Balade à travers les fleurs de l’Archipel

Le guide des hortensias : son histoire, ses charmes et ses variétés

Culture Environnement

Au Japon, les hortensias sont devenus l’un des symboles de la saison des pluies, fleurissant principalement de juin à juillet. Autrefois peu appréciés et considérés comme portant malheur, ils ont vu leur image revalorisée par l’intérêt que leur ont porté les Occidentaux, avant de connaître ces dernières années un immense regain de popularité. Nous allons également découvrir toutes les variétés de cette

Kawarada Kunihiko KAWARADA Kunihiko

Propriétaire de Kakujitsuen, un jardin horticole historique situé à Ushiku, dans la préfecture d’Ibaraki. Né en 1958. Diplômé de l’Université d’agriculture de Tokyo et membre de l’Association japonaise des pépiniéristes, il travaille aussi bien dans la production de plants que dans des projets d’aménagement paysager au Japon et à l’étranger. Il est spécialiste de la culture et de l’étude des glycines et des hortensias.

Un mauvais présage ?

Les hortensias ; ou ajisai en japonais ; illuminent à cette période de l’année les paysages du pays, scintillant sous les douces pluies de juin. Deux poèmes consacrés à des espèces d’hortensias indigènes du Japon figurent dans le Man’yôshû, le plus ancien recueil poétique du pays, ce qui montre que cette plante poussait déjà naturellement à l’état sauvage il y a plus d’un millénaire. Pourtant, il a fallu étonnamment longtemps à cette fleur pour atteindre sa popularité actuelle.

L’époque d’Edo (1603-1868), qui ouvrit une longue ère de paix après les troubles des guerres civiles, vit l’horticulture devenir un passe-temps très apprécié. Des espèces horticoles furent créées à partir de spécimens sauvages, et nombreux furent ceux qui prirent plaisir à cultiver lys, camélias, chrysanthèmes, volubilis, et bien d’autres plantes encore. Au fil des années, plus d’une centaine d’ouvrages consacrés à l’horticulture furent publiés, allant de livres illustrés présentant différentes espèces et des conseils aux cultivateurs, jusqu’à des manuels expliquant comment créer de nouvelles variétés. Malgré cela, les références aux hortensias y sont presque inexistantes.

Kawarada Kunihiko, spécialiste des hortensias et directeur de Kakujitsuen, un centre horticole centenaire situé à Ushiku, dans la préfecture d’Ibaraki, en explique la raison.

« Les hortensias possèdent quatre éléments qui ressemblent à des “pétales”, même si, d’un point de vue botanique, il s’agit en réalité de “sépales”. Or le chiffre quatre se prononce shi en japonais, un homophone du mot “mort”, et autrefois, les gens évitaient cette plante en raison de cette association funeste. De plus, le fait que les fleurs changent de couleur était interprété comme une allusion à la trahison ; les samouraïs, pour qui la loyauté envers leur seigneur était primordiale, les tenaient donc eux aussi à distance. »

Les quatre « pétales » des fleurs d’hortensia étaient considérés comme portant malheur. (Photo AC)
Les quatre « pétales » des fleurs d’hortensia étaient considérés comme portant malheur. (Photo AC)

Un produit purement japonais

Les hortensias commencèrent à gagner en popularité vers la fin de l’époque d’Edo, d’abord en Europe. Le médecin et botaniste bavarois Philipp Franz von Siebold (1796-1866) vivait à Dejima, le comptoir commercial de Nagasaki où les marchands étrangers étaient cantonnés durant la période d’isolement du Japon, du XVIIe au XIXe siècle. Au cours de ses promenades, il recueillait des spécimens floraux inhabituels, qu’il plantait dans un jardin qu’il avait aménagé à Dejima.

Particulièrement attaché aux hortensias sauvages, il en rapporta dix variétés avec lui lorsqu’il rentra en Europe.

Cela déclencha un véritable engouement pour les hortensias, parfois surnommés en Europe « roses de l’Orient ». Ils furent ensuite introduits aux États-Unis, où plusieurs cultivars furent développés. Ces plantes, ironiquement appelées hortensias « occidentaux », revinrent ensuite au Japon durant l’ère Meiji (1868-1912). Il est possible que les Japonais aient finalement redécouvert la beauté des hortensias après avoir vu leurs fleurs si hautement appréciées par les Occidentaux.

