Les légendes vivantes du Japon

Araki Nobuyoshi : le regard insatiable d’un photographe fasciné par la vie et la mort

Culture

Araki Nobuyoshi est l’une des figures majeures de la photographie contemporaine, mais aussi l’un des artistes les plus sulfureux et les plus bouleversants de notre temps. Son ami de longue date, le critique de photographie Iizawa Kôtarô, revient sur le parcours hors du commun de ce créateur aux mille visages.

Araki Nobuyoshi est un photographe célèbre non seulement au Japon mais aussi au niveau international. Aujourd’hui âgé de 77 ans, il continue à exposer ses œuvres dans les musées et galeries de l’Archipel et du monde entier. Il a de même publié plus de 500 ouvrages consacrés à son travail, ce qui donne la mesure du caractère extrêmement prolifique de son œuvre.

Photographie argentique d’Araki Nobuyoshi, Tombeau Tokyo, 2016 (© Nobuyoshi Araki, avec l’aimable autorisation de la galerie Taka Ishii)

Les débuts de la « photographie de l’intime »

Araki Nobuyoshi est né le 25 mai 1940 à Minowa dans l’arrondissement de Shitaya — l’actuel arrondissement de Taitô —, au cœur de la « la ville basse » (shitamachi) de Tokyo. Sa famille tenait un commerce de socques en bois (geta). Mais son père, Araki Chôtarô, était un amateur passionné de photographie, ce qui a eu une influence décisive sur l’avenir de son fils. Celui-ci a en effet commencé à prendre lui-même des photos alors qu’il était encore à l’école primaire.

En face de la maison des Araki, il y avait un temple – le Jôkanji – où l’enfant allait jouer. Cet établissement bouddhique était aussi appelé nagekomi dera (littéralement « temple dépotoir ») parce que du temps de l’époque d'Edo (1603-1868), on venait y déposer (littéralement « jeter ») le corps des courtisanes de Yoshiwara, le quartier des plaisirs de la capitale, mortes sans avoir de famille. Par la suite, Araki Nobuyoshi a qualifié d’« Erotos » le principe fondamental qui régit sa façon de photographier. « Erotos » est un mot-valise qu’il a forgé lui-même à partir du nom de deux divinités grecques dont la première « Eros », personnifie le désir, le sexe et la vie, et la seconde « Thanatos », la mort. Le don inné avec lequel Araki va et vient de façon incessante entre le monde de la vie et celui de la mort est sans doute profondément lié au lieu qui l’a vu grandir.

Araki Nobuyoshi avait déjà décidé qu’il serait photographe au moment où il est entré au lycée. En 1959, il a intégré le département d’imprimerie et de photographie de la faculté d’ingénierie de l’Université de Chiba. Il a réussi à en sortir diplômé en 1963, malgré les difficultés que lui a posé le contenu essentiellement scientifique de l’enseignement. Son travail de fin d’études, intitulé Satchin, était constitué d’une série de photos pleines de vie d’une bande d’enfants de son quartier. Araki a été aussitôt embauché par Dentsû, l’agence de publicité la plus importante du Japon. Et en 1964, la revue d’arts graphiques Taiyô lui a décerné la première édition du prix Taiyô pour Satchin, une récompense qui a marqué le début de la carrière du photographe.

Couverture de Voyage sentimental d’Araki Nobuyoshi, 1971. Le titre de l’ouvrage (en haut) a été écrit à la main, de même que le nombre d’exemplaires, « limité à 1 000 », et le prix « fixé à 1 000 yens » indiqués en bas à droite.

Pendant son séjour chez Dentsû, Araki a fait de la photographie publicitaire tout en menant de front un travail personnel à la manière d’un rebelle. Il a en effet utilisé les studios de l’agence où il travaillait pour faire des photos de nus qu’il a présentés dans des expositions ainsi que dans un album intitulé « Album de photographies Xerox ». Comme l’indique son titre, il a réalisé cet ouvrage lui-même à la main en utilisant une photocopieuse de l’agence Dentsû. L’œuvre la plus importante de cette période est Voyage sentimental, un album édité par son auteur en 1971 qui se compose de photographies du voyage de noces à Kyoto et dans le Kyûshû du photographe et de sa jeune épouse Aoki Yôko, rencontrée à l’agence Dentsû.

Dans la préface de Voyage sentimental, Araki Nobuyoshi explique la raison de ce titre. Pour lui, « ce qu’il y a de plus proche de la photographie, c’est le roman autobiographique (shishôsetsu) », un genre littéraire japonais souvent écrit à la première personne où le narrateur décrit ses relations avec ses proches. Le Voyage sentimental est construit comme un shishôsetsu retraçant les rapports du photographe avec sa femme. C’est le premier exemple de la « photographie de l’intime » (shishashin), devenue par la suite un des courants majeurs de l’expression photographique au Japon. Le Voyage sentimental d’Araki ne se limite pas pour autant à une simple description des liens unissant les jeunes mariés. Il se situe aussi dans le droit fil des récits mythiques universels qui vont du monde de la vie à celui de la mort avant de revenir à leur point de départ.

Des photographies de nus particulièrement sulfureuses

En 1972, Araki Nobuyoshi a quitté Dentsû pour se mettre à son compte en tant que photographe freelance. Il s’est affirmé comme une figure familière des médias reconnaissable à sa moustache et à ses lunettes noires incontournables. C’est aussi l’époque où il s’est autoproclamé « Ararchy le génie » et où il a fait des tentatives dans toutes sortes de directions. Araki Nobuyoshi a attiré à de si nombreuses reprises l’attention sur lui à cause de ses photos scandaleuses de nus que le public a fini par s’en faire une image liée à l’obscénité. Mais dans le même temps, une partie de son travail a commencé à être hautement appréciée. C’est ainsi qu’en 1974, il figurait au nombre des « 15 photographes » sélectionnés pour une exposition organisée par le Musée national d’art moderne de Tokyo.

Araki Nobuyoshi, photographie argentique de la série Tombeau Tokyo, 2016 (© Nobuyoshi Araki, avec l’aimable autorisation de la galerie Taka Ishii)

En 1981, la maison d’édition Byakuya shobô a lancé un magazine de photojournalisme appelée Shashin jidai (L’ère de la photographie). Dans chaque numéro, il y avait trois séries de clichés d’Araki ayant respectivement pour thème « Paysages », « Jeune fille » et « Quotidien en photo ». C’est une période où le photographe s’est employé de toutes ses forces à élargir le champ de ses créations. Si le magazine s’adressait avant tout à un public de jeunes amateurs d’articles et d’images érotiques, elle contenait aussi des œuvres ambitieuses de photographes remarquables, en particulier Moriyama Daidô, Kurata Seiji et Kitajima Keizô. Et il suffit de regarder ses œuvres de l’époque – « Le pseudo-journal intime d’Araki Nobuyoshi », (1980), Roman-photo (1981) ou Un monde de filles (1984) – pour comprendre qu’il a continué à peaufiner sa méthode consistant à gommer les limites entre la réalité et la fiction et à transformer tout ce qu’il voit en « photographie de l’intime ».

À gauche : couverture du premier numéro du magazine Shashin jidai (Byakuya shobô, 1981). À droite : « Le pseudo-journal intime d’Araki Nobuyoshi » (Byakuya shobô 1980)

Couverture de Histoires tokyoïtes d’Araki Nobuyoshi (Heibonsha, 1989)

En 1988, Shashin jidai a cessé de paraître à la suite d’un rappel à l’ordre cinglant de la préfecture de police de Tokyo à propos des nus sulfureux qu’elle contenait. Mais Araki Nobuyoshi n’en a pas moins continué sur sa lancée. Un an plus tard, il a publié une œuvre majeure, à savoir Histoires tokyoïtes, qui montre comment la ville où le photographe a grandi s’est transformée, passant de l’ère Shôwa (1926-1989), époque qui a connu la guerre puis l’après-guerre, à l’ère Heisei (à partir de 1989).

