L’inquiétant recul du renouvellement des chercheurs scientifiques au Japon

Nakano Tôru [Profil]

[09.05.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | العربية |

Les programmes de recherche scientifique des universités japonaises sont en perte de vitesse et le nombre des étudiants du troisième cycle décidés à poursuivre leurs études jusqu’au doctorat est en déclin. La plupart des chercheurs postdoctoraux finissent par occuper des postes précaires et mal rémunérés dans les laboratoires universitaires. À moins que les universités ne se réforment elles-mêmes en profondeur, les initiatives des pouvoirs publics en vue de promouvoir l’innovation, et notamment le système de prétitularisation conditionnelle pour les jeunes scientifiques, ont peu de chances de donner des résultats.

Un scandale a eu lieu au début de l’année. Un chercheur du Centre de l’Université de Kyoto pour la recherche sur les cellules souches pluripotentes induites (iPS) et leur application avait publié un document contenant des données fabriquées de toutes pièces. Le chercheur en question était un associé de recherche engagé en contrat à durée déterminée. Des voix se sont élevées suggérant que ce sont les pressions exercées sur lui pour qu’il produise des résultats avant la fin de sa période d’emploi qui l’avaient incité à recourir à la falsification. Pourtant, cette faute constitue un cas pratiquement unique dans le milieu des chercheurs non titulaires, et il est donc incorrect d’invoquer le statut professionnel de ce chercheur comme la principale explication à sa manipulation de données…

Ceci dit, il est regrettable que 60 % des jeunes chercheurs universitaires japonais soient employés au titre de contrat à durée déterminée. Et c’est peut-être l’une des raisons du déclin actuel de la proportion des étudiants de troisième cycle qui continuent jusqu’au doctorat après avoir obtenu leur maîtrise.

Que faire pour remédier à cette situation ? Le premier pas qui vienne à l’esprit consisterait à augmenter l’aide financière accordée aux étudiants de troisième cycle, notamment ceux qui préparent un doctorat. Dans les universités occidentales, les étudiants entrant en recherche reçoivent en général une rémunération. Au Japon, certains d’entre eux parviennent à gagner un modeste salaire en travaillant comme adjoints de recherche, mais cette possibilité n’existe qu’au sein des universités bien nanties ou des instituts de recherche disposant d’un financement concurrentiel abondant grâce à la sélection de leurs projets de recherche. Mais ce salaire ne suffit pas pour vivre.

Je ne peux pas dire, toutefois, que je soutiens sans réserve l’idée d’utiliser l’argent des contribuables pour payer tous les étudiants qui préparent un doctorat. Bien des universités ont trop peu de doctorants pour satisfaire aux quotas de recrutement qui leur sont affectés, et elles subissent de fortes pressions pour les inciter à recruter davantage. En conséquence de quoi, il peut arriver que l’assouplissement excessif des normes d’admission ne permette plus de garantir la pleine qualification des nouvelles recrues.

Un programme de bourses pour lequel peu de chercheurs se qualifient

La Société japonaise pour la promotion de la science a mis en place un dispositif d’attribution de bourses de recherche aux jeunes scientifiques. « Attribuées aux jeunes chercheurs de premier plan », explique cette société, « ces bourses offrent à leurs bénéficiaires une opportunité de se consacrer à un sujet de recherche choisi librement sur la base de leurs propres idées innovantes. » En dernière analyse, le programme a pour objet de former et de pérenniser un effectif de chercheurs de haut niveau. Les boursiers recrutés qui préparent un doctorat reçoivent une rémunération mensuelle de 200 000 yens. Bien que ce montant ne soit pas nécessairement suffisant pour couvrir toutes leurs dépenses, il semble constituer un niveau de soutien financier adéquat.

Au cours de l’année universitaire 2016 (avril 2016 – mars 2017), quelque 15 000 étudiants de troisième cycle ont entamé un cursus doctoral. Sur ce nombre, 3 341 ont postulé pour cette bourse et 727 d’entre eux ont été sélectionnés, ce qui donne un taux de sélection des candidats de 21,8 %. Seul un cinquième des candidatures a donc débouché. Et les boursiers sélectionnés représentaient moins de 5 % de l’effectif total des doctorants.

La façon la plus directe de remédier à la pénurie de doctorants consisterait à accroître le taux d’admission des postulants à une bourse, en sachant qu’il peut exister des divergences d’opinion quant à l’ampleur souhaitable de cette augmentation. Il se trouve pourtant que l’effectif des étudiants sélectionnés décline régulièrement, tant en termes de nombre que de pourcentage, depuis 2013. Cette année-là, 815 ont été sélectionnés, pour un taux d’approbation de 25,8 %. En 2017, ces chiffres sont tombés respectivement à 692 et 20,7 %. Sans doute les contraintes budgétaires ont-elles contribué à cette baisse, mais il n’en reste pas moins clair que la tendance va à l’encontre de l’objectif de formation de jeunes chercheurs.

Même dans le cas où les étudiants de troisième cycle arrivent au terme de leur doctorat, ils ne sont pas pour autant au bout de leurs peines, car l’obtention d’un emploi constitue un obstacle encore plus grand. Moins de 70 % d’entre eux sont embauchés à l’issue de leur doctorat, un chiffre inférieur au pourcentage des étudiants qui entrent sur le marché du travail avec une licence ou une maîtrise en poche.

Bien que les pourcentages varient selon les domaines de spécialisation, parmi les étudiants obtenant un travail, environ la moitié le trouvent à l’université, tandis qu’un quart sont embauchés par des entreprises du secteur privé. Selon une enquête effectuée en 2017 par l’Institut national de la politique scientifique et technologique, seul un tiers des entreprises ayant répondu au questionnaire embauchent chaque année des titulaires d’un doctorat. Ces résultats confirment bien que les universités et autres établissements similaires restent la première source d’emploi pour les personnes qui ont obtenu leur doctorat.

  • [09.05.2018]

Né en 1957. Professeur à l’Institut de hautes études des biosciences de pointe de l’Université d’Osaka, où il s’est spécialisé dans la recherche sur les cellules souches et l’épigénétique. Occupe son poste actuel depuis 2004, après avoir exercé diverses activités au Laboratoire européen de biologie moléculaire et à l’Université d’Osaka pour les maladies microbiennes.

Articles liés
Articles récents

Nippon en vidéo

Derniers dossiers

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone