Le nouveau plan énergétique du Japon : un tournant politique décisif sur le nucléaire

Société Environnement

Le septième plan énergétique du Japon marque un changement majeur dans la politique nucléaire du pays depuis l’accident de la centrale de Fukushima Daiichi en mars 2011. Approuvé par le gouvernement en février de l’année dernière, il abandonne l’ancienne ligne consistant à réduire la dépendance du pays à l’énergie atomique pour adopter une stratégie opposée : en maximiser l’utilisation. Un spécialiste du secteur analyse les raisons de ce virage controversé.

Les différentes énergies du Japon

En février 2025, le gouvernement japonais a approuvé le septième plan énergétique du pays, fixant les objectifs destinés à répondre à la hausse de la demande en électricité tout en maintenant le Japon vers son objectif d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Dans cette nouvelle version du plan, les énergies renouvelables sont appelées à devenir la principale source de production électrique : leur part actuelle (environ 20 % du total énergétique national) devant être portée à environ 40-50 %.

Le document prévoit également de « maximiser » l’utilisation de l’énergie nucléaire, dont la part passerait d’environ 8,5 % en 2023 à près de 20 % d’ici 2040. À l’inverse, la dépendance à la production thermique fondée sur les combustibles fossiles devrait diminuer sensiblement, passant d’environ 70 % aujourd’hui à une fourchette comprise entre 30 % et 40 %, ce qui entraînerait une réduction importante des émissions de gaz à effet de serre.

Le total des énergies japonaises (présent et futur)

  Année fiscale 2023 (chiffres préliminaires) Objectif pour l’année fiscale 2040
Solaire 9,8 % 23 %–29 %
Éolienne 1,1 % 4 %–8 %
Hydraulique 7,6 % 8 %–10 %
Geothermique 0,3 % 1 %–2 %
Biomasse 4,1 % 5 %–6 %
Nucléaire 8,5 % 20 %
Thermique 68,6 % 30 %–40 %

Source : graphique créé par Nippon.com à partir des données de l’Agence des ressources naturelles et du septième plan énergétique du Japon.

Dans ce nouveau plan, l’accent mis sur la maximisation de l’énergie nucléaire constitue un véritable tournant pour le gouvernement. Pour atteindre cet objectif, les autorités entendent prolonger l’exploitation des réacteurs existants au-delà de la limite fixée « en principe » à quarante ans, tout en encourageant le développement et le déploiement de réacteurs avancés de nouvelle génération. (Voir aussi : La carte des centrales nucléaires japonaises en 2025)

L’hypothèse d’une demande en forte croissance

Le Japon élabore sa politique énergétique à partir de ses prévisions sur le long terme concernant l’offre et la demande en électricité. Le choix de miser davantage sur le nucléaire repose sur l’idée que l’essor des technologies numériques, telles que l’intelligence artificielle ou encore l’Internet des objets (IoT), entraînera une hausse significative de la consommation d’électricité. À première vue, ce raisonnement peut sembler logique. Toutefois, la fiabilité des projections de demande sur lesquelles il s’appuie reste discutable.

Un rapport de l’Organisation pour la coordination inter-régionale des opérateurs de transport d’électricité (un organisme privé, créé en 2015 afin de contribuer à la gestion du réseau électrique japonais) montre par exemple que les prévisions de consommation ont systématiquement surestimé la demande réelle, et ce depuis 2016.

Ces grandes incertitudes nourrissent donc certains doutes quant à l’idée selon laquelle la multiplication des centres de données au Japon ferait exploser la demande énergétique. De nombreux spécialistes estiment au contraire que la numérisation pourrait, à terme, réduire la consommation globale d’électricité, grâce à l’émergence de technologies capables d’améliorer considérablement l’efficacité énergétique.

Prévisions d’utilisation énergétique des centres de données comparées à la demande réelle

Des difficultés dans le processus de décision

Au cours des dernières décennies, le Japon s’est efforcé de libéraliser son marché de l’électricité afin de passer d’un système dominé par des compagnies régionales étroitement régulées par l’État à un modèle davantage guidé par le marché. Cependant, la stratégie énergétique planifiée par l’exécutif apparaît aujourd’hui mal adaptée à un secteur devenu plus imprévisible, à mesure qu’un nombre croissant d’acteurs, parmi lesquels de grandes compagnies gazières et des entreprises de télécommunications, entrent en concurrence. Si les principes du marché doivent véritablement prévaloir, le Japon devrait suivre l’exemple de l’Europe et des États-Unis, pionniers dans la libéralisation de l’énergie, et abandonner son modèle centralisé de planification de l’offre et de la demande.