Une grande figure de la photographie contemporaine japonaise

C’est alors qu’Araki Nobuyoshi a été frappé par une véritable tragédie. Yôko, son épouse, avec qui il avait vécu pendant vingt ans, est morte d’un cancer de l’utérus en 1990. Pour surmonter ce coup du sort, le photographe en a fait une partie intégrante de son œuvre. En 1991, il a publié le résultat de ce travail dans lequel il s’est investi corps et âme sous le titre de Voyage sentimental : voyage d’hiver. Cet ouvrage associe les images de son voyage sentimental, prises vingt ans auparavant, à celles de son voyage d’hiver, un photo journal composé de clichés pris avec un appareil compact avant et après la mort de Yôko. Le texte et les photographies élaborés jusque dans le moindre détail dont il se compose sont la somme de tout ce que l’artiste a découvert jusque-là au cours de sa quête insatiable de la « photographie de l’intime ».

Araki Nobuyoshi, Voyage sentimental : voyage d’hiver (Shinchôsha, 1991)

La disparition de Yôko a constitué un tournant décisif dans la carrière d’Araki. Il s’est en effet lancé, pour reprendre ses propres termes, dans un « deuxième round » où il a cherché à porter son niveau d’expression à de nouvelles hauteurs. Les ouvrages publiés au cours de cette période – Tokyo Lucky Hole, Kûkei/Kinkei (« Paysages célestes, paysages proches ») et Erotos – sont tous des chefs-d’œuvre d’une puissance et d’une intensité exceptionnelles.

Couverture du livre d’Araki Nobuyoshi intitulé Erotos (Libro Port, 1993)

Au même moment, le travail du photographe japonais a commencé à être apprécié en dehors de l’Archipel. En 1992, Araki Nobuyoshi a eu droit à une exposition personnelle intitulée Akt Tokyo 1971-1991 présentée d’abord au Forum Stadtpark de Graz, en Autriche, puis dans le reste de l’Europe. Cette première manifestation a été suivie par d’autres organisées un peu partout dans le monde, en particulier à Vienne, Paris, Rome, Taipei et Londres.

Au Japon, le Musée d’art contemporain de Tokyo lui a consacré une exposition personnelle intitulée « Photographie sentimentale, la vie » en 1999. L’éditeur Heibonsha a quant a lui publié une « Édition complète en 20 volumes des photographies d’Araki Nobuyoshi », parue entre 1996 et 1997. C’est ainsi qu’ « Ararchy le génie » a fini par être reconnu comme l’un des figures les plus représentatives de la photographie contemporaine japonaise.

Mais le succès n’a pas pour autant ralenti la quête insatiable de nouvelles expériences de celui qui s’est lui-même qualifié de « vieux fou de la photo » (shakyô rôjin). À partir de l’an 2000, son mode d’expression est devenu encore plus libre et inventif. Il a commencé à peindre et à écrire sur ses photographies et à en faire des collages. Ce qui l’a amené à présenter ses œuvres parfois en tant que peintre, parfois en tant que calligraphe. « Ciel, œuvre posthume 2 », publié en 2009 par les éditions Shinchôsha, est un ouvrage qui rassemble, à la manière d’un journal intime, 254 œuvres réalisées entre le 1er janvier et le 15 août 2009. Les photographies, les collages et les peintures y forment un tout harmonieux où Eros et Thanatos se mêlent librement d’une façon absolument unique.

