Quelle est la religion de l’empereur ?

Shimada Hiromi [Profil]

[20.03.2018] Autres langues : 日本語 | 简体字 | Русский |

Que reste-t-il des liens extrêmement profonds qu’entretenaient les empereurs d’autrefois avec les religions ? Si les actions de l’empereur actuel se traduisent par des visites dans les lieux frappés par des désastres naturels, et par des voyages commémoratifs, quelle est la foi qui étaye ces initiatives ?

Est-ce le shintoïsme ?

La Constitution actuelle accorde-t-elle la liberté de religion à l’empereur ? La question est délicate. Les membres de la maison impériale ne sont pas concernés par la loi sur les registres familiaux (koseki, la base de l’état-civil japonais) et diffèrent à cet égard des autres citoyens japonais. Cela signifie donc que la liberté de croyance garantie au peuple par la Constitution ne s’applique ni à l’empereur ni aux membres de la maison impériale.

Depuis l’époque Meiji, l’empereur célèbre les cérémonies shintoïstes dans les trois sanctuaires qui se trouvent dans le palais impérial. Mais depuis la fin de la guerre et la promulgation de la nouvelle Constitution, ces cérémonies ont perdu leur caractère officiel, et sont considérées comme des actions privées de la famille impériale.

La religion de l’empereur est-elle par conséquent le shintoïsme ? Les choses ne sont pas si simples. Selon les chiffres fournis tous les ans par les entités religieuses à l’Agence pour les Affaires culturelles, il y aurait environ 90 millions de fidèles du shintoïsme au Japon. Pourtant, les enquêtes menées auprès des Japonais concernant leur foi indiquent que seuls 2 % se réclament du shintoïsme. Même si les sanctuaires shintoïstes considèrent que la population leur est affiliée, les Japonais n’en ont en réalité pas conscience.

Peut-on d’ailleurs vraiment considérer le shintô comme une religion ? Cela peut se discuter. À la différence du christianisme ou du bouddhisme, le shintoïsme n’a ni créateur, ni doctrine, ni canon. Il est donc impossible d’affirmer que la foi de l’empereur, parce qu’il célèbre les cérémonies shintoïstes dans son palais, est le shintô.

Les empereurs ont longtemps été des fidèles du bouddhisme

Sur le plan historique, il ne fait aucun doute que les empereurs du Japon d’autrefois n’avaient pas pour religion le shintô mais le bouddhisme.

On peut lire dans le Nihon Shoki (Chroniques du Japon), achevé en 720, que l’empereur Kinmei (?-571), qui régnait à l’époque où le bouddhisme est officiellement parvenu au Japon, a été fortement impressionné par la beauté des statues du Bouddha. La construction du Grand Bouddha du temple Tôdai-ji à Nara, sous le règne de l’empereur Shômu (701-756), tient son origine dans sa forte foi dans le bouddhisme, et c’est pour cela qu’elle devint un grand projet pour le pays tout entier.

À l’époque de Heian (794-1185), les enseignements du mikkyô, bouddhisme ésotérique, sont importés au Japon grâce à Saichô (766/767-822) et à Kûkai (774-835). Les empereurs se sont passionnés pour ces pratiques et ont reçu le rituel d’initiation du kanjô (ou abhisheka). À la fin de l’époque de Heian, ou peut-être au début de l’époque de Kamakura (1185-1333), l’intronisation de l’empereur comprenait même l’obligation d’un rite mikkyô, le kanjô d’intronisation.

Cela montre qu’avant l’ère Meiji, le bouddhisme était la foi des empereurs. Ils avaient bien sûr des liens avec le shintô, et vénéraient l’esprit de la déesse du soleil, Amaterasu, leur ancêtre divine, qui était conservé dans le Kashiko dokoro, un lieu sacré au sein du palais. Cependant, c’était la foi bouddhiste qui leur était la plus proche.

La période qui va du Moyen-Âge à l’époque moderne correspond à la période du shinbutsu shû (syncrétisme shintô-bouddhisme), au cours de laquelle les liens entre ces deux religions étaient tellement profonds qu’elles étaient devenues indissociables l’une de l’autre.

  • [20.03.2018]

Spécialiste des études religieuses, écrivain, il obtient son doctorat en sciences humaines (sciences des religions) à l’Université de Tokyo en 1984. Professeur adjoint à l’Institut national de l’enseignement multimédia, professeur à l’Université féminine du Japon, chercheur invité à l'Institut de recherche sur les sciences et technologies avancées de l’Université de Tokyo. Auteur de nombreux ouvrages dont Sôka Gakkai (éd. Shinchôsha, 2004), Nihon no 10 dai shin shûkyô (Les 10 principales nouvelles religions du Japon, éd. Gentôsha, 2007), Sôshiki wa iranai (Les funérailles sont inutiles, éd. Gentôsha, 2010), Tennô wa imademo bukkyôto de aru (L’Empereur est encore bouddhiste aujourd’hui, éd. Sanga, 2017).

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