vie en refuge pour les personnes déplacées à cause de l’accident nucléaire, s’ajoutent les dégâts causés par les rumeurs. Tout en combattant une radioactivité invisible, six journalistes qui continuent à faire leur métier de transmettre l’information sur place nous disent ce qu’ils ont sur le cœur.

Hayakawa Masaya : Directeur de la rédaction du journal Fukushima Minpo (ci-après : Minpo)

Seto Eiji : Directeur de la rédaction du journal Fukushima Minyu (Minyu).

Gôtô Yoshinori : Directeur de l’information de la chaîne Fukushima Television Broadcasting (FTV)

Murakami Masanobu : Chargé de la politique locale pour la chaîne Fukushima Central Television (FCT)

Hayakawa Genichi : Directeur de la production informations pour la chaîne de télévision Fukushima Broadcasting (KFB)

Takano Kôji : journaliste à TV-U Fukushima (TUF)

Modérateur : Harano Jôji, directeur représentatif, Fondation Nippon Communications

À Fukushima, le « lien humain » n’est pas très perceptible

HARANO J’ai entendu dire que c’était la première fois depuis la catastrophe que se réunissaient comme aujourd’hui deux journaux et quatre chaînes de télévision locales. Chacun de vous doit avoir sa propre façon de penser, et pour commencer, quel est selon vous la plus importante chose à faire à l’heure actuelle ?

HAYAKAWA M. (Minpo) Dans l’ensemble du département, hormis la zone côtière touchée par le tsunami, on peut avoir l’impression que la population a repris une vie normale, et qu’en surface, la situation semble revenue à ce qu’elle était avant le 11 mars. Mais en fait, cette vie est totalement différente de ce qu’elle était auparavant. La situation à la centrale ne tend pas vers un rétablissement de la normale, et 160 000 personnes sont toujours forcées de vivre dans les baraques provisoires que l’on trouve alignées un peu partout. Même en dehors des zones évacuées, les gens sont soumis à un stress énorme, du fait que l’effet des faibles doses d’irradiation est indécelable. Un certain nombre de familles sont parties avec leurs enfants habiter hors du département. La chose la plus importante à faire, à mon avis, c’est la décontamination des espaces d’habitation, mais cela n’avance pas du tout. Là réside le principal obstacle à la reconstruction et au retour à la normale.

Hayakawa Genichi

HAYAKAWA G. (KFB) J’éprouve beaucoup de mal à réfléchir à ce qui est « le » problème à traiter en priorité. Parce qu’il y a trop de problèmes, tous prioritaires selon leur catégorie. Celui que j’ai ressenti en premier, c’est celui de l’étiquette que l’on a collé à Fukushima maintenant. Il m’est arrivé de parler à l’invitation d’autres médias de notre groupe dans le reste du pays, et j’ai senti que l’atmosphère était à penser : « C’est à vous de vous débrouiller, entre habitants de Fukushima ». Le mot kizuna (« lien ») a été désigné comme mot symbolique de l’année 2011, mais vu de Fukushima, on a un peu de mal à le sentir très fort, ce lien. On nous parle d’être tous unis et liés, mais on aimerait bien que les habitants de Fukushima se débrouillent tous seuls, et cette atmosphère, je la sens grandir de jour en jour.

 « Cela m’énerve quand je vois combien les gens se sentent peu concernés en dehors de Fukushima »

GOTO (FTV) Cette catastrophe est trop grande, au début la quasi totalité des Japonais se sont tous sentis concernés, même ceux qui habitaient très loin du Tôhôku. Mais cette conscience a brusquement diminué au bout d’un an, chez tous ceux qui habitent en dehors du département de Fukushima. Maintenant, je me sens de plus en plus irrité quand je m’aperçois que les gens voient plutôt Fukushima comme une région à part. Quand je parle à des gens extérieurs à Fukushima, j’ai parfois l’impression qu’ils m’approchent comme si j’allais leur faire mal. Parce qu’il ne se sentent plus concernés. C’est l’un des problèmes qui doivent être traités.

Takano Kôji

TAKANO (TUF) La cause majeure, en définitive, c’est le changement de motivation. Les gens de Fukushima s’inquiètent, tellement les problèmes à régler sont divers au quotidien. Et puis, on ne se sent pas soutenus. Dans ce sens, je pense qu’il y aurait quelque chose à faire pour améliorer la coopération avec l’extérieur. Considérer le problème de la radioactivité comme un problème spécifique à Fukushima trouve vite ses limites. Personnellement, je pense que les communautés locales, ou le département, devrait donner de la voix vers l’extérieur, pour créer un sentiment d’amitié.

SETO (Minyu)Je pense que le problème de la décontamination est tout de même plus important pour la vie de la population. Avant toute autre chose, tout le monde souhaite retrouver l’état normal qui a précédé le 11 mars. Tant que les inquiétudes de la population, inquiétudes aussi bien mentales que physiques, n’auront pas été entièrement supprimées, les gens de l’extérieur eux-mêmes garderont des préjugés contre Fukushima. Je pense que tout doit commencer par là.

Hayakawa Masaya

HAYAKAWA M. (Minpo) Que faut-il penser des « faibles doses d’irradiation » quand on ne possède pas de connaissances scientifiques poussées ? Tout le monde se pose la question. Ce qui est le plus terrible avec la radioactivité, c’est que non seulement elle cause des problèmes de santé, mais qu’elle déchire le lien entre les communautés et entre les individus. Que faire des déchets de la décontamination ? Les gens ne sachant pas clairement quel effet ces déchets peuvent avoir sur la santé, nous recevons des réactions du genre : « Pas de ça chez nous ! » et « Gardez-les chez vous ! ». Quand on voit déjà les difficultés à se débarrasser des décombres des départements d’Iwate ou de Miyagi, on peut deviner que la situation va empirer, de l’intérieur du département vers l’extérieur. Dans ces conditions, on voit mal comment le département de Fukushima va pouvoir retrouver son autonomie et se reconstruire. Quand on parle de radioactivité, ce n’est pas seulement l’aspect sanitaire, mais également l’aspect social qu’il faut penser. C’est ce que je ressens très fortement au bout d’un an à traiter cette question du point de vue des médias.

  • [22.05.2012]
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