L’exécution des membres de la secte Aum : la société japonaise dans le déni

Société

Le fondateur de la secte Aum et six de ses cadres ont été exécutés le 6 juillet. Vingt jours plus tard, ce sont les six autres membres restant condamnés à mort qui subissaient le même sort. Enfermé dans son mutisme durant tout le procès, le gourou a emporté dans sa mort le moyen d’élucider tous les mystères entourant l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995.

Le 6 juillet au matin, le fondateur de la secte Aum Shinrikyô, Asahara Shôkô (de son vrai nom, Matsumoto Chizuo) et six autres membres de la secte ont été exécutés. Alors que le ministère de la Justice se montre d’ordinaire réticent à divulguer des informations relatives aux exécutions, il prit ce jour-là l’initiative sans précédent de communiquer aux médias en temps réel le nom des condamnés exécutés. Pour de nombreux journalistes, ce changement drastique résulterait d’instructions venant tout droit du Premier ministre, une allégation qu’il est impossible de confirmer. Mais si elle est exacte, son but est clair : le dirigeant japonais et son entourage tenaient à ce que les médias diffusent la nouvelle afin d’augmenter leur cote de popularité.

Aucune organisation japonaise n’a été aussi haïe dans l’histoire de l’après-guerre que la secte Aum. Pour la première fois au Japon, l’expression « ennemi public » fit son apparition pour la désigner. Des gens d’ordinaire opposés à la peine de mort la trouvaient justifiée pour son gourou, Asahara.

Le vrai visage des condamnés à mort que j’ai rencontrés

J’ai eu l’occasion d’interviewer, dans la maison d’arrêt où ils étaient incarcérés, six des douze personnes exécutées en juillet : Niimi Tomomitsu, Hayakawa Kiyohide, Nakagawa Tomomasa, pendus en même temps qu’Asahara, le 6 juillet, ainsi que Hayashi Yasuo, Okazaki Kazuaki et Hirose Ken’ichi, mis à mort 20 jours plus tard.

Niimi, décrit par les médias comme le plus pervers des membres de la secte, me saluait avec une extrême politesse à chacune de nos rencontres. Je ne l’ai jamais entendu médire de qui que ce soit. Les coins de sa bouche se relevaient parfois, laissant apparaître son très beau sourire.
Hayakawa, le plus âgé des condamnés à mort de la secte, adorait les sucreries. Je lui en apportais quand j’allais le voir, et il m’a écrit dans une de ses lettres d’un ton léger : « Merci M. Mori, vous m’avez encore fait prendre du poids. »

Nakagawa, qui était le médecin personnel d’Asahara et qui l’a sans doute côtoyé de plus près que n’importe qui d’autre, me faisait l’effet d’un homme bon et gentil, d’une grande finesse. Un jour, je suis allé le voir avec ma femme, parce que j’avais envie qu’elle fasse sa connaissance. Il a semblé ravi de la rencontrer, lui a souri et s’est incliné plusieurs fois de l’autre côté du panneau acrylique qui nous séparait.

Hayashi, surnommé « la machine à tuer » par les médias, avait à peu près mon âge, et nous nous sommes très vite tutoyés. Un jour, sa mère était là quand je suis allé le voir. Les larmes lui venaient souvent aux yeux quand elle lui parlait, et il faisait de son mieux pour la consoler.
Okazaki, lui, était un homme simple, qui ne faisait pas de manière. Il m’a envoyé plusieurs des dessins à l’encre qu’il avait réalisés pendant son incarcération.
Quant à Hirose, il a écrit en prison plusieurs manuels de mathématiques pour enfants. De tempérament sérieux, il ne plaisantait quasiment jamais. Il m’a raconté qu’au moment de commettre l’attentat au sarin dans le métro, il n’avait cessé de se répéter que son geste servirait à sauver les âmes des victimes.

Ils ne sont désormais plus sur Terre. Ils ont disparu de la face du monde. Chacun d’entre eux m’a dit, parfois en pleurant, qu’il trouvait normal d’être exécuté, étant donné la gravité de leurs crimes. Et voilà pourquoi moi, je n’y comprenais plus rien… Pris séparément, ils étaient tous gentils, doux et bons. Mais leur participation aux meurtres commis par la secte était indéniable. Cela me troublait parfois quand je leur parlais. Crime et châtiment, cela veut dire quoi ? Pourquoi ces hommes devaient-ils à tout prix disparaître de la surface de la terre ?

Oui, nous mourrons tous un jour. D’un accident. D’une maladie. Mais eux, ils ne sont pas morts de ces raisons. Eux, ils ont été assassinés en toute légalité.

