Dossier spécial A la découverte de la BD du monde au Japon
Emmanuel Lepage, voyageur de l’intime
[12.07.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Emmanuel Lepage, auteur-dessinateur français de bande dessinée, lauréat du Prix d’excellence du Festival Japan Media Arts 2012 de l’Agence des Affaires culturelles, a profité de son premier séjour au Japon en novembre 2012 pour rencontrer le grand maître du manga Ôtomo Katsuhiro, rencontrer de nombreux fans, et visiter Fukushima.

Emmanuel Lepage

Emmanuel LepageNé en Bretagne en 1966. En 1987, il entame la série « Kelvinn ». A publié depuis une vingtaine d’albums, dont la série « Névé » (5 tomes) sur un scénario de Dieter, réalisée entre 1991 et 1998, et « La Terre sans mal », sur un scénario d’Anne Sibran. Il reçoit le Prix d’excellence au Festival Japan Media Arts 2012 de l’Agence japonaise des Affaires Culturelles pour « Muchacho ». Son album le plus récent est « Un printemps à Tchernobyl » (2012).

Parler avec Ôtomo Katsuhiro, j’en rêvais…

 « Je ne sais pas si les Japonais travaillent toujours comme ça, mais là je n’ai pas une minute… C’est un peu speed ».

Emmanuel Lepage avait accepté l’invitation de l’International Manga Fest le 18 novembre 2012 à Tokyo Big Sight. L’emploi du temps surchargé de débats, tables rondes et dédicaces lui fit à plusieurs reprises pousser de gros soupirs exténués typiquement français : « Pfouuh »…

Ce qui ne l’empêchait pas de garder toujours le sourire, et même de faire le pitre avec un verre de vin rouge qu’un membre du staff lui apporta : « Suntory time ! » (d’après la célèbre réplique de Lost in Translation, le film avec Bill Murray dont l’action se déroule à Tokyo).

EMMANUEL LEPAGE  Je trouve ça vraiment très dense. Du coup, je n’ai pas pu visiter le festival. Par contre, j’ai eu l’occasion de déjeuner ce midi avec Ôtomo Katsuhiro. Ça, ce fut une grande émotion pour moi de rencontrer le grand maître. En plus, que je l’ai connu très jeune en tant que lecteur. Le premier manga publié en France, ça a été Akira. C’était très impressionnant, ça m’a renvoyé à mes propres émotions d’enfant.

Et puis, petit à petit, au fil des discussions, nous nous sommes trouvés entre dessinateurs, nous avons parlé travail, technique, et ça comment nous travaillons… autrement dit le lien, secret, une autre manière de se parler. On parlait dans une sorte de rapport d’admiration, mais aussi un rapport d’égalité professionnelle. C’était très émouvant.

—— Vous avez également parlé avec Urasawa Naoki ?

LEPAGE  Non ! Urasawa, je l’ai seulement croisé dans l’ascenseur ! 

La colère et la peur à Fukushima

—— Pendant votre séjour, malgré un emploi du temps serré, vous êtes allé à Fukushima, n’est-ce pas ?

LEPAGE  Le voyage à Fukushima s’est décidé subitement à mon arrivée au Japon. J’ai visité une zone évacuée dans le village de Iidate en voiture de patrouille de la municipalité. J’étais tellement occupé par des conférences jusqu’à la veille du départ que je n’avais pas eu le temps de me préparer psychologiquement. J’ai pris conscience de l’endroit où je me trouvais au moment où je suis monté dans la voiture, quand j’ai vu le dosimètre. Et la même peur que j’avais ressentie à Tchernobyl il y a quatre ans m’est revenue. Le même sentiment. Mais il y avait une différence. Après la peur, j’ai eu un accès de colère. De colère violente : Alors depuis Tchernobyl, l’humanité n’a donc rien appris ! 

Emmanuel Lepage « Un printemps à Tchernobyl » ©Futuropolis 

—— Vous avez séjourné dans les villages autour de Tchernobyl pendant trois semaines en 2008, et vous avez publié l’année dernière en France un album qui reflète votre expérience : Un printemps à Tchernobyl.