Araki Nobuyoshi, « Ciel, œuvre posthume 2 » (Shinchôsha, 2009)

Une soif de création toujours aussi insatiable

Les années qui ont suivi n’ont pas été de tout repos pour Araki Nobuyoshi. En 2008, il a été hospitalisé et opéré d’un cancer de la prostate. En 2010, Chiro, son chat bien aimé (voir photo ci-dessous), est mort à l’âge de 22 ans. En 2011, le nord-est du Japon a été dévasté par un terrible séisme suivi d’un tsunami. L’année suivante, le photographe a été victime d’une thrombose artérielle qui lui a fait perdre la quasi totalité de la vue du côté droit. Les épreuves n’ont pas cessé de se multiplier. On pourrait penser que l’équilibre subtil entre Eros et Thanatos qui prévalait jusque-là est en train de disparaitre et que la mort a pris le dessus. Mais les photographies les plus récentes de l’artiste ne donnent pas une impression aussi négative. Notamment Tokyo zenritsusen gan (« Cancer de la prostate à Tokyo », 2009) consacré aux jours ayant précédé et suivi son opération ; ou Chiro, l’amour et la mort (2010) qui relate de façon poignante le combat de son chat avec la maladie ; ou encore les photos de la série Sagan no koi (« L’amour de l’œil gauche », 2014) dont la partie droite a été masquée au feutre noir. Toutes ces œuvres prouvent au contraire que le photographe est toujours habité par la même volonté farouche de créer.

En 2014, le Musée d’art municipal de Toyota, le Musée d’art de la ville de Niigata et la galerie Shiseido de Tokyo ont abrité une exposition intitulée « Photographies de la fin de vie » qui comprenait plusieurs œuvres très puissantes d’Araki. En particulier Dôro (« Route », 2014), publié la même année sous le titre Michi (« Le chemin ») par les éditions Kawade shobô shinsha ; et Higashi no sora (« Le ciel de l’Est »), une série constituée de photographies en continu du ciel en direction de Fukushima, prises après la catastrophe du 11 mars 2011. Du 13 avril au 5 septembre 2016, le Musée national des arts asiatiques Guimet a présenté une rétrospective majeure intitulée tout simplement Araki incluant aussi 98 œuvres nouvelles(*1). À cette occasion, le public européen a été une fois de plus complètement subjugué par la puissance créatrice de cet artiste.

Tombeau Tokyo regroupe une partie des œuvres présentées au public lors de la grande rétrospective consacrée à Araki Nobuyoshi par le Musée national des arts asiatiques Guimet, du 13 avril au 5 septembre 2016 (Switch Publishing, 2016).

Il fut un temps où Araki Nobuyoshi n’était connu que par un cercle d’initiés. Mais à présent, c’est un créateur majeur de notoriété mondiale qui fait toujours partie de l’avant-garde de l’expression photographique. Sa manière de travailler n’a pratiquement pas changé. On a certes quelques raisons de s’inquiéter pour sa santé, mais la dernière fois que je l’ai rencontré, il y a peu de temps, il était en pleine forme. « Cette année, j’ai l’intention de montrer de nouvelles œuvres dans au moins cinq endroits différents », m’a-t-il affirmé. À mon avis, Araki Nobuyoshi va continuer à jouer subtilement avec de multiples images, parfois empreintes d’humour, et à nous attirer dans le monde à nul autre pareil qui est le sien par la puissance magique de ses photographies.

Chiro, le chat bien aimé du photographe. Photographie argentique. Tombeau Tokyo, 2016 (© Nobuyoshi Araki, avec l’aimable autorisation de la galerie Taka Ishii)

(D’après un original en japonais. Avec la collaboration de la galerie Taka Ishii et du resto-photo Megutama. Photo de titre : autoportait d’Araki Nobuyoshi © Nobuyoshi Araki)

(*1) ^ Cette exposition a donné lieu à un catalogue très complet intitulé Araki, publié en 2016 par les éditions Gallimard en partenariat avec le Musée des arts asiatiques Guimet.

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