Les dégâts mentaux du gourou ont empêché de saisir le mobile du crime

Jusqu’à la confirmation définitive de la peine de mort pour ces six hommes, je leur ai rendu visite dans leurs lieux d’incarcération, et j’ai correspondu avec eux par lettres. Les points de vue (c’est-à-dire leurs paroles en tant qu’auteurs de crimes) qu’ils m’ont donnés constituent pour moi une ligne auxiliaire de la première importance afin d’approfondir la réflexion concernant la secte Aum, et les crimes qu’elle a commis.

Lorsque j’ai assisté au premier procès du gourou Asahara, j’ai tout de suite senti qu’il s’était mentalement effondré. Son comportement sur le banc des accusés était clairement anormal. Je me suis dit qu’il feignait peut-être la maladie, mais après avoir parlé à de nombreuses personnes impliquées dans cette affaire, et avoir effectué de nombreuses interviews dans le cadre de mes enquêtes, j’ai acquis la conviction qu’il avait vraiment perdu la raison. Personne ne l’a dit ! Parce que le faire aurait interrompu le procès, et rendu sa pendaison impossible. En parler aurait déclencher un torrent d’insultes partout au Japon.

Prostré sur le banc des accusés, Asahara souillait d’urine et d’excréments les couches qu’il portait (note de la rédaction : selon les rapports des psychiatres, Asahara portait en permanence des couches depuis qu’il était devenu incontinent en 2001).

La raison première pour laquelle les membres de la secte ont commis l'attentat est connue : Asahara leur en avait donné l’ordre, et ils l’ont accompli, forts du principe radical de la secte, selon lequel toute mort se convertissait en vie. Ils croyaient à la transmigration des âmes. Ils ont alors tué. Tout en se répétant au fond d’eux qu’ils le faisaient pour sauver les âmes de leurs victimes.

Mais quelles raisons leur a donc fournies Asahara ? Aucun des membres de la secte ayant participé à l’attentat n’a en réalité reçu d’ordre direct du leader. Les directives leur avait été transmises par Murai Hideo, décrit comme le numéro deux de la secte, mais mort poignardé environ un mois après l’attaque au gaz sarin. Inoue Yoshihiro, un des cadres de la secte condamné à mort, témoignait avoir discuté avec Asahara de l’idée de répandre du sarin afin d’éviter une perquisition de la police dans leurs locaux, mais il s’est rétracté par la suite. Pourquoi donc la secte a-t-elle répandu ce gaz ? La seule personne qui aurait pu l’expliquer, c’est Asahara. Mais il ne l’a jamais fait… Car il a perdu la tête. Il n’était plus capable de parler, même s’il l’avait voulu. Le véritable mobile de l’attaque reste inconnu. Or il est essentiel de connaître le mobile pour comprendre un crime. Si nous l’ignorons, nos peurs et inquiétudes ne se dissiperont jamais.

La « banalité du mal » qui naît au sein du groupe

La société japonaise brutalement ébranlée par les évènements de 1995 a renforcé la pensée de groupe. Un groupe considère que l’homogénéité est le lien qui unit ses membres. Ils chercheront alors à consolider leurs liens mutuels en éliminant les corps étrangers, et en se trouvant des ennemis communs à l’extérieur. En évoluant, ils ressentiront le besoin de posséder un leader politique fort et autocratique, afin que tous ses membres aillent dans le même sens. J’utilise le présent, et non un temps du passé, car cette tendance est toujours d’actualité (depuis les attentats de 2001 aux États-Unis, la pensée de groupe gagne du terrain dans le monde entier).

La tendance à former un groupe devient encore plus marquée lorsqu’elle est stimulée par la peur et l’anxiété. On retrouva là un des instincts de l’espèce humaine : vivre en bande. Mais cette communauté peut à un certain moment se comporter sans réfléchir. Être soumis à un groupe peut conduire les humains à commettre de graves erreurs. C’est exactement pour cela que j’ai souligné la nécessité de soigner Asahara afin de lui permettre d’expliquer ses mobiles, ce qui m’a valu de vives critiques de la part de nombreux experts et journalistes. Pour eux, Asahara feignait la maladie mentale, ou même s’il en avait une et avait été soigné, il n’aurait certainement pas été capable de tenir un discours cohérent…

Pendant le procès d'Adolf Eichmann, accusé d’avoir dirigé le transfert forcé des juifs, la seule réponse qu'il a donnée aux questions sur les raisons de sa participation à l’holocauste a été qu’il n’avait fait qu’exécuter les ordres. Cette réponse a déçu beaucoup de gens. Mais elle a amené la philosophe allemande Hannah Arendt (1906-1975), qui assistait au procès, à formuler le concept de la « banalité du mal ». Eichmann n’a pas été châtié pour avoir tué un grand nombre de personnes. Son crime était d’avoir obéi à une organisation qui avait perdu la notion des valeurs humaines.