LEPAGE  C’était une demande de la part d’une association, qui avait le projet de publier un document sur Tchernobyl 22 ans après la catastrophe sous forme de carnet de voyage dont les profits serviraient à faire venir des enfants irradiés en France. Le carnet est sorti mais j’étais mécontent car ce que j’avais senti n’avait pas été bien rendu. J’ai donc retravaillé le matériau, cette fois en BD. Avec une narration à la première personne, en me mettant moi-même en scène. La BD reportage est un genre qui se développe bien en France ces dernières années même si je prenais mes distances avec le journalisme du fait que ce que je racontais était très subjectif. J’aime voyager, j’aime aussi faire des esquisses en cours de route. Bien que cela se passe dans un lieu très spécial appelé Tchernobyl, c’était pour moi une façon d’intégrer différentes choses que je pratique séparément mais qui me tiennent toutes à cœur : le croquis, le voyage, le croquis en voyage, la bande dessinée, en couleurs, en noir et blanc, l’illustration et la vie…

Inspiré d’un portrait de Rimbaud

—— Dans l’une des tables rondes, vous avez déclaré : « En fin de compte, à travers les personnages, je parle de moi-même ».

LEPAGE   Même si je dessine une personne fictive, en fait je dis des choses très intimes. J’essaie toujours exprimer l’intérieur du personnage. Pour chercher la vivacité, l’authenticité des personnages, leur vérité, c’est aussi dans ma propre histoire que je vais chercher. J’essaie toujours de raconter des êtres humains, pas des stéréotypes. Par exemple, tout à l’heure lors de la conférence tout le monde était assis, mais personne n’avait la même façon de s’asseoir, et chaque façon de s’asseoir raconte cette personne d’une certaine manière. C’est justement ça que je cherche par le dessin. La façon de s’asseoir qui n’appartient qu’à une seule personne et qui va la raconter. Voyez, le dessin c’est ça. Traquer toutes ces petites choses sans lesquels le personnage n’est pas vivant.

—— Une jeune femme qui est venue à la dédicace, a dit le choc qu’elle avait ressentie en voyant que votre style était complètement différent des mangas qu’elle a l’habitude de lire.

LEPAGE  Si je veux apporter quelque chose de nouveau à la bande dessinée, je dois aller chercher dans la littérature, dans le cinéma, dans d’autres façons de faire de la bande dessinée comme le manga ou le comics, aussi. Enfin, il faut être curieux à d’autres choses que la bande dessinée. Par exemple, pour le héros de Muchacho, Gabriel, j’ai été inspiré par le portrait de Rimbaud par Fantin-Latour. J’ai cherché dans le portrait de Rimbaud, une attitude, une expression, une façon de se tenir tout simplement, une façon de regarder… qui m’a donné l’idée de ce que devait être Gabriel, de ce que devait dégager Gabriel.

BD et manga s’influencent mutuellement

—— Vous avez eu beaucoup de questions sur la différence entre BD et manga pendant votre séjour, vous en avez peut-être assez ?

Emmanuel Lepage en dédicace à l’International Manga fest. Un dessin soigné pour chaque fan ! À coté de l’auteur, Onishi Aiko, traductrice de « Muchacho ».

LEPAGE   Non, pas du tout ! Même si dix personnes me posent cette question chaque jour, pour eux c’est la première fois. Quand j’étais enfant, le nombre de pages d’un album de BD était fixé à 46 pages. Évidemment, il a fallu développer un sens de l’ellipse, pour aller à l’essentiel. Et c’est pour ça que j’étais attiré par les œuvres de Ôtomo, il y avait un sacré dynamisme. Et petit à petit, depuis que le manga s’est implanté en France, la BD a été influencée par le manga, on se sent plus libre pour développer des histoires plus longues. »

—— Vous avez rencontré beaucoup de lecteurs, c’était une bonne occasion de faire connaître votre œuvre et la BD française aux Japonais. 

LEPAGE   C’était ma première visite au Japon, et mis à part cet événement, j’ai donné plusieurs conférences et animé des ateliers en divers endroits. Chaque fois, beaucoup de monde est venu, mes albums se répandent peu à peu. Sur ce salon, je pense que la plupart des gens voyaient mes livres pour la première fois. J’espère que la BD stimulera les jeunes auteurs de manga au Japon, comme le manga influence les jeunes auteurs de BD en France. Il est inutile de faire la même chose. L’important est de créer de nouveaux modes d’expression.

(Photographies de Hanai Tomoko)

  • [12.07.2013]
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