Une pause-café dans une maison traditionnelle japonaise
Blue Brew Coffee Roaster, à Kyôjima : le café comme trait d’union entre les habitants et leur quartier
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En avril 2026, Blue Brew Coffee Roaster a ouvert ses portes dans une ancienne maison de Kyôjima, un quartier de l’arrondissement Sumida, où subsiste une atmosphère empreinte du Tokyo d’antan.
Discrètement installé dans une paisible rue commerçante, le café attire aussi bien les habitants du quartier que les visiteurs, malgré son emplacement peu pratique, à une quinzaine de minutes à pied de la gare la plus proche. Comment le jeune propriétaire, à peine dans la vingtaine, est-il parvenu à susciter un tel engouement ?
Un café qui parle aux cinq sens
En franchissant le rideau blanc fendu qui marque l’entrée du Blue Brew Coffee Roaster, le regard est d’abord attiré par le long et élégant comptoir en bois de camphrier. À l’intérieur, les murs de terre gris, les anciennes tuiles incrustées dans le sol et les poteaux de bois marqués par le temps donnent au lieu une présence singulière. Les textures multiples de cette vieille maison retiennent le regard. En levant les yeux, j’aperçois au plafond une mystérieuse enseigne portant les mots kinkyoku (« musique de koto ») dont le dernier caractère est en partie dissimulé. Cette inscription est liée à l’histoire du bâtiment… mais nous y reviendrons.

Le sol est incrusté d’anciennes tuiles provenant d’une maison aujourd’hui disparue. À droite, la mystérieuse enseigne dissimulée dans les poutres du plafond. (© Kawaguchi Yôko)
À la carte, entre autres, des cafés latte, du cold brew et un moka Mörk, préparé avec du cacao de Mörk Chocolate à Melbourne, en Australie, ainsi que des desserts faits maison. Je commande un café filtre et une part de cheesecake, en choisissant des grains d’Éthiopie parmi les huit variétés proposées. Le propriétaire et barista Sekine Kenta utilise un dripper de la marque Orea pour préparer un café aux notes fruitées délicates et à la douceur persistante.
Son souci de solliciter les cinq sens se retrouve dans chaque détail. Mon café est servi dans une tasse sans anse en porcelaine d’Arita, afin que la chaleur de la boisson puisse se transmettre directement aux mains. Il est accompagné d’une carte en papier washi, illustrée de couleurs évoquant les saveurs du café et présentant au dos des informations détaillées sur le mélange. Ces cartes sont conçues par Sekine lui-même, qui choisit par exemple des tons jaunes et orangés pour un café aux notes de pamplemousse et d’abricot. Avant même d’en lire la description, les couleurs suggèrent déjà quelque chose de son parfum et de sa saveur.

La tasse permet de sentir la chaleur du café entre ses mains. Une carte l’accompagne et présente les caractéristiques du mélange. (© Kawaguchi Yôko)
Sekine imagine également ses desserts pour accompagner le café. Mon assiette de cheesecake est décorée de sel rose et de sucre à la cannelle, tandis qu’une pincée de sel a été ajoutée directement au gâteau. Après une bouchée de cheesecake, la légère salinité qui reste en bouche fait ressortir la douceur du café lorsque j’en prends une gorgée, en modifiant peu à peu ses nuances. Jusqu’à la dernière goutte, l’association du café et du gâteau continue ainsi d’évoluer.
Derrière chaque tasse, une histoire
Le « Blue » du nom de l’établissement renvoie au ciel et à la mer. Sekine se considère comme le dernier maillon du long voyage accompli par les grains de café, depuis les producteurs jusqu’à lui, après avoir traversé terres et océans, avant d’être torréfiés, extraits et servis aux amateurs de café.

Préparation du café à l’AeroPress. Jusqu’à la dernière étape de son voyage, Sekine veille avec soin à offrir un café à la hauteur des grains qu’il utilise. (© Kawaguchi Yôko)
Son attention aux détails est parfois surprenante. Chaque matin, avant l’ouverture, Sekine consacre quarante-cinq minutes à goûter les huit variétés de grains proposées. Toutes les heures, il ajuste sa machine à espresso afin de préserver la constance des saveurs. Ces gestes minutieux témoignent de son attachement à la qualité et de sa volonté d’offrir chaque jour un café fidèle à ses exigences.
En été, je recommande particulièrement le café glacé préparé à l’AeroPress. Une petite quantité de café est d’abord extraite directement sur la glace afin d’en préserver le parfum, puis la pression de l’appareil permet d’en faire ressortir les notes fraîches. Sekine est même allé jusqu’à déterminer, après de nombreux essais, le nombre idéal de glaçons.
Les origines de Blue Brew
De ses années de collège jusqu’à l’université, Sekine s’est consacré au baseball, cherchant à faire avancer son équipe en tant que meneur. Après ses études, il a travaillé comme agent de quai pour une compagnie ferroviaire. Mais il souffrait du sentiment de n’être qu’un rouage dans une machine et de ne pas pouvoir nouer de véritables liens avec les gens.
Un séjour en Australie a marqué un tournant. Animé par son désir de paix et son intérêt pour les questions sociales et environnementales, Sekine s’est lancé presque sans préparation dans l’univers du café à Sydney, alors qu’il ne maîtrisait ni l’anglais ni le métier de barista. Il a parcouru quelque 300 cafés avec son CV, essuyant refus sur refus faute d’expérience, avant d’être finalement embauché grâce à sa personnalité et à sa motivation.
Après avoir appris le métier pendant un an à Sydney, il est rentré au Japon. Il a ensuite perfectionné ses techniques dans un café réputé de Tokyo avant de se lancer à son compte avec un pop-up organisé une fois par semaine au New Hikifunsô, une cuisine partagée de Sumida. C’est là qu’il a rencontré le propriétaire de Un, un bar à vins installé dans une ancienne maison de Kyôjima. L’établissement devait fermer, mais son propriétaire espérait voir quelqu’un reprendre ce précieux bâtiment d’avant-guerre.
Hériter de quatre-vingts ans de souvenirs
La maison dont Sekine a repris les rênes est riche d’une histoire propre à ce quartier populaire. Construite à l’origine comme habitation, elle a ensuite abrité une école de koto, la cithare japonaise, avant de devenir un restaurant d’okonomiyaki. Après la fermeture de ce dernier en 2022, le bâtiment a fait l’objet d’importants travaux avant de rouvrir sous la forme d’un bar à vins. C’est lors de la rénovation du plafond, destinée à dégager l’espace sous la toiture, que les ouvriers ont découvert la fameuse enseigne mentionnant la « musique de koto ».