La réflexion d’Arendt est une ligne auxiliaire très importante pour appréhender la passion négative de l’holocauste qui a tenté d’éradiquer un peuple donné. Les hommes ne font pas nécessairement le mal parce qu’ils sont mauvais. Parfois, c’est la soumission à un groupe qui les pousse à des actes atroces, comme l’ont fait les 12 membres de la secte Aum ôtant la vie à de nombreuses personnes, tout en étant chacun des individus bons et gentils.

Mais une ligne auxiliaire n’est rien de plus qu’une ligne auxiliaire. Ce n’est pas l’axe principal. L’axe principal qu’était Hitler s’est suicidé au moment de la chute de Berlin. Les procès de Nuremberg ont eu lieu sans lui. Ces procès n’ont donc pas pu porter le coup fatal au nazisme. C’est exactement pour cela qu’une idéologie qui le déifie continue à couver sous la cendre, et qu’une conception révisionniste de l’histoire vis-à-vis de l’holocauste et du nazisme réapparaît de temps en temps dans le monde tel un fantôme.

La société japonaise refuse d’interpréter ce qui est arrivé

Contrairement à Hitler, Asahara ne s’est pas suicidé. Il aurait donc fallu le soigner pour qu’il parle. Qu’il puisse être interrogé. Plutôt que de s’inquiéter aujourd’hui du risque de voir Asahara déifié par la secte Aleph qui a repris les idées d’Aum. Oui, il aurait fallu le soigner, restaurer sa santé mentale pour qu’il puisse dire la vérité, puis ensuite le condamner. En effet, tout comme l’holocauste et de nombreux crimes de masse et guerres, l’affaire Aum dévoile le risque héréditaire et inhérent à l’homo sapiens lorsqu’il s’assujettit à une communauté, et elle expose aussi les dangers fondamentaux que posent toutes les religions. Mais pour finir, la société japonaise a fait erreur dans son interprétation de cette affaire. Ou plutôt, elle a refusé de l’interpréter. Le pouvoir judiciaire et les médias se sont conformés à ce mauvais choix.

Mais au-delà de ces propos, et c’est un point plus important que tout, on ne peut exécuter une personne qui a perdu la raison. C’est en principe la règle minimale pour un État de droit moderne.

Les condamnés à mort pour les mêmes crimes doivent être exécutés simultanément. Parce que cette règle existe, le gouvernement aurait dû l’appliquer. Mais après l’exécution d’Asahara et de six autres condamnés le 6 juillet, vingt jours se sont écoulés jusqu’à l’exécution des six autres. Ce principe n’a donc pas été respecté.
Il n’y a eu aucune explication précise à ce sujet, mais laissez-moi vous donner la plus vraisemblable : ce sont les vives critiques essuyées par le gouvernement pour avoir organisé un gala à Tokyo en toute tranquilité avec des parlementaires du Parti libéral-démocrate (PLD) le 5 juillet au soir, alors que les inondations catastrophiques dans l’ouest du Japon prenaient une tournure dramatique et faisaient évacuer des milliers de personnes, qui ont poussé le Premier ministre à vouloir relever sa cote de popularité en urgence.

Les six condamnés à mort qui n’avaient pas été exécutés le 6 juillet ont dû être informés du sort des sept autres. Quelles ont pu être leurs pensées pendant ces vingt jours ? Je suis terrifié rien qu’à y penser. Je me souviens de leurs visages de l’autre côté du panneau acrylique qui nous séparait. Ces vingt jours ont dû être pour eux une torture. Bien évidemment, les sentiments des familles des victimes sont prioritaires. Certaines victimes des attentats continuent à souffrir de leurs séquelles. Il faut les aider au maximum. Mais pour ma part, je ne peux pas croire que ce soutien passe par l’exécution des coupables. Parce que celle-ci a fait augmenter le nombre des familles des victimes, en incluant à présent ceux des treize condamnés exécutés (voir notre article : La peine de mort au Japon : comprendre le point de vue des familles de victimes).

Voilà pourquoi je souhaite poser une question au gouvernement, et même à l’ensemble de la société japonaise. Les condamnés à mort ont commis des crimes irréparables parce qu’ils sont devenus une partie d’un groupe qui avait perdu la faculté de comprendre les valeurs humaines. Mais cette faculté, aujourd’hui, après ces exécutions, qui l’a réellement perdue ?

(Article du 26 juillet 2018, écrit à l’origine en japonais. Photo de titre : une édition spéciale d'un quotidien annonçant l’exécution de Matsumoto Chizuo et des autres condamnés à mort a été distribuée à Tokyo, le 6 juillet 2018. Jiji Press)

Lire également l'article du même auteur « La peine de mort au Japon : un système invisible »

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