Dans son Flora Japonica, von Siebold fit figurer plusieurs exemples d’hortensias, minutieusement illustrés par des artistes japonais. Une élégante variété violet pâle, Hydrangea otaksa, nommée d’après Otaki-san, l’épouse japonaise de von Siebold, témoigne de l’attachement qu’il portait à ces fleurs.

Hydrangea azisai (à gauche) et Hydrangea otaksa, dans le Flora Japonica de von Siebold. (© Bibliothèque des sciences biologiques, Université de Kyoto)
Hydrangea azisai (à gauche) et Hydrangea otaksa, dans le Flora Japonica de von Siebold. (© Bibliothèque des sciences biologiques, Université de Kyoto)

« En 1985, lorsque j’ai commencé à travailler dans l’horticulture, explique Kawarada, les hortensias poussaient surtout dans l’enceinte des sanctuaires et des temples. Ils y fleurissaient discrètement, sans être particulièrement prisés comme arbustes de jardin. Par ailleurs, on connaissait encore mal les souches indigènes japonaises et leurs variations. »

« Prenons par exemple une variété appelée “Thomas Hogg”. Au début de la floraison, ses fleurs sont blanches, puis elles virent progressivement au bleu et au rose vers la fin de la période de floraison. À en juger par son nom, on pourrait croire qu’il s’agit d’une variété occidentale, mais c’est en réalité une très ancienne espèce indigène. Elle n’avait pas de nom au Japon, où on l’appelait simplement “fleur blanche” ou “hortensia blanc”. Elle a donc reçu son nom à l’étranger, ce qui montre bien le peu d’intérêt que l’on portait autrefois aux hortensias ici. »

L’hortensia « Thomas Hogg » (© Kakujitsuen)
L’hortensia « Thomas Hogg » (© Kakujitsuen)

Des couleurs changeantes

Au Japon, le chercheur amateur en botanique Yamamoto Takeomi (1920-2002) joua un rôle majeur dans la popularisation des hortensias.

« Yamamoto fut le premier à comprendre que l’hortensia Rosea, introduit en Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle et qui fleurissait en rose en Europe, était en réalité la même fleur que le hime ajisai, ou “hortensia princesse”, qui arborait au Japon de magnifiques fleurs bleues, explique Kawarada. La couleur dépend de l’acidité du sol : les fleurs deviennent bleues lorsque la plante pousse dans un sol acide, et souvent roses lorsque le sol est plus alcalin. Il établit ainsi qu’il s’agissait des mêmes plantes, même si elles avaient développé des couleurs différentes dans la lointaine Europe. »

Kawarada précise au passage que Makino Tomitarô (1862-1957), considéré comme le père de la botanique japonaise, fut celui qui découvrit le hime ajisai, qu’il rencontra sur le mont Togakushi, dans la préfecture de Nagano.

Les célèbres hortensias bleus du temple bouddhique Meigetsuin, à Kamakura. (Photo AC)
Les célèbres hortensias bleus du temple bouddhique Meigetsuin, à Kamakura. (Photo AC)

Hortensias à fleurs plates et à fleurs en boule

Il existe 15 espèces d’hortensias indigènes au Japon. L’une des variétés les plus représentatives est le gaku ajisai, une espèce indigène d’hortensia à fleurs plates, caractérisée par une inflorescence composée de petits boutons au centre, entourés de sépales voyants ressemblant à des pétales.

« Sumida no Hanabi » (« Feux d’artifice sur la Sumida ») est un gaku ajisai découvert par Yamamoto Takeomi dans le jardin d’un ami. (Photo AC)
« Sumida no Hanabi » (« Feux d’artifice sur la Sumida ») est un gaku ajisai découvert par Yamamoto Takeomi dans le jardin d’un ami. (Photo AC)

Aujourd’hui, lorsque la plupart des gens entendent le mot « hortensia », ils pensent aux hortensias à fleurs en boule, avec leurs robustes inflorescences sphériques. Ces variétés sont en réalité des cultivars développés à partir d’hortensias à fleurs plates.

Un hortensia à fleurs en boule (© Kakujitsuen)
Un hortensia à fleurs en boule (© Kakujitsuen)

Le yama ajisai ou hortensia de montagne, dont les fleurs sont légèrement plus petites que celles du gaku ajisai, pousse principalement sur les versants des vallées montagneuses de la côte pacifique.

