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Le ramadan au Japon : la journée d’un musulman en entreprise

Culture Vie quotidienne

Comment les musulmans qui vivent et travaillent au Japon, dans un pays de culture différente, parviennent-ils à équilibrer leur journée, jeûne et rupture du jeûne pendant le ramadan ? Nous avons suivi la journée d’un musulman en entreprise.

Abushiba Bakuru ABUSHIBA Bakuru

Nom de naissance : Abou Bakuru. Né en 1982 en Arabie Saoudite, d’un père soudanais et de mère égyptienne, il effectue sa scolarité au Soudan, avant d’entrer au lycée en Égypte. Diplômé du département de japonais de l’Université du Caire (Major de sa promotion), il arrive au Japon en 2004 grâce à une bourse du ministère japonais de l'Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie et obtient un master en sciences sociales de l’Université Hirosaki. Il rejoint Toshiba en 2008, où il est chargé du développement commercial d’installations de production d’énergie thermique et géothermique (Asie du Sud-Est). Il a obtenu la citoyenneté japonaise en 2012.

M. Abushiba vit au Japon depuis 13 ans aujourd’hui. Pour son premier ramadan au Japon, il était étudiant à l’Université Hirosaki dans la préfecture d’Aomori. Étant la seule personne de religion musulmane, il était seul à jeûner, et seul encore, chaque soir, pour l’iftar (rupture du jeûne, après le coucher du soleil). Aujourd’hui, tous les jours, quand il rentre du travail, son épouse, qui vient comme lui du Soudan, a préparé le repas qui leur permet de retrouver le goût de leur pays natal. M. Abushiba est un homme heureux.

Jour de jeûne

Pendant le ramadan, la journée de M. Abushiba commence dès 2 h 30 par un repas avant le lever du soleil qui lui permettra de tenir sans manger et sans boire jusqu’au coucher du soleil. Après la prière de l’aube, il se recouche jusqu’à l’heure de se rendre au travail. Après 40 minutes de train bondé et 3 changements, il arrive enfin au bureau.

Dans les pays islamiques, il est d’usage de raccourcir la journée de travail ou de cours pour permettre aux employés et aux étudiants de rentrer plus tôt chez eux pendant le ramadan. Il n’existe pas un tel système dans les entreprises japonaises. Néanmoins, la flexibilité des heures de travail mise en place chez Toshiba permet dans une certaine mesure à chacun d’adapter ses horaires, ce qui est précieux.

M. Abushiba en réunion avec des collègues

En entreprise, même pendant le jeûne, il va travailler comme les autres mois de l’année. Il part même parfois en déplacement professionnel. En période normale, même s’il essaie d’éviter de faire des heures supplémentaires, il arrive que le travail en cours exige qu’il reste au bureau jusqu’à 21 heures, voire 22 heures. Pendant le ramadan, il ne prend aucune heure supplémentaire, mais si une réunion s’éternise un peu, quand le soleil est couché, il surmonte la faim avec un verre d’eau, un jus de fruits ou une datte, histoire de patienter jusqu’à son retour à la maison où le vrai repas de l’iftar l’attend.

Un employeur compréhensif, des collègues coopératifs

M. Abushiba n’est pas le seul employé musulman à Toshiba, D’autres employés indonésiens ou malaisiens sont dans le même cas que lui.

Salle de prière du Smart Community Center de Toshiba. Le flèche indique la direction de La Mecque, et des tapis de prière sont disposés.

Quand M. Abushiba a été engagé, quelle n’a été sa surprise de s’entendre dire : « Nous préparons la salle de prière, merci de bien vouloir attendre un peu ». Il n’osait y croire, mais de fait, une salle de prière a bien été mise à disposition des employés musulmans dans les locaux de la maison mère à Hamamatsuchô, peu de temps après son incorporation. Son supérieur, M. Nagaie Ryûji, explique que « la décision d’aménager une salle de prière pour les employés musulmans a été prise en conformité avec la politique de la compagnie de recruter du personnel international. Le Smart Communication Center du groupe Toshiba, situé à Kawasaki, où M. Abushiba travaille aujourd’hui, dispose lui aussi d’une salle de prière. De même, la cantine des employés ne propose pas de menu hallal, mais des symboles faciles à comprendre permettent aux employés pratiquant certaines restrictions alimentaires de choisir le menu en fonction de leur choix.

M. Nagaie Ryûji, chef d’équipe

Ses collègues sont également d’une grande compréhension et coopératifs. Ceux de la division Asie du Sud-Est, dont un certain nombre de leurs clients sont musulmans, possèdent une connaissance de base sur la coutume du ramadan. Ils lui demandent « quand commence le ramadan cette année ? » ou « Cela fait combien d’heures de jeûne par jour ? » « Ce n’est pas trop dur ? »

« Mais si je leur propose de se joindre à moi pour jeûner ensemble, là, j’ai moins de succès ! », plaisante M. Abushiba.

