Dossier spécial La réforme du travail va-t-elle transformer le Japon ?
Les nouvelles modalités du travail vont-elles faire évoluer le Japon ?

Kuroda Sachiko [Profil]

[11.09.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

La Diète a voté en faveur du projet présenté par le gouvernement en vue de réformer les modes de travail en vigueur au Japon. Mais la nouvelle législation aura-t-elle vraiment l’effet souhaité  ? Certaines des nouvelles réglementations ne risquent-elles pas d’aggraver les choses ? Dans cet article, cinq questions clefs sont mises à l’étude.

Pendant des décennies, la longueur excessive du temps de travail a été un signe distinctif de la société japonaise. En dépit des appels répétés à la réforme en vue de sortir de cette mauvaise image et d’améliorer la façon de travailler des Japonais, la réalité ne change pas : le Japon continue de figurer dans le peloton de tête des pays du monde qui ont les plus longues heures de labeur. Le Premier ministre Abe Shinzô a fait de la réforme des modes de travail l’un des objectifs clés de la session actuelle de la Diète. Mais les textes de loi aujourd’hui proposés réussiront-ils à apporter un vrai changement dans les habitudes de travail des Japonais ?

Dans cet article, je vais me pencher sur les dernières initiatives en vue de réformer la culture japonaise du travail et sur les problèmes qui restent à résoudre, en focalisant mon attention sur cinq questions clés : le plafonnement des heures supplémentaires, le recours aux congés payés, la diversification et l’assouplissement des modes de travail, la promotion des emplois d’appoint et la formation du personnel.

Le plafonnement des heures supplémentaires : une approche pas à pas

Commençons par la question du plafonnement des heures supplémentaires. Mises à part quelques exceptions liées à des circonstances spéciales et de courte durée, le Code du travail a été modifié récemment pour y intégrer de nouvelles réglementations censées limiter les heures supplémentaires à moins de 100 pour un mois donné, et à un maximum de 720 pour l’ensemble de l’année. Ce dernier chiffre équivaut à 60 heures par mois, soit environ 3 heures par journée de travail.

Comme le montre le tableau ci-dessous, Les Japonais travaillent de plus en plus pendant les jours de semaine. Ce constat s’appuie sur les calculs que j’ai faits à partir de données individuelles provenant d’une étude sur l’emploi du temps effectuée à échéance régulière par le Bureau des statistiques, qui est une instance publique. En 2016, environ un tiers des hommes et 10 % des femmes occupant un emploi à plein temps travaillaient 11 heures par jour ou davantage. Ce chiffre ne concerne que les heures de travail réellement effectuées, à l’exclusion des temps de trajet et des pauses. Si l’on considère que la durée normale du travail à plein temps est de huit heures par jour, les résultats de l’étude suggèrent que bien des gens effectuent chaque jour une moyenne de trois heures supplémentaires ou plus.

Concernant ce récent système de plafonnement, des voix se sont élevées pour reprocher d’avoir placé la barre trop haut, sans tenir compte des cas où les 100 heures autorisées continuent de générer du « surmenage ». Mais si l’on tentait d’imposer des normes trop ambitieuses et totalement coupées de la réalité actuelle, ce dispositif législatif risque de perdre son efficacité et de devenir lettre morte.

L’objectif prioritaire devrait être de commencer avec un plafond suffisamment réaliste pour être applicable, puis de veiller à ce qu’il soit respecté. Dans l’idéal, on procéderait alors sans tarder à d’autres révisions visant à faire encore baisser les limites mensuelles et à réduire progressivement le nombre annuel total des heures de travail.

Dans l’élaboration de ces réformes, il est important d’envisager de simplifier les règles. Le plafond récemment adopté des heures supplémentaires a été fixé après examen d’un large éventail d’opinions, avec pour conséquence une indéniable complexité des règles. Une réglementation facile à comprendre aurait en outre l’avantage de faciliter la tâche aux citoyens ordinaires qui souhaitent s’assurer que les entreprises respectent la loi.

  • [11.09.2018]

Professeur à la Faculté de l’enseignement, des sciences et des arts intégrés de l’Université Waseda, où sa spécialité est l’économie du travail. Née en 1971. Diplômée et titulaire d’un doctorat de l’Université Keiô. Occupe son poste actuel depuis 2014, après avoir travaillé à la Banque du Japon et été professeur associée à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Tokyo. Auteur de divers ouvrages, dont Rôdô jikan no keizai bunseki (Une analyse économique des heures de travail).

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