Travailler dans l’animation au Japon : quelles solutions pour aider les freelances et les petits studios ?
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Quel est le contexte
Les conditions de travail abusives dans l’industrie japonaise de l’animation sont devenues un sujet de préoccupation publique il y a environ quinze ans, après la publication en 2009 du Livre blanc de la Japanese Animation Creators Association (JAniCA). Celui-ci mettait en lumière les longues heures et les salaires dérisoires des personnes travaillant dans cette industrie. Le rapport avait provoqué un choc en révélant que les animateurs de dôga (chargés de dessiner les images intermédiaires) ne gagnaient en moyenne que 1,1 million de yens par an, soit environ dix mille dollars à l’époque. Voici un aperçu des tendances récentes liées au statut d’emploi et aux conditions de travail des animateurs, fondé sur douze années de recherches de terrain.
Les conditions de travail de base des animateurs japonais se sont nettement améliorées depuis le rapport de 2009. Selon l’enquête 2023 de la JAniCA, le revenu annuel moyen atteignait 2,63 millions de yens (14 500 euros) pour les dessinateurs de dôga et un peu moins de 4 millions de yens (22 000 euros) pour ceux qui participent à la création des genga, qui constituent la majorité des effectifs. Dans l’ensemble du secteur, la rémunération annuelle moyenne s’élevait à 4,56 millions de yens en 2023, un niveau proche des 4,60 millions enregistrés la même année pour les salariés du secteur privé, d’après les chiffres de l’Agence nationale des impôts.
Deux explications sont souvent avancées pour justifier cette amélioration. D’une part, la concurrence s’intensifie autour des professionnels capables de produire des images animées de haute qualité, niveau désormais attendu par le public. D’autre part, le renforcement des réglementations visant à limiter les horaires excessifs a eu un effet concret. Sans nier l’importance de ces facteurs économiques et réglementaires, je souhaite porter l’attention sur les transformations structurelles en cours dans le secteur.
Un univers de freelances
Selon les enquêtes annuelles de la JAniCA, la part de travailleurs indépendants dans les métiers de la production d’animation oscillait entre 50 et 70 % ces dernières années. À titre de comparaison, le taux d’indépendants dans l’ensemble de la population active n’était que de 7,6 % en 2022, d’après l’Enquête sur le statut d’emploi du gouvernement. Ces chiffres témoignent d’une proportion exceptionnellement élevée d’indépendants et de freelances dans le secteur japonais de l’animation, sans statut d’employé permanent.
En général, les freelances et autres prestataires externes, en hausse au Japon, bénéficient de conditions moins favorables que les salariés internes. Le Livre blanc 2025 sur les freelances, publié par la Freelance Association, indique que 47,2 % des répondants ont gagné moins de 4 millions de yens l’année précédente.
Puisque la sous-traitance s’accompagne souvent d’inégalités de salaires et d’assurance sociale, de nombreux spécialistes du travail plaident pour des politiques visant à maximiser l’emploi interne. Placer le plus grand nombre possible de travailleurs sous la protection légale accordée aux salariés reste en effet le moyen le plus simple d’améliorer l’environnement professionnel général. Ce mouvement semble d’ailleurs déjà engagé dans l’industrie de l’animation.
Toutefois, le système d’emploi traditionnel japonais et la culture d’entreprise ont aussi engendré de nombreux problèmes, jusqu’aux cas de mort par surmenage (karôshi). Dans ces conditions, il apparaît souhaitable que la société japonaise offre également d’autres formes de travail. Au-delà de l’élargissement de l’emploi interne, il est donc essentiel de réfléchir à la manière d’assurer un environnement durable pour les freelances.
Le retour à la production internalisée
Pendant longtemps, la majorité des studios d’animation japonais, souvent de petite taille et concentrés à Tokyo, se spécialisaient dans un segment précis du processus de production en tant que sous-traitants. Mais au cours des années 2010, une tendance inverse s’est dessinée. Les grands groupes du divertissement et les principales sociétés de production ont commencé à reprendre directement en main un plus grand nombre d’étapes. L’érosion des marges, notamment due à l’essor du numérique, étouffait financièrement les petits studios et encourageait les grandes entreprises à réduire leurs coûts de sous-traitance. Les fusions et acquisitions ont également accéléré l’intégration verticale et la consolidation du secteur.
Cette évolution semble avoir contribué à augmenter les possibilités d’emploi permanent. Les entreprises qui produisent continuellement en interne accumulent un savoir-faire qu’elles doivent transmettre à leurs salariés, ce qui nécessite un investissement durable dans les ressources humaines. Ce principe constitue le fondement du modèle traditionnel d’emploi japonais, dans lequel les grandes entreprises recrutent massivement de jeunes diplômés pour les former comme salariés à long terme.
