Le jeu d’argent, drogue dure du Japon
Décryptage de la situation par une ancienne adepte

Tanaka Noriko [Profil]

[06.02.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Au Japon, pour pratiquer un jeu d’argent, c’est tout simple : il suffit de passer la porte des salles de pachinko, omniprésentes à travers le pays. Sans compter que le monde des jeux d'argent va s’agrandir davantage, car le gouvernement a fait passer une loi légalisant les grands complexes de loisirs abritant les casinos. Cependant, cela pose le problème majeur d’un plus grand risque de dépendance au jeu. Dans cet article, l’auteure, qui était elle-même tombée par le passé dans une addiction sévère, dénonce l’indifférence et le retard des efforts consentis de la nation quant à cette pathologie.

Des chiffres stupéfiants

Le jeu occupe une place prépondérante au Japon. Partout où l’on va, on trouve des salles de pachinko et de pachi-slot (hybride de pachinko et de machines à sous), et l’État et les collectivités locales sont gestionnaires des courses de chevaux, de bateaux et de vélos, qui sont ouvertes aux paris sur place et à distance. Sans compter que la prolifération des smartphones permet de jouer en ligne en tous lieux et à tous moments.

D’après une enquête effectuée en 2017 par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, le phénomène de l’addiction au jeu affecterait 3,6 % des adultes japonais, soit environ 3,2 millions d’individus, à un moment ou un autre de leur vie. C’est un niveau stupéfiant en comparaison des chiffres enregistrés dans d’autres pays industriels comme la France et les Pays-Bas – 1,2 % et 1,9 % respectivement. L’étude a également révélé que 0,8 % des adultes, soit quelque 700 000 personnes, affichaient un comportement addictif ces douze derniers mois, et que ces personnes y dépensaient 58 000 yens par mois en moyenne (environ 430 euros). Selon le rapport, le pachinko et le pachi-slot sont les jeux d’argent les plus populaires.

En décembre 2016, l’adoption par le parlement japonais de la loi sur la promotion des complexes de loisir, dite loi sur les casinos, a enfin attiré l’attention du public sur le problème que constitue depuis longtemps l’addiction au jeu. On pourra toutefois s’étonner que ce texte n’ait été suivi d’aucune mesure visant à remédier au problème du jeu compulsif. La volonté de donner encore plus d’expansion à sa déjà vigoureuse industrie du jeu sans rien tenter en parallèle pour combattre l’addiction fait du Japon une exception parmi les pays développés. Et c’est précisément une telle indifférence qui a permis à cette pathologie de se répandre dans la société.

L’influence négative de la famille

J’ai subi directement les effets du jeu sur les familles. Mon grand-père, mon père et mon mari étaient tous les trois des joueurs compulsifs, et j’ai moi-même été atteinte de ce syndrome.  « Pourquoi es-tu tombée dans le même piège qu’eux ? N’as-tu donc rien appris ? » me reprochait-on. Certes je peux comprendre leurs interrogations, mais cette façon de voir témoigne d’une ignorance cachée de cette pathologie. En vérité, cette dépendance au jeu est souvent héréditaire, et les exemples d’intoxiqués à la troisième génération n’ont rien de rare, comme en témoigne mon propre cas. Bien entendu, aucun enfant de « drogué » ne souhaite répéter les erreurs de ses parents, mais beaucoup finissent tout de même par emprunter le même chemin obscur. Et quel choc cela a été lorsque je me suis rendu compte que le démon du jeu s’était emparé de moi… Envahie par un sentiment de culpabilité et de mécontentement, je ne pouvais rien faire d’autre que de me demander comment j’avais pu succomber si facilement à ce travers. Pour trouver une réponse à ma question, il m’a fallu revenir sur les expériences de ma vie passée.

Ma mère a divorcé très tôt à cause des mauvaises habitudes de mon père, devenu dépendant des jeux d’argent. Elle est retournée vivre dans la maison de ses parents en me traînant derrière elle, mais il n’y pas eu d’amélioration notable, étant donné que mon grand-père passait lui aussi d’interminables heures dans les salles de pachinko… Sa passion du jeu mettait à rude épreuve les relations au sein de la famille et grevait son budget, nous contraignant à vivre au jour le jour. Notre situation était tellement désespérée que ma mère n’a même pas pu m’acheter un cartable et un uniforme scolaire comme en avaient les autres élèves.

Et pourtant, j’accompagnais mon grand-père quand il se rendait au pachinko. Disons que je faisais partie du mobilier des salles qu’il fréquentait, alors que j’étais encore au jardin d’enfants ! Ces expéditions m’ont appris très tôt que le jeu était un divertissement. Et je n’étais pas la seule personne influencée par sa manie. Lors des rassemblements familiaux à l’occasion du nouvel an ou d’autres vacances, nous jouions à tous les jeux de cartes traditionnelles japonaises hanafuda ou au mahjong. Secrètement, toutefois, nous éprouvions du dédain pour la passion du jeu de notre grand-père. J’ai dans l’idée que chacun d’entre nous était convaincu qu’il échapperait au sort de joueur invétéré qui était le sien. En tout cas, pour moi, il n’y a pas de doute là-dessus.

Quand vous grandissez comme moi dans un environnement marqué par le jeu, celui-ci devient un élément ordinaire de la vie. Après ma rencontre avec mon mari, qui lui aussi était porté sur les jeux de hasard et d’argent, nous nous sommes presque tout de suite adonnés sans réserve à cette activité.

Tels sont mes antécédents, mais il existe des milliers de joueurs compulsifs qui ont grandi dans un environnement épargné par la passion du jeu. Peut-être ont-ils appris à jouer auprès d’un ami et pris l’habitude de se livrer régulièrement à cette activité avant de devenir intoxiqués.

Ceci étant, l’abus du jeu serait peut-être plus facile à comprendre si l’on le voyait comme une allergie. La nature a tout simplement doté certaines personnes d’une disposition à réagir plus fortement à l’allergène du jeu. Il ne s’agit pas d’une pathologie rare et mystérieuse, mais d’une condition répandue dans toutes les couches de la société.

Il se trouve toutefois qu’on ne peut comprendre ce problème sans en avoir fait personnellement l’expérience, si bien qu’il est difficile pour les individus comme pour l’ensemble de la société de le percevoir comme une maladie. C’est ce qui explique la carence des efforts consentis pour sensibiliser davantage et ainsi pouvoir mettre en place des mesures préventives ou des programmes d’aide.

  • [06.02.2018]

Présidente de la Société de réflexion sur l’addiction au jeu. Née à Tokyo en 1964. Elle fut elle-même atteinte de dépendance au jeu, tout comme son mari, son père et son grand-père. Depuis 2014, elle s’efforce d’alerter le public sur ce problème et de proposer des solutions pour y remédier. Elle est l’auteur de Sandaime gyan-tsuma no monogatari (Histoire d’une épouse de joueur à la troisième génération).

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