La peine de mort au Japon : un système invisible

Mori Tatsuya [Profil]

[29.09.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le Japon fait partie des rares pays avancés où la peine de mort existe encore. Le documentariste Mori Tatsuya a beaucoup enquêté à ce sujet. Troublé par le fait que 80 % des Japonais sont favorables à son maintien, il soulève les problèmes qu’elle pose.

Choisir « qui doit mourir » et « qui doit vivre »

Le meurtre en juillet de l’année dernière de dix-neuf personnes handicapées dans une institution de Sagamihara a profondément choqué la société japonaise. Quelques mois avant de commettre son crime, le meurtrier avait écrit une lettre adressée au président de la Chambre des représentants, dans laquelle il expliquait que « tuer les handicapés équivaut à la meilleure façon de les libérer de leur malheur » et que cela contribuerait à « la paix au Japon et dans le monde ». Ces propos qui paraissaient relever de l’eugénisme ont provoqué la colère des gens qui estiment que toute vie mérite d’être vécue et que personne n’a le droit de choisir qui doit vivre et qui doit mourir.

Selon eux, la vie est sacrée, il n’existe pas de hiérarchie en ce domaine, et personne n’a le droit de choisir qui mérite de la garder. Je suis absolument d’accord avec ce point de vue. Mais je me dois de vous faire remarquer une chose à ce sujet : le Japon veut-il ignorer qu’il a un système qui à certains égards se rapproche de l’eugénisme ? Un système qui permet de choisir qui a le droit de vivre ? Oui, je fais référence à la peine de mort.

La peine de mort met fin à la vie d’une personne dont un juge a déterminé qu’elle n’avait ni sens ni valeur. Et 80 % des Japonais soutiennent ce système.

L’important ici n’est pas l’existence de ce système, mais le fait que la plupart des Japonais refusent de voir sa réalité. Personne ici n’ignore que la peine de mort existe. Mais personne n’y réfléchit. Personne ne se demande comment les condamnés à mort sont exécutés, ne s’interroge sur ce qu’ils pensent au moment ultime, ne se pose de questions sur leurs conditions de vie en attendant leur exécution ou sur le sens même de la peine de mort.

Dialogues avec des condamnés à mort

Autrefois, j’étais comme la plupart des Japonais, la peine de mort ne m’intéressait pas particulièrement. Quelqu’un qui avait commis un crime grave, un assassinat par exemple, était ensuite puni par la mort. Cela me semblait aller de soi, puisque cette personne avait tué une autre personne.

J’ai commencé à avoir des doutes lorsque je préparais mes documentaires sur la secte Aum. Cela m’a amené à rencontrer les six cadres de la secte qui ont été condamnés à mort dans les maisons d’arrêt où ils sont détenus. J’ai réalisé que ces personnes avec qui je parlais seraient bientôt tuées.

Nous mourrons tous un jour. D’accident, de maladie, de vieillesse. Mais eux ne mourraient ni d’accident ni de maladie. Ils seraient mis à mort. En toute légalité.

Ils regrettaient les erreurs qu’ils avaient commises, et leur fanatisme religieux. Plusieurs d’entre eux m’ont dit en pleurant trouver normale l’idée qu’ils allaient être exécutés quand ils pensaient à ce que devaient ressentir les familles de leurs victimes. Je les ai rencontrés plusieurs fois, nous avons aussi correspondu par lettre, et il nous est aussi arrivé de rire et de plaisanter ensemble. Parfois, la manière dont j’interprétais les détails de ce qui s’était passé les mettait en colère. J’avais en face de moi des hommes normaux. Peut-être devrais-je même dire qu’à certains égards, c’était des hommes d’une gentillesse et d’une pureté de cœur supérieures à la normale. D’où la confusion que j’éprouvais. « Un homme ne doit pas tuer un autre homme. Ils n’ont pas respecté cette loi. Et c’est pour cette raison qu’ils vont être tués en toute légalité. » Le sens de cette logique m’échappait. Pourquoi fallait-il les tuer ? Pourquoi notre société trouvait-elle cela normal ?

  • [29.09.2017]

Réalisateur et écrivain, né en 1956 à Kure, préecture de Hiroshima, il est aussi professeur à la faculté de communication et d’information de l’Université Meiji. Après avoir réalisé A, un documentaire sorti en 1998 sur la secte Aum Shinrikyô, puis sa suite A2, il a publié A3, un livre qui a reçu le prix Kôdansha de littérature factuelle. Il est aussi l’auteur de Shikei (La Peine de mort), paru en 2008 chez Asahi Shuppansha puis en 2013 en poche chez Kadokawa Bunko, ou encore de Shikei no aru kuni Nippon (Le Japon, pays où la peine de mort existe), un dialogue avec Fujii Seiji (2015, Kawade Bunko).

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