Les Japonais vus de l’arrière d’une benne à ordures

Fujii Seiichirô [Profil]

[29.01.2019] Autres langues : 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Un chercheur spécialiste des collectivités locales a travaillé comme éboueur durant neuf mois dans le quartier de Shinjuku à Tokyo, dans le cadre de ses recherches. Une expérience qui lui a ouvert de nouveaux horizons.

Neuf mois avec les éboueurs

Lorsque j’étais étudiant de troisième cycle, un de mes professeurs, Yorimoto Katsumi(*1), a fait des tournées avec les éboueurs dans le cadre de ses recherches sur les politiques de ramassage des déchets, ce qui m’a donné envie de pratiquer des recherches ancrées dans le réel. Plus tard, quand, par un heureux hasard, j’ai eu la possibilité d’intégrer une équipe d’éboueurs de l’arrondissement de Shinjuku, je n’ai pas hésité un instant. C’est ainsi que j’ai participé à certaines tournées de collecte des déchets pendant neuf mois, entre juin 2016 et mars 2017.

Durant cette période, en plein été comme au cœur de l’hiver, j’ai participé à des tournées de collecte et de transport des déchets à travers ces quartiers très animés de la capitale. Mon expérience ne se résume pas à la facette la plus connue du métier d’éboueur, à savoir le ramassage des déchets ménagers à l’arrière d’une benne à ordures. Les éboueurs font aussi du porte-à-porte auprès des personnes âgées isolées, pour récolter leurs sacs-poubelles, ou sillonnent les rues étroites dans des mini-camionnettes pour collecter les déchets là où les grosses bennes ne peuvent passer – un cas fréquent dans les grandes villes, et en particulier à Shinjuku. Le quartier de Shinjuku 2-chôme, où fourmillent les petits bars et restaurants, est réputé pour être une « jungle d’ordures », où la collecte est particulièrement épuisante. Les éboueurs ont aussi pour mission de trier le contenu des sacs-poubelles lorsque le tri a été mal fait, ainsi que d’éduquer aux bonnes pratiques. Ils interviennent également dans les écoles, pour sensibiliser les enfants aux questions environnementales.

Les observations que j’ai pu retirer de ce travail sur le terrain m’ont permis d’aborder mon travail de recherche sous un jour nouveau.

Pendant les tournées, j’ai fait des expériences surprenantes. Par exemple, j’ai découvert qu’à force de ramasser les ordures ménagères, leur odeur contaminait l’haleine. Il m’est arrivé aussi de me retrouver couvert de farine des pieds à la tête lorsqu’un sac de farine collecté chez un boulanger a été éventré dans la benne. Ou aspergé de sang lors du broyage des invendus d’un boucher, dans une odeur qui m’a poursuivi toute la journée.

La collecte des poubelles est un travail qui tire sur le dos. Après avoir chargé six camions poubelles en une journée, le lendemain, j’avais les reins en compote, je tenais à peine debout pour donner mon cours. On a beau ramasser des sacs et des sacs, il continue à en surgir comme par magie – la tournée semble ne jamais vouloir s’achever. Confronté à des montagnes d’objets mis au rebut alors qu’ils sont encore utilisables, on touche du doigt la réalité de la société de consommation, ses travers et le poids qu’elle fait peser sur les ressources naturelles de la planète.

De la nécessité de bien préparer ses poubelles

En compagnie des éboueurs, j’ai ressenti à quel point ils prennent leur métier au sérieux. Nombre d’entre eux se sentent investis d’une réelle mission, celle d’assurer une hygiène d’environnement aux citoyens, qu’ils accomplissent avec ferveur. Ces employés effectuent un travail que personne ne veut faire, mal considéré, et ils y mettent une conscience professionnelle immense et impressionnante. Inversement, il m’est souvent arrivé d’éprouver du dépit et de la colère devant la désinvolture avec laquelle les habitants jettent leurs ordures et leur manque de respect pour les éboueurs qui viennent les collecter. Voyons quelques exemples.

Tout d’abord, penchons-nous sur les déchets imprégnés de liquide. Ils pèsent plus lourd que les autres, ce qui est déjà une difficulté en soi, mais surtout, lorsqu’ils sont broyés par la benne, leur contenu se répand sur la chaussée. Le liquide peut gicler loin, jusqu’à une distance de trois mètres. Non seulement il faut ensuite nettoyer, mais les éboueurs doivent faire un rempart de leur corps pour protéger les passants, les maisons et les voitures des éventuelles projections.

Autre problème, les sacs-poubelles mal fermés. La collecte doit être effectuée rapidement, pour éviter de bloquer la circulation ; quand un sac mal fermé s’ouvre lorsqu’on le saisit et que son contenu se répand par terre, le travail prend d’autant plus de temps.

Enfin, évoquons le tri – ou plutôt, l’absence de tri des déchets. Parfois, une benne prend feu parce qu’une bombe aérosol, un briquet ou des piles étaient mêlés aux déchets ménagers. Il faut alors la remplacer : une dépense d’environ 8 millions de yens, financée par nos impôts.

Les éboueurs collectent et traitent ces déchets mal présentés ou mal triés, sans se plaindre. Mais cela coûte du temps, de la main-d’œuvre et de l’argent. Les habitants devraient prendre conscience qu’au bout du compte, c’est eux, par le biais de leurs impôts, qui paient la facture.

(*1) ^ Yorimoto Katsumi (1940-2011), chercheur en politiques publiques et politiques environnementales, professeur à la faculté d’économie politique de l’Université Waseda.

  • [29.01.2019]

Professeur assistant à la faculté de droit de l’université Daitô Bunka, spécialiste des collectivités locales et des politiques publiques. Né en 1970 à Fukuyama (Hiroshima), diplômé de l’université Dôshisha. Après une carrière administrative à l’université Dôshisha, il entame en parallèle de son travail un troisième cycle à l’âge de 38 ans, couronné par un titre de docteur en analyse politique de l’université Dôshisha à l’âge de 43 ans. Maître de conférences à la faculté de droit de l’université Daitô Bunka depuis 2015, professeur assistant depuis 2018. Auteur de « Métier d’éboueur – penser les collectivités locales depuis l’arrière d’une benne » (Commons, 2018).

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