Dossier spécial Vivre à Fukushima — un an après le séisme
Les chants folkloriques de Fukushima
L'amour des habitants pour leur pays natal est toujours vivant
[24.05.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La musique traditionnelle du Japon min-yô, qui intègre dans ses chants et poèmes la vie de tous les jours et la culture du pays natal, continue d’être chantée aujourd’hui dans toutes les provinces du pays. Le département de Fukushima est en particulier célèbre pour la beauté de ses chants. Par le biais de l’enregistrement des chants min-yô de Fukushima, nous avons écouté les voix accompagnées par les sons nostalgiques de la flûte shakuhachi comme pour guérir les griffes profondes laissées par le sinistre.

« Le 3-14, ça a été le choc. Notre vie a été totalement bouleversée ce jour-là. Mais pendant cette année, nous avons pu ressentir très fortement nos liens avec nos familles et avec nos camarades. »

C’est ce que déclare Matsumoto Kazuharu, qui travaille comme vice-président du Comité de parrainage du min-yô de style Kominato.

Le séisme qui a eu lieu le 11 mars 2011 est généralement appelé le 3-11, mais à Fukushima, nombreux sont ceux qui parlent de 3-14 ou de 3-15. Le 3-14, ou 14 mars, c’est le jour de l’explosion d’hydrogène du réacteur n°3 de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Le 3-15, le bruit de l’explosion du réacteur n°2 a été entendu et l’ordre a été donné de rester confiné à l’abri dans un rayon de 20 à 30 kilomètres. C’est le jour où la peur de la radioactivité, la peur de l’invisible est entrée dans la vie. Pour beaucoup d’habitants de Fukushima, cette date reste plus vive dans les mémoires que celle du tremblement de terre.

Le min-yô, pour renforcer les liens entre les gens du pays

Kominato Akihisa, virtuose de la flûte droite japonaise appelée shakuhachi, est originaire de Fukushima. Son père, Hôshô, maître de la deuxième génération de min-yô de style Kominato, enseigne ces chants folkloriques principalement dans les départements de Fukushima et d’Ibaraki tout en poursuivant ses activités musicales en compagnie de son épouse Mitsuru, elle-même chanteuse de min-yô. La famille Kominato a effectué, en compagnie de ses élèves, l’enregistrement des chants min-yô de Fukushima, dans l’enceinte sacrée du sanctuaire shintô Iwatsutsu Kowake (situé à Ishikawa-cho, Ishikawa-gun) à Fukushima.

gauche : Kominato Akihisa droite : Kominato Hôshô

« A peu près un mois après le séisme, j’ai pris contact avec tout le monde pour que nous reprenions les leçons de min-yô. A ce moment-là, beaucoup de gens, et surtout des personnes âgées, n’avaient rien à faire et restaient enfermés toute la journée à la maison. J’ai pensé qu’il ne fallait pas rester comme ça et s’enfoncer dans le chagrin. »

Hôshô, qui a également occupé la fonction de président du Comité départemental de Fukushima de l’Association Japonaise de Kyôdo Min-yô, s’exprime ainsi.

« Le min-yô, ce sont les chants traditionnels qui se sont transmis sur cette terre. Même ceux qui ont quitté depuis longtemps leur pays natal peuvent instantanément se remémorer le lieu de leur enfance en entendant ces chants. J’ai pensé que c’était justement au moment où une image négative de Fukushima était en train d’être perçue avec la radioactivité qu’il fallait chanter le min-yô. Pour que nous reprenions conscience du fait que Fukushima, ce n’est pas une zone contaminée, c’est pour nous le lieu essentiel où nous sommes nés et où nous avons grandi. »

Les élèves n’ont pas manqué d’être très étonnés par le coup de fil de leur maître.

« Lorsque j’ai été sollicité par le maître, il y avait encore des répliques de tremblement de terre tous les jours. A dire vrai, j’ai pensé que ce n’était vraiment pas le moment de penser au min-yô. Et puis, il y a même eu un tremblement de terre le jour où nous avons repris les leçons ! Mais nous nous sommes tous retrouvés entre camarades, nous avons pu parler de la situation dans laquelle nous nous trouvions et nous avons retrouvé notre énergie. Lorsque nous avons chanté le min-yô en accordant nos voix, nous avons pu nous rappeler les jours heureux d’avant le séisme. » déclare Mizuno Isao, président du Comité de parrainage du min-yô de style Kominato.

Des chants de tous les jours hérités d’une longue tradition

(de gauche à droite) Mizuno Isao, Matsumoto Kazuharu, Yabe Fujiko, Kominato Mitsuru

La plupart des chants min-yô sont transmis oralement et se chantent de manière continue depuis plusieurs siècles. Ils sont nés des sentiments jaillissant dans la vie quotidienne des petites gens et sont composés de paroles, de voix et de sonorités musicales faisant ressentir les particularités des lieux dont ils sont issus.

A Fukushima, il existe de nombreux chants min-yô dans chacune des régions, dont le plus représentatif est Aizu Bandai-san (Le Mont Bandaï en Aïzu). Parmi elles, la région de Sôma possède de nombreux chants très célèbres et elle a été surnommée « le pays natal du min-yô ».

