L’exécution des membres de la secte Aum : la société japonaise dans le déni

Mori Tatsuya [Profil]

[23.08.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le fondateur de la secte Aum et six de ses cadres ont été exécutés le 6 juillet. Vingt jours plus tard, ce sont les six autres membres restant condamnés à mort qui subissaient le même sort. Enfermé dans son mutisme durant tout le procès, le gourou a emporté dans sa mort le moyen d’élucider tous les mystères entourant l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995.

Le 6 juillet au matin, le fondateur de la secte Aum Shinrikyô, Asahara Shôkô (de son vrai nom, Matsumoto Chizuo) et six autres membres de la secte ont été exécutés. Alors que le ministère de la Justice se montre d’ordinaire réticent à divulguer des informations relatives aux exécutions, il prit ce jour-là l’initiative sans précédent de communiquer aux médias en temps réel le nom des condamnés exécutés. Pour de nombreux journalistes, ce changement drastique résulterait d’instructions venant tout droit du Premier ministre, une allégation qu’il est impossible de confirmer. Mais si elle est exacte, son but est clair : le dirigeant japonais et son entourage tenaient à ce que les médias diffusent la nouvelle afin d’augmenter leur cote de popularité.

Aucune organisation japonaise n’a été aussi haïe dans l’histoire de l’après-guerre que la secte Aum. Pour la première fois au Japon, l’expression « ennemi public » fit son apparition pour la désigner. Des gens d’ordinaire opposés à la peine de mort la trouvaient justifiée pour son gourou, Asahara.

Le vrai visage des condamnés à mort que j’ai rencontrés

J’ai eu l’occasion d’interviewer, dans la maison d’arrêt où ils étaient incarcérés, six des douze personnes exécutées en juillet : Niimi Tomomitsu, Hayakawa Kiyohide, Nakagawa Tomomasa, pendus en même temps qu’Asahara, le 6 juillet, ainsi que Hayashi Yasuo, Okazaki Kazuaki et Hirose Ken’ichi, mis à mort 20 jours plus tard.

Niimi, décrit par les médias comme le plus pervers des membres de la secte, me saluait avec une extrême politesse à chacune de nos rencontres. Je ne l’ai jamais entendu médire de qui que ce soit. Les coins de sa bouche se relevaient parfois, laissant apparaître son très beau sourire.
Hayakawa, le plus âgé des condamnés à mort de la secte, adorait les sucreries. Je lui en apportais quand j’allais le voir, et il m’a écrit dans une de ses lettres d’un ton léger : « Merci M. Mori, vous m’avez encore fait prendre du poids. »

Nakagawa, qui était le médecin personnel d’Asahara et qui l’a sans doute côtoyé de plus près que n’importe qui d’autre, me faisait l’effet d’un homme bon et gentil, d’une grande finesse. Un jour, je suis allé le voir avec ma femme, parce que j’avais envie qu’elle fasse sa connaissance. Il a semblé ravi de la rencontrer, lui a souri et s’est incliné plusieurs fois de l’autre côté du panneau acrylique qui nous séparait.

Hayashi, surnommé « la machine à tuer » par les médias, avait à peu près mon âge, et nous nous sommes très vite tutoyés. Un jour, sa mère était là quand je suis allé le voir. Les larmes lui venaient souvent aux yeux quand elle lui parlait, et il faisait de son mieux pour la consoler.
Okazaki, lui, était un homme simple, qui ne faisait pas de manière. Il m’a envoyé plusieurs des dessins à l’encre qu’il avait réalisés pendant son incarcération.
Quant à Hirose, il a écrit en prison plusieurs manuels de mathématiques pour enfants. De tempérament sérieux, il ne plaisantait quasiment jamais. Il m’a raconté qu’au moment de commettre l’attentat au sarin dans le métro, il n’avait cessé de se répéter que son geste servirait à sauver les âmes des victimes.

Ils ne sont désormais plus sur Terre. Ils ont disparu de la face du monde. Chacun d’entre eux m’a dit, parfois en pleurant, qu’il trouvait normal d’être exécuté, étant donné la gravité de leurs crimes. Et voilà pourquoi moi, je n’y comprenais plus rien… Pris séparément, ils étaient tous gentils, doux et bons. Mais leur participation aux meurtres commis par la secte était indéniable. Cela me troublait parfois quand je leur parlais. Crime et châtiment, cela veut dire quoi ? Pourquoi ces hommes devaient-ils à tout prix disparaître de la surface de la terre ?

Oui, nous mourrons tous un jour. D’un accident. D’une maladie. Mais eux, ils ne sont pas morts de ces raisons. Eux, ils ont été assassinés en toute légalité.

  • [23.08.2018]

Réalisateur et écrivain, né en 1956 à Kure, préecture de Hiroshima, il est aussi professeur à la faculté de communication et d’information de l’Université Meiji. Après avoir réalisé A, un documentaire sorti en 1998 sur la secte Aum Shinrikyô, puis sa suite A2, il a publié A3, un livre qui a reçu le prix Kôdansha de littérature factuelle. Il est aussi l’auteur de Shikei (La Peine de mort), paru en 2008 chez Asahi Shuppansha puis en 2013 en poche chez Kadokawa Bunko, ou encore de Shikei no aru kuni Nippon (Le Japon, pays où la peine de mort existe), un dialogue avec Fujii Seiji (2015, Kawade Bunko).

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