M. Nagaie, qui a été 8 ans en poste aux Émirats arabes unis et jeûnait pendant le ramadan à cette époque, recommande aux autres employés de ne pas boire ou manger devant les yeux de leurs collègues musulmans qui jeûnent et restent au bureau pendant que tout le monde est en pause de midi. De même, permettre à M.Abushiba de rentrer chez lui plus vite pour l’iftar sans qu’il n’ait d’heures supplémentaires n’est pas une consigne officielle de la direction, mais une coopération et une preuve de considération de la part de ses collègues de groupe.

Les joies du ramadan

17 h 30. M. Abushiba prend le chemin du retour un peu plus tôt que ses collègues. En chemin, il achète de la menthe fraîche pour le thé à la menthe d’après dîner, et arrive chez lui environ 30 minutes avant le coucher du soleil. Son épouse Hadeel est très occupée à la cuisine, mais le magnifique repas est déjà disposé et occupe toute la surface de la table. M. Abushiba change son costume cravate pour un vêtement traditionnel très ample, entièrement blanc, pendant que la soupe réchauffe. Quand elle est servie dans les assiettes, c’est prêt !

19 h 00. L’adhan (l’appel à la prière) résonne sur son smartphone pour signaler que le soleil est dorénavant couché. Dans son pays d’origine, l’adhan s’entend, où que l’on soit. Mais ici, c’est une application spéciale qui fait le travail.

Autour du repas de l’iftar

Après environ 16 heures et demi de jeûne, M. Abushiba commence par s’humecter la gorge avec un jus d’orange. Puis il mange une datte. Hadeel a préparé le repas de l’iftar, mais ne pouvant pas goûter ses plats pour respecter le jeûne, elle ne sait pas si elle a mis assez ou trop de sel. « C’est parfait », la félicite son époux, avant d’inviter chacun à se servir avec le sourire.

Hadeel, l’épouse d’Abushiba Bakuru

« Les quatre ramadan successifs que j’ai passé à Aomori, chez des gens qui n’avaient aucune connaissance du jeûne, ont été assez solitaires », se souvient M. Abushiba. Heureusement, à Tokyo où il a déménagé après être engagé chez Toshiba, il a trouvé de nombreux coreligionnaires avec qui faire la fête en prenant l’iftar ensemble. Et cela va sans dire que depuis son mariage il y a trois ans, le plaisir de la rupture du jeûne n’en est bien sûr que plus grand.

Sa femme Hadeel se réjouit du ramadan : « Je suis heureuse parce que mon époux rentre à la maison plus tôt que d’habitude. » La culture soudanaise privilégie la vie familiale par rapport au travail, aussi a-t-elle du mal à voir son mari tellement accaparé par son travail, explique-t-elle en riant. Lors de son premier ramadan au Japon, il y a trois ans, elle ne parlait pas encore la langue. S’occuper des achats, préparer le repas et attendre son époux étaient les seules choses qu’elle pouvait faire, et elle s’était sentie assez triste. Mais maintenant, elle raconte qu’ils se sont fait de nombreux amis. Ils participent à l’iftar de la communauté des Soudanais et des Égyptiens de Tokyo, ils invitent des amis chez eux, ou sont invités à leur tour. Le ramadan n’est qu’une suite de bonheurs.

Rêve d’avenir

C’est parce que son emploi à Toshiba lui plaît, qu’il a envie de continuer sa carrière chez cet employeur et de vivre au Japon dans l’avenir, que M. Abushiba a demandé à prendre la nationalité japonaise. Son supérieur dit de lui : « ses connaissances en langue japonaise sont supérieures aux Japonais eux-mêmes ! » Malgré tout, M. Abushiba pense qu’il a besoin d’approfondir sa compréhension de la mentalité et du style de vie des Japonais. Et s’il est actuellement chargé de la zone des pays d’Asie du Sud-Est, son rêve est de devenir un jour responsable du bureau de Toshiba au Moyen-Orient, afin de jouer un rôle dans la recherche d’un équilibre entre la façon japonaise de travailler et la connaissance de la culture et de la religion du Moyen-Orient. Il continuera en tout cas à s’adonner d’arrache-pied au développement des échanges et des relations d’affaires entre le Japon et les pays islamiques.

(Adapté d'un texte original en japonais de Katô Megumi et Mohamed Hassan, Nippon.com. Photos : Ôtani Kiyohide, Nippon.com)

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