« La ville de Sukagawa, où j’habite, et Ishikawa-gun, où se trouve ce sanctuaire, sont situés au sud-ouest de la centrale et comme il n’y a eu que peu d’influence en matière de radiations, nous avons pu continuer à y habiter. Mais dans la région de Sôma, les ravages du tsunami ont été épouvantables et de nombreuses personnes habitant à Minami-Sôma ou à Namie-machi, à proximité de la centrale, ont été obligées de partir après la recommandation d’évacuation qui a été donnée. C’est pour ça que cette fois-ci, j’ai été heureux de pouvoir chanter le chant folklorique de Sôma Nagareyama. » (Kominato Hôshô)

Le chant Sôma Nagareyama a commencé à être chanté en mettant de la musique sur des paroles murmurées en 1323 par Sôma Shigetane, chef du clan des Sôma, en souvenir de son village natal Nagareyama (ville de Nagareyama dans le département de Chiba) durant son voyage en direction du Tôhoku.

« Nagareyama est un chant de nostalgie pour le pays natal. Mais nous l’avons chanté comme nous le faisons toujours, sans y rajouter une relation artificielle et forcée avec le sinistre. Parce que le min-yô, ce sont des chants de tous les jours. Nous avons pensé que c’était en chantant comme d’habitude que toutes les personnes sinistrées pourraient se rappeler leur vie quotidienne et leur village tels qu’ils étaient auparavant. » (Kominato Mitsuru)

« Sôma Nagareyama » (shakuhachi : Kominato Akihisa et Hôsho  / chants : Mizuno Isao, Matsumoto Kazuharu, Yabe Fujiko, Kominato Mitsuru)

Déterminés à continuer à vivre à Fukushima

Le sanctuaire Iwatsutsu Kowake, où l’enregistrement a eu lieu, a une histoire longue de mille ans et l’allée qui y mène est bordée de rochers géants datant des temps antiques. Avant le séisme, un grand nombre de personnes venaient y faire leurs dévotions. Comme Ishikawa-gun est une région où les sols sont stables, les dégâts du tremblement de terre ont été limités et l’influence des radiations a été faible. Mais même comme ça, le nombre de personnes venues prier a brusquement diminué.

« Les dommages dus aux rumeurs sont très importants. Les produits agricoles en provenance de Fukushima ne se vendent absolument pas. Mais je pense qu’il sera un jour possible de réparer les bâtiments qui ont été détruits et que les rumeurs disparaîtront avec le temps. J’ai peur parce que la radioactivité est invisible. Et en plus on ne sait pas quand elle va vraiment disparaître. » (Mizuno Isao)

Les habitants de Fukushima ont résisté aux dommages dus aux rumeurs et ont retrouvé petit à petit leur moral.

« Le sinistre de cette fois-ci nous a obligés à être déterminés. Etre déterminés à mourir en cas de tremblement de terre et être déterminés à continuer à vivre ici. » (Kominato Mitsuru)

Dans une situation normale, personne n’est obligé de prendre ce genre de résolution. Mais devant la menace de la radioactivité, de nombreux habitants de Fukushima ont été forcés de choisir. Ils continuent à vivre à Fukushima après avoir réfléchi à de nombreuses questions, leurs enfants, leur travail, l’amour du pays natal. Il y a parmi eux des gens qui aimeraient pouvoir aller vivre ailleurs et qui n’en n’ont pas les moyens. Mais ils ont tous décidé, pour une raison qui leur est propre, de vivre à Fukushima.

« Pour ce qui est de la radioactivité, j’ai l’impression que nous ne pouvons pas faire grand chose en tant qu’individus. Mais nous avons décidé de jouer aujourd’hui les chants min-yô qui se chantent depuis plusieurs siècles. Durant ces centaines d’années, il s’est aussi passé beaucoup de choses, il y a eu des tremblements de terre et il y a eu des guerres. Mais même comme ça, les chants min-yô se sont pronfondément enracinés dans le terroir, ils ont continué à être chantés et protégés. Nous ne savons pas quand l’influence de la radioactivité disparaîtra, ni quand les réfugiés pourront revenir dans leur pays natal. Mais ce qui est sûr, c’est que les chants min-yô continueront d’être chantés et que l’amour des habitants de Fukushima pour leur pays natal continuera de vivre. C’est pour cela que je souhaite continuer à jouer les chants min-yô de Fukushima pas seulement ici même, mais dans le monde entier. » (Kominato Akihisa)

Akihisa a créé les arrangements musicaux pour les chants enregistrés cette fois-ci qui ont été lancés sous le titre Requiem le 11 mars 2012. Une partie des bénéfices des ventes sera reversée en tant que soutien aux sinistrés.

Pour télécharger « Requiem » de Kominato Akihisa sur Amazon (payant)

 

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[Vidéo] Le shakuhachi de Kominato Akihisa : une musique en phase avec le cosmos
Interview de Kominato Akihisa « The Song of the Shakuhachi » (EN)

Photos / vidéo : Matsuda Tadao

  • [24.05.2012]
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