Un bâtiment ancien typique, où espace commercial et habitation cohabitent sous le même toit. (© Kawaguchi Yôko)
Par respect pour l’histoire du lieu et afin de préserver l’atmosphère laissée par Un, Sekine a limité les travaux au renforcement parasismique des murs. Pour leur revêtement, il a choisi une terre provenant de Kyôjima même. L’enduit blanc cassé, appliqué par des artisans expérimentés, offre un écrin discret aux cafés qu’il prépare.
Autrefois, nombreux étaient les commerçants qui vivaient dans le même bâtiment que leur boutique. Sekine habite aujourd’hui à l’étage, renouant ainsi avec une manière traditionnelle d’occuper le quartier.
À l’écoute des anciens commerçants
Le calme qui règne à l’intérieur fait également partie du charme de Blue Brew. Sekine explique qu’il souhaite que chacun, lui compris, ait le sentiment de partager la même table.
Parmi les clients figurent des voyageurs venus de l’étranger qui séjournent une semaine dans le quartier et prennent l’habitude de passer chaque jour au café. Un jeune couple y entre un jour pour annoncer : « Nous avons décidé de nous installer à Kyôjima. » Même les commerçants du voisinage ont commencé à fréquenter régulièrement les lieux, attirés par la personnalité hors norme de Sekine.

Habitants du quartier et voyageurs se retrouvent dans une atmosphère paisible. (© Kawaguchi Yôko)
Sekine raconte : « Une habituée du quartier, âgée de 87 ans, a eu la gentillesse de me raconter son expérience éprouvante des bombardements de Tokyo ainsi que d’autres souvenirs du vieux Kyôjima. »
Une autre cliente lui explique qu’elle venait autrefois ici pour apprendre le koto. Son récit donne soudain un nouveau sens à l’enseigne dissimulée au plafond. Au-delà du café et de l’histoire du bâtiment, il y a aussi cette autre couche de mémoire : celle de Kyôjima et de ceux qui y ont vécu.
Une chaîne de petits bonheurs dans un coin tranquille de Tokyo
Sekine considère comme ses « camarades de classe » deux restaurants ouverts dans les environs à peu près au même moment que son café : Comptoir Coin, connu pour ses menus de pâtes du midi et installé après avoir déménagé de Kuramae, tout proche, ainsi que le restaurant de curry Carlos. À eux trois, ils forment un petit triangle gourmand et n’hésitent pas à s’envoyer mutuellement des clients. Ensemble, ils insufflent une énergie nouvelle au quartier de Kyôjima.
Sekine explique que le concept de son établissement est de faire monter la température du corps d’un degré.
Cela peut passer par la chaleur du café, qui voyage de la tasse jusqu’à la bouche et sollicite les cinq sens. Ou par une conversation lancée naturellement, par la complicité qui naît d’un regard chaleureux. Pour certains, ce moment peut aussi être une occasion de reprendre son souffle et de retrouver de l’énergie autour d’une tasse.
Blue Brew est un lieu où l’on reçoit ce degré de chaleur qui permet de retrouver la bonne température. Peut-être les années de solitude que Sekine a connues en tant qu’agent de quai expliquent-elles son désir de devenir un intermédiaire entre les gens, le café et le quartier.
« Je veux que ce café soit le premier maillon d’une chaîne de bonheur », affirme-t-il.
Il espère que ceux qui auront trouvé ici un peu de joie pourront l’emporter avec eux, chez eux ou à l’école, et la transmettre à leur tour, devenant ainsi un nouveau maillon de cette chaîne.
Même s’il faut marcher près d’un quart d’heure depuis les gares les plus proches, ceux qui ressentent une certaine froideur intérieure malgré la chaleur estivale trouveront peut-être au Blue Brew ce degré supplémentaire qui fait toute la différence.
Blue Brew Coffee Roaster
- Adresse : 2-25-3 Kyôjima, Sumida-ku, Tokyo
- Horaires : 8 h-18 h 30 (jusqu’à 13 h le mardi)
- Fermeture : mercredi
- Accès : à 11 minutes à pied des gares de Hikifune ou d’Omurai, sur la ligne Tôbu Kameido ; à 11 minutes à pied de la gare de Keisei Hikifune, sur la ligne Keisei Oshiage ; et à 15 minutes à pied de la gare d’Oshiage (Skytree), desservie par les lignes Tôbu Isesaki et Toei Asakusa.
- Site : Instagram
(Reportage, texte et photographies de Kawaguchi Yôko. Photo de titre : l’extérieur du Blue Brew Coffee Roaster. © Kawaguchi Yôko)