De nombreuses variétés horticoles d’hortensias ont été créées par croisement entre le gaku ajisai et le yama ajisai. Les hortensias produisent des fleurs trois ou quatre ans après la plantation des graines ; pour des arbustes à fleurs, leur croissance est donc relativement rapide. Cela permet de développer facilement de nouvelles variétés les unes après les autres. Au Japon, la création de cultivars a véritablement pris son essor dans les années 1990.

Kawarada commente : « Un nombre considérable de cultivars d’hortensias ont été développés en peu de temps. Depuis une quinzaine d’années, différentes variétés d’hortensias sont devenues un cadeau floral classique pour la fête des Mères, en mai, car elles commencent à fleurir avant la saison des pluies. »

(© Ochiai Hoshifumi)
(© Ochiai Hoshifumi)

Les hortensias présentent des sépales d’une étonnante variété de formes et de couleurs. On estime qu’il en existe aujourd’hui quelque 6 000 variétés dans le monde, ce qui en fait peut-être l’arbuste à fleurs le plus populaire à l’heure actuelle.

« Les hortensias sont faciles à cultiver, et leur floraison est spectaculaire. Elle dure en outre environ un mois, ce qui en fait un cadeau idéal. J’ai entendu dire qu’il s’en vendait plus de 200 millions chaque année aux États-Unis », explique Kawarada.

Les hortensias donnent aux jours de pluie une atmosphère merveilleusement poétique. Beaucoup pensent qu’il s’agit d’arbustes aimant l’ombre, mais c’est une idée reçue.

« Ce n’est pas que les hortensias apprécient particulièrement l’ombre ; c’est plutôt qu’ils sont capables de fleurir même dans des conditions de faible luminosité. Si vous en prenez soin correctement, votre plante durera de nombreuses années. À Kakujitsuen, nous en avons même certains qui ont plus de soixante ans. »

Si vous avez acheté un hortensia dans une pépinière, le secret pour le faire durer longtemps consiste à le sortir de son pot et à le replanter dans une terre bien drainée. Coupez les fleurs fanées une fois qu’elles ont séché, et vous obtiendrez de nouvelles fleurs l’année suivante. Les hortensias sont très abordables : les petits spécimens coûtent à partir d’environ 2 000 yens (11 euros), et il est possible de choisir parmi une grande variété de couleurs.

Un gaku ajisai, Hydrangea macrophylla, dont l’âge est estimé à plus de 60 ans. Les bords irréguliers de ses sépales rappellent le nadeshiko (Dianthus superbus). (© Kakujitsuen)
Un gaku ajisai, Hydrangea macrophylla, dont l’âge est estimé à plus de 60 ans. Les bords irréguliers de ses sépales rappellent le nadeshiko (Dianthus superbus). (© Kakujitsuen)

Nouvelles variétés d’hortensias

Izayoi

(© Ochiai Hoshifumi)
(© Ochiai Hoshifumi)

Florencia

(© Ochiai Hoshifumi)
(© Ochiai Hoshifumi)

First Green

(© Ochiai Hoshifumi)
(© Ochiai Hoshifumi)

Popcorn

(© Ochiai Hoshifumi)
(© Ochiai Hoshifumi)

Saisai

(© Ochiai Hoshifumi)
(© Ochiai Hoshifumi)

Autres variétés bien connues

Hydrangea serrata Kurenai

Probablement l’hortensia au rouge le plus intense (© Kakujitsuen)
Probablement l’hortensia au rouge le plus intense (© Kakujitsuen)

Ike no chô (« Papillons au bord de l’étang »)

Son nom vient de ses fleurs, qui évoquent des papillons voletants çà et là. (© Kakujitsuen)
Son nom vient de ses fleurs, qui évoquent des papillons voletants çà et là. (© Kakujitsuen)

Shichidanka

Une variante de yama ajisai, Hydrangea serrata, découverte par von Siebold. (Photo AC)
Une variante de yama ajisai, Hydrangea serrata, découverte par von Siebold. (Photo AC)

Kawarada Kunihiko part admirer d’autres fleurs. (© Ochiai Hoshifumi)
Kawarada Kunihiko part admirer d’autres fleurs. (© Ochiai Hoshifumi)

(Photo de titre : hortensias colorés en pot à Kakujitsuen. © Ochiai Hoshifumi)

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