Une autre faiblesse du plan énergétique réside dans l’absence d’approches alternatives. Le document laisse peu d’indices montrant que ses rédacteurs ont étudié l’ensemble des options disponibles afin de déterminer les choix les plus adaptés aux besoins du Japon. Autrement dit, il n’y a pas de « plan B », ce qui prive la politique énergétique du pays de la flexibilité nécessaire afin de pouvoir faire sereinement face aux incertitudes à venir.

À cela s’ajoute la persistance au Japon d’un mode de décision fondé sur le système des comités. Le gouvernement nomme des experts au sein du Comité consultatif dédié aux ressources naturelles et à l’énergie, chargé d’élaborer le plan énergétique stratégique. Toutefois, cet organe est largement composé de membres dont les intérêts sont directement liés aux politiques débattues. Cette configuration limite la diversité des points de vue exprimés, une faiblesse aggravée par l’absence manifeste de représentants de la société civile…

Sans surprise, la réaction du public à la relance des réacteurs nucléaires est restée pour le moins tiède. Beaucoup perçoivent cette décision comme le produit des intérêts d’un petit nombre d’acteurs plutôt que comme l’aboutissement d’un véritable débat national.

Des doutes sur la viabilité économique

Le gouvernement n’est pas parvenu à formuler un argument économique convaincant pour justifier sa volonté de maximiser l’utilisation du nucléaire. Le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie reconnaissait déjà en 2021 que l’énergie atomique n’était pas la source d’électricité la plus efficace d’un point de vue économique. Les dernières évaluations du coût de production de l’électricité vont dans le même sens : elles montrent que le nucléaire reste plus coûteux que l’énergie solaire.

Malgré cela, l’objectif de remplacer certaines installations existantes a conduit la compagnie Kansai Electric Power à lancer des études de terrain sur son site de Mihama (dans la préfecture de Fukui) dans l’objectif de construire un réacteur de nouvelle génération. Il s’agit du premier projet nucléaire d’une compagnie électrique japonaise depuis l’accident de Fukushima. Le président de Kansai Electric, Mori Nozomu, a toutefois exprimé certaines inquiétudes quant à la rentabilité de l’opération. Interrogé par la chaîne publique NHK, il a expliqué que la réussite du projet dépendrait de l’adoption par le gouvernement de politiques garantissant la viabilité économique du nucléaire sur le long terme.

Dans cette perspective, les autorités étudient la mise en place d’un mécanisme destiné à soutenir la construction de nouvelles centrales nucléaires, dont les coûts seraient en partie répercutés sur les factures d’électricité. Cette idée suscite de vives critiques : ses opposants estiment qu’il n’existe pas de meilleure preuve de la fragilité économique du nucléaire que la nécessité de faire financer ces nouveaux réacteurs par la population. Autre problème flagrant : le gouvernement n’a toujours pas clarifié la manière dont cette politique s’articulerait avec son objectif de prolonger la durée de vie des réacteurs existants.

Des bénéfices limités

Le septième plan énergétique du Japon justifie la maximisation du nucléaire par des objectifs ambitieux : garantir la stabilité de l’approvisionnement en électricité et contribuer à la lutte contre le changement climatique. Dans les faits, l’impact réel dans ces deux domaines pourrait rester limité.

L’énergie nucléaire est censée constituer une source d’électricité de base. Mais au Japon, l’arrêt prolongé des centrales suite à la catastrophe de Fukushima, ainsi que les incertitudes liées au respect des nouvelles normes réglementaires particulièrement strictes, ont empêché le nucléaire de jouer pleinement ce rôle. En 2024, la production moyenne des centrales nucléaires n’atteignait que 30,6 % de leur capacité, ce qui soulève de sérieux doutes quant à leur fiabilité comme source d’énergie stable pour le pays.

