Pourquoi les Japonais ne prennent-ils pas de congés payés ?

Société

Le Japon est tristement connu dans le monde entier pour ses karôshi, ou « mort par surmenage ». Les nombreuses heures supplémentaires usant le physique et le mental ajoutées à un repos insuffisant peuvent conduire à des crises cardiaques, des AVC, voire des suicides. Ceci étant dit, comment les Japonais considèrent-ils leurs propres congés ?

Un fossé entre l’idéal et la réalité

Il y a trois principales périodes de vacances au Japon : le Nouvel An , la mi-août aux environs de la fête O-bon et pendant la Golden Week de la fin avril à début mai (voir notre article sur les jours fériés du calendrier japonais).

Selon un sondage mené en mars 2017 par la société d’enquêtes en ligne Macromill, près de 60 % des employés âgés de 20 à 59 ans aimeraient prendre idéalement 9 jours de congé consécutifs pendant la Golden Week. D’autres répondent toutefois ne pas avoir besoin de « faire le pont », rabaissant la moyenne totale des jours de congés consécutifs souhaités à 7 jours. Cependant, lorsque la question porte sur le nombre de jours de repos successifs réellement pris par les personnes interrogées pendant cette période, la réponse la plus courante est seulement de 5 jours.

Une autre enquête Macromill révèle que 53,2 % des employés souhaitent avoir entre 7 et 13 jours de congés pour les vacances d’été, alors que leur nombre réel moyen pris pendant cette saison s’est avéré être de 6,2, soit moins de la moitié de la limite supérieure du nombre de jours désirés.

Le pire pays en matière de congés payés

Les travailleurs au Japon ont eu droit à en moyenne 18,1 jours de congés payés par leurs entreprises en 2016, selon l’Enquête générale sur les conditions de travail publiée par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales en février 2017. Mais ils ne prennent réellement en moyenne que 8,8 jours, soit 47 % de ce qui leur est alloué…

Voici certaines des raisons qu’ils émettent : « Il est embarrassant de prendre des jours de congés alors que les autres employés du bureau ne le font pas », « l’atmosphère ne s’y prête pas », « personne d’autre ne peut faire mon travail », « les tâches ne peuvent pas être comptabilisées pour se répartir entre les membres de l'équipe », « préparer le travail pour que d’autres le fassent à ma place nécessite du travail supplémentaire ».

Tous ces obstacles conduisent à creuser un gouffre entre l’idéal et la réalité en matière de vacances.

L’agence de voyage Expedia a déclaré le Japon comme étant le pire endroit pour prendre des congés payés en 2016 et 2017, sur la base d’une enquête menée auprès de travailleurs de 30 pays. Ces résultats semblent correspondre à ceux de « l’indice Indeed 2016 de satisfaction personnelle au travail » : parmi les 35 pays figurant dans le classement, les Japonais sembleraient être les plus malheureux.

L’indice Indeed a également identifié les clefs de la satisfaction au travail. Avant certains facteurs comme la sécurité du travail et sa rémunération, c’est l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée qui arrive en tête, car les employés ont tendance à tracer une ligne bien définie entre ces deux univers. Ces résultats montrent clairement que c’est l’incapacité de prendre du temps libre pour ses obligations ou plaisirs personnels qui empêche le bien-être professionnel.

Classement des 10 pays au taux d’insatisfaction les plus élevés

1 Japon
2 Allemagne
3 Afrique du Sud
4 France
5 Pologne
6 Malaisie
7 Autriche
8 Singapour
9 Inde
10 Chine

Source : Indice Indeed 2016 de satisfaction personnelle au travail

Classement des facteurs du bonheur au travail

1 Équilibre vie professionnelle-vie privée
2 Bon fonctionnement de la gestion
3 Environnement et culture d'entreprise
4 Sécurité de l'emploi et promotions
5 Rémunération et bénéfices

Source : Indice Indeed 2016 de satisfaction personnelle au travail

Travail/vie privée : un équilibre fondamental

Le vieillissement démographique au Japon conduit la population active à décliner régulièrement. Saitô Tarô de l’Institut de recherche NLI prévoit que le nombre de personnes en âge de travailler va passer de 67 millions en 2016 à 62 millions en 2026, ce qui correspond à une baisse de 0,7% par an.

Entre-temps, le nombre d’employés devant s’occuper de leurs parents âgés et/ou de leurs enfants, est destiné à augmenter. Ajoutons aussi un plus grand nombre de travailleurs atteints de maladies graves comme le cancer, qui ne pourront plus travailler à plein temps mais devront quand même gagner de l’argent pour payer leur traitement. Et même si la population active est en déclin, certaines catégories n’ont pas encore l’occasion d’utiliser la totalité de leur potentiel en tant qu’employés, comme les femmes ayant des enfants en bas âge et les personnes âgées.

Afin de faciliter l’entrée dans le monde du travail et d’assurer une main-d'œuvre talentueuse et enthousiaste, il est absolument urgent de créer des environnements où l’on ne dissuade pas la prise de congé. Ainsi, pour ne plus ressentir de gêne envers ses collègues lorsque l’on désire prendre des vacances, l’entreprise Seven & i Holdings, par exemple, propose à l'ensemble des membres d'un service de les prendre simultanément.

Le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales a également indiqué que 16,8 % des entreprises encourageaient à présent la prise des congés payés à l’heure plutôt que par jour. Bien que cette pratique ne soit pas encore très répandue, elle constitue déjà un bon départ.

Au Japon, une personne qui travaille jusqu'au tard le soir et sans prendre congé a traditionnellement été considéré comme un employé sérieux et dévoué. Mais cette tendance commence à changer. « Nous entrons dans une époque où l’employé est apprécié pour sa productivité et ses véritables qualités », déclare Habu Sachiko, éditrice en chef du site Nikkei Dual, à destination des parents qui travaillent.

Selon elle, de plus en plus de Japonais se rendent compte que prendre congés payés pour tirer le meilleur parti de sa vie personnelle amène à une plus grande productivité et une meilleure satisfaction au travail. Ce cercle vertueux a des effets positifs pour tous, pas seulement pour ceux qui ont des personnes à charge ou qui ont d’autres raisons d’avoir besoin de flexibilité.

Renouveler les liens sociaux en dehors du travail

Selon l’enquête Macromill, à la question « Que désirez-vous faire le plus pendant vos vacances d'été ? », l'une des réponses les plus fréquemment données est « aller au cimetière » avec « se détendre chez soi » et « passer du temps en famille ». Au Japon, en effet, il est de tradition que la famille se réunisse pendant la période d'O-bon pour faire des offrandes sur les tombes des ancêtres (voir notre diaporama). Les fêtes et les autres activités locales offrent également une occasion de renouer des liens personnels et communautaires. En ne prenant pas de congé, il est difficile de créer ou d’entretenir des relations sociales.

Le travail et le repos sont essentiels pour les gens vivant en société. Le temps passé en dehors du travail ne doit pas être vu simplement comme une occasion de prendre des forces pour se remettre au labeur. L’importance des congés n’est pas appréciée à bon escient au Japon. La prendre en considération pourrait inspirer des réformes aussi bien pour le travail que pour la vie en général. Il serait temps que le Japon réfléchisse sérieusement à l’attitude des entreprises vis-à-vis du temps libre de ses employés.

(Écrit à l’origine en japonais par Takagi Kyôko, Nippon.com. Photo de titre : David Pursehouse — les employés traversent le hall de la gare de Shinagawa à Tokyo pour se rendre à leur travail.)

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