Les données longitudinales permettant d’observer précisément l’évolution de la main-d’œuvre du secteur et son impact sur les conditions de travail manquent encore. Toutefois, l’enquête 2023 de la JAniCA révélait que la proportion de freelances et d’indépendants était tombée à 47,3 %, contre 69,6 % en 2019. Sur le terrain, les signes d’une augmentation de l’emploi permanent parmi les jeunes animateurs sont visibles. On peut donc raisonnablement penser que le mouvement d’internalisation favorise l’emploi interne, contribuant ainsi à la hausse constatée des revenus annuels moyens.
Préserver les petits studios
À mesure que progresse l’embauche permanente liée à l’internalisation, davantage d’animateurs bénéficieront des protections juridiques accordées aux salariés, ce qui devrait améliorer les conditions de travail globales. Mais cette tendance risque aussi d’accentuer les inégalités entre les grands acteurs du secteur et les petites structures. Même si les géants du divertissement, les plateformes de streaming et les principaux studios continuent à internaliser, les petits sous-traitants resteront indispensables à la chaîne de production.
Il serait bien illusoire de penser que le problème disparaîtra à mesure que les petits studios seront absorbés... Dans un domaine où la créativité est au cœur de la valeur ajoutée, des salariés talentueux chercheront inévitablement à quitter les grandes entreprises pour travailler en freelance ou fonder leur propre studio. Un environnement permettant à ces initiatives indépendantes de prospérer profite aux consommateurs, attachés à la diversité et à la créativité de l’animation, et contribue à la durabilité du secteur lui-même. Les petits studios, grâce à leur souplesse et à leurs approches innovantes, ont été des acteurs clés du succès actuel de l’animation japonaise.
Un autre mouvement pourrait profondément remodeler l’industrie, celui de la dispersion géographique. Les grands studios ont depuis un certain temps ouvert des antennes en dehors de la région de Tokyo, mais de plus en plus de créateurs indépendants, dont des animateurs chevronnés et des réalisateurs, commencent à s’installer dans les régions afin d’y créer leurs propres structures. Cette dynamique pourrait offrir de nouvelles opportunités aux jeunes qui souhaitent entrer dans ce secteur mais hésitent à déménager dans la capitale. En parallèle des efforts visant à améliorer les conditions dans les petits studios sous-traitants, il serait pertinent de mettre en place des mesures pour encourager et soutenir les studios régionaux.
Vers une communauté d’indépendants
Après avoir examiné les défis à moyen et long terme liés à l’amélioration des conditions des animateurs indépendants et des petits sous-traitants, intéressons-nous à quelques mesures concrètes pour y répondre.
L’une des priorités consiste à encourager la création de communautés de freelances et à mettre en place des dispositifs de soutien à ces réseaux. Les animateurs indépendants sont souvent perçus comme des travailleurs isolés, et favoriser les échanges et la collaboration entre ces derniers pourrait bien constituer une clé permettant de leur offrir un environnement professionnel sain et productif. Disposer d’un réseau permettant le partage d’informations professionnelles et l’accès à des ressources de formation est crucial pour le développement de carrière des freelances.
Certaines initiatives existent déjà. Le Rengô, la Confédération syndicale japonaise, a lancé en novembre 2022 son groupe consultatif Wor-Q et organisé un sommet consacré aux freelances en novembre 2024, afin de créer des espaces où les indépendants peuvent exprimer leurs préoccupations et échanger des solutions. Dans le secteur de l’animation, des vétérans ont commencé à ouvrir de petites écoles et à organiser des événements de mise en réseau pour les jeunes et aspirants animateurs. Les collectivités locales pourraient envisager la création de subventions pour soutenir ces initiatives.
Il reste toutefois beaucoup à faire pour garantir aux indépendants des protections juridiques de base. La loi dite Freelance Act, adoptée en 2024, a malheureusement contourné plusieurs questions importantes, dont celle d’une rémunération équitable. Le système d’assurance sociale japonais favorise nettement les salariés internes. Et même si la situation n’est pas propre au Japon, certains pays accordent aux prestataires externes les mêmes bénéfices (assurance chômage, etc…) qu’aux salariés. L’ensemble du secteur de l’animation pourrait bénéficier de réformes supplémentaires concernant les politiques et les réglementations dédiées au travail indépendant.
L’animation est aujourd’hui considérée comme l’un des secteurs clés de l’économie japonaise. Afin de garantir un environnement de travail décent aux animateurs qui le soutiennent, il est nécessaire de réduire l’écart de rémunération et d’avantages entre les salariés internes et les indépendants, tout en examinant avec lucidité les évolutions du travail dans le secteur.
(Photo de titre : gorodenkoff-stock.adobe.com)