Au Japon, les chiens et les chats peuvent-ils aller au paradis ?
Les Japonais et les services funéraires pour animaux familiers

Ukai Hidenori [Profil]

[20.02.2019] Autres langues : 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Un nombre croissant de Japonais qui sont propriétaires d’un animal aimeraient pouvoir célébrer un office funéraire lorsqu’celui-ci meurt, à l’instar d’un être humain. Au sein du monde bouddhique, ce désir fait aujourd’hui débat. L’auteur, qui est également un religieux, fait le point sur les pratiques japonaises à cet égard depuis les temps anciens.

Une polémique qui divise un des courants principaux du bouddhisme

Les animaux familiers peuvent-ils aller au paradis ?

Cette interrogation suscite en ce moment une controverse passionnée dans une partie du monde bouddhique japonais. Dans l’École de la Terre pure, Jôdo-shû, pour qu’un être humain accède à la Terre pure, c’est-à-dire le paradis, il lui suffit de répéter la formule « Namu Amida Butsu », appelée nenbutsu.

Mais les animaux n’étant pas capables de réciter, seraient-ils écartés du paradis ?

Ajoutons que, dans le bouddhisme, les animaux appartiennent à l’une des « six destinées », ou plus précisement, au chikushô-kai, signifiant littéralement « le monde des êtres vivants domestiqués ». C’est un univers de souffrance qui se situe deux niveaux en dessous de celui des humains. Ainsi, pour qu’un chat ou un chien puisse accéder au Paradis de la Terre Pure, il lui faudra tout d’abord accumuler de bonnes actions afin de se réincarner dans le monde des hommes, pour qu’enfin, sous cette nouvelle forme, il soit capable de réciter la formule du nenbutsu.

Mais il existe une réfutation. Selon celle-ci, même si un être échoue dans le chikushô-kai, une personne vivante peut lui permettre d’en sortir s’il lui transfère toutes ses bonnes actions en lisant des sûtras. Tourner vers un tiers ses propres vertus s’appelle ekô, prier pour l’âme de quelqu’un, et l’on considère que les services du septième jour ou des quarante-neuf jours après la mort font partie de ces pratiques. S’il n’en était pas ainsi, les êtres humains qui n’ont pu réciter le nenbutsu, comme les bébés morts trop tôt avant de savoir parler ou les personnes handicapées incapables de prononcer des mots ne pourraient pas parvenir au paradis. Les partisans de cet argument insistent sur le fait que les animaux familiers peuvent accéder au paradis de la même manière si leur maître prie pour le repos de leur âme.

Le bouddhisme est arrivé au Japon il y a 1 500 ans. Il n’y avait pas autrefois dans le monde bouddhique de polémiques sur ce qui advient aux animaux familiers après leur mort. Qu’est-ce qui a fait que ces dernières années, un tel sujet puisse ébranler les fondements d’une doctrine aussi ancienne ?

Il y a d’abord l’évolution importante du regard de la société sur les animaux familiers. En effet, les êtres humains et les animaux familiers cohabitent encore plus fortement aujourd’hui. Jusqu’à il y a une trentaine d’années, les chiens vivaient encore généralement dans une niche dehors, et les chats entraient et sortaient à leur guise dans la maison. Mais dans les grandes villes, de plus en plus de gens vivent en appartement, et il est aujourd’hui normal d’élever des animaux familiers à l’intérieur. Il y a aussi plus de petits chiens qu’avant.

Selon une enquête de l’Association alimentaire pour les animaux familiers, alors que 60,1 % des chiens étaient élevés en appartement en 2004, ce pourcentage était passé à 84,4 % en 2017 (89,1% si l’on inclut ceux élevés à l’intérieur et à l’extérieur). Quant aux chats, les chiffres équivalents étaient de 72 % en 2004, et 86 % en 2017 (96,9% en incluant ceux qui vivent dehors et dedans).

Les animaux familiers ont été promus au rang de « membre de la famille », et il n’y a rien d’étrange à ce que leurs maîtres souhaitent faire le nécessaire pour leur permettre de reposer en paix dans l’au-delà lorsqu’ils meurent.

Les moines bouddhistes d’aujourd’hui sont incapables de répondre à cette demande des maîtres, et ces derniers expriment souvent leur désir de placer les cendres de leur animal décédé dans la tombe familiale. Certains moines refusent toutefois, en expliquant que la doctrine bouddhique n’envisage pas que les êtres humains puissent retrouver leurs animaux familiers dans l’au-delà. De plus, les enterrer aux côtés de leur maître pourrait déplaire aux propriétaires des tombes voisines. Désespérés par cette réponse, certains maîtres auraient même quitté le temple auquel ils étaient affiliés.

  • [20.02.2019]

Journaliste indépendant, mais aussi moine bouddhiste. Né à Kyoto en 1974. Ses sujets sont liés à la religion et à la société. Après ses études à l’université Seijō, il travaille comme journaliste pour des quotidiens et des magazines, et devient freelance en janvier 2018. Il est aussi abbé adjoint du temple familial, le Shōkaku-ji à Kyoto, qui appartient à l’École de la Terre pure (Jōdo Shū), et chercheur au Jōdo Shū Research Institute.

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