Quant à la contribution aux objectifs climatiques de l’Archipel, l’exploitation maximale du parc nucléaire existant permettrait certes de réduire la dépendance aux combustibles fossiles. Toutefois, l’accent mis sur le nucléaire pourrait aussi avoir des effets négatifs s’il ralentit la transition vers les énergies renouvelables et d’autres formes d’énergie propre. Il faut également rappeler que la construction d’une centrale nucléaire peut prendre plus de vingt ans. Les réductions d’émissions associées à de nouvelles installations ne seraient donc pas effectives avant 2045 au plus tôt, ce qui limiterait fortement leur contribution à l’objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050.

La centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, exploitée par la compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco). Le réacteur n°6 de l’installation doit reprendre son activité suite à l'approbation de son redémarrage par le gouverneur de la préfecture de Niigata, Hanazumi Hideyo, le 21 novembre 2025. (Pixta)
La centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, exploitée par la compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco). Le réacteur n°6 de l’installation doit reprendre son activité suite à l’approbation de son redémarrage par le gouverneur de la préfecture de Niigata, Hanazumi Hideyo, le 21 novembre 2025. (Pixta)

Retrouver la confiance du peuple

Enfin, les deux défis les plus pressants auxquels se heurte la politique nucléaire japonaise concernent le choix d’un site définitif pour le stockage du combustible usé et des autres déchets hautement radioactifs, ainsi que le démantèlement de la centrale de Fukushima Daiichi. Tant que ces questions resteront sans réponse, il paraît difficile d’imaginer que l’énergie nucléaire obtienne un soutien massif de la population.

Des enquêtes sont actuellement menées dans trois sites potentiels de stockage, les municipalités de Suttsu et Kamoenai à Hokkaidô, ainsi que Genkai, dans la préfecture de Saga. (NDLR : un quatrième site, l’île isolée de Minami-Torishima, située dans l’océan Pacifique et administrativement rattachée à Tokyo, vient également d’être envisagée comme un lieu potentiel). La décision finale concernant l’emplacement d’un site permanent reste toutefois lointaine. D’un point de vue pratique, la question du stockage des déchets nucléaires dépasse les clivages politiques et devrait être traitée comme un enjeu national. Cela devrait se traduire dans la législation par la mise en place des cadres institutionnels nécessaires et par la création d’un organisme indépendant chargé d’évaluer objectivement le processus de stockage.

Le démantèlement de Fukushima Daiichi et les travaux de reconstruction dans les zones touchées par la catastrophe constituent eux aussi des enjeux majeurs qui devraient transcender les divisions partisanes. Pourtant, la feuille de route pour le démantèlement de la centrale accidentée repose sur des bases juridiques fragiles, et le calendrier de trente à quarante ans avancé pour mener à bien l’opération s’appuie sur des hypothèses scientifiques contestables.

Quinze ans après l’accident, de nombreux problèmes restent encore non résolus : la définition des objectifs globaux du projet de démantèlement, la mise en place de cadres pour sa mise en œuvre et son évaluation, l’instauration d’un contrôle indépendant, la réévaluation des coûts et de leur répartition, le traitement des sols contaminés, la gestion de l’eau traitée, ainsi que l’établissement d’un consensus aux niveaux local et international. La situation actuelle exige que le gouvernement revoie en profondeur son approche.

La nécessité d’une évaluation transparente et équitable

Pour mettre en œuvre sa politique nucléaire de manière efficace, le gouvernement doit gagner la confiance du public japonais ainsi que celle de la communauté internationale. Il lui faudra donc publier toutes les informations qui fondent ses décisions et examiner sérieusement des options alternatives reflétant les points de vue d’un large éventail d’acteurs. Le gouvernement ne peut se limiter à des évaluations internes : il doit également intégrer des analyses réalisées par des organismes indépendants.

Enfin, le processus d’élaboration des politiques devra être intégralement transparent, en faisant l’effort d’établir un dialogue sincère avec le public. Ce n’est qu’en réformant en profondeur un système décisionnel trop rigide que le Japon pourra espérer obtenir un soutien durable à son nouveau plan énergétique de base, tant à l’intérieur du pays que sur la scène internationale.

(Photo de titre : la Première ministre Takaichi Sanae, deuxième à partir de la gauche, écoute les explications d’Ôno Akira, président de l’Organisme d’ingénierie pour la décontamination et le démantèlement de la centrale Fukushima Daiichi de Tepco, lors d’une inspection de cette même centrale nucléaire le 2 décembre 2025. Jiji)

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