La politique du Japon à l’égard des étrangers : comment articuler vivre-ensemble et gestion des flux migratoires
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Le problème « des » étrangers en ligne de mire
En janvier 2026, le gouvernement de la Première ministre Takaichi Sanae a présenté son projet de loi « Mesures globales pour l’accueil des ressortissants étrangers et organisation du vivre-ensemble », qui vient remplacer le premier train de mesures instauré en décembre 2018 en révision de la loi sur le contrôle de l’immigration et la reconnaissance des réfugiés, dont le programme dit de « Compétences spécifiques » qui avait officiellement ouvert les portes du Japon aux travailleurs étrangers peu qualifiés. Qu’est-ce qui va changer ?
L’une des grandes différences est la portée du nouveau projet qui traite non seulement des travailleurs et des résidents étrangers, mais couvre aussi des questions exogènes comme le surtourisme ou l’achat de biens immobiliers par de non-Japonais.
Certes, touristes, investisseurs étrangers et résidents étrangers sont tous à différents degrés et de différentes manières en interaction avec la société japonaise, mais il serait fondamentalement erroné de penser pouvoir tous les amalgamer dans une seule et même « politique à l’égard des étrangers ». Ce regroupement simplificateur qui occulte la complexité des diverses situations individuelles, n’est pas sans impact, il alimente les débats simplistes et polarisés opposant sans nuance partisans du durcissement et défenseurs de l’ouverture. (Lire aussi : Population étrangère au Japon : évolution des chiffres et nationalités les plus représentées)
La question centrale est éludée
Sur cette thématique des ressortissants étrangers résidant au Japon, le gouvernement souhaite mettre en œuvre un « vivre-ensemble bien organisé », il dit vouloir poursuivre la politique d’intégration instaurée en 2018 en continuant de proposer des formations aux travailleurs étrangers pour qu’ils maîtrisent la langue japonaise et d’accompagner leurs enfants dans leur scolarité. En contrepartie, il prévoit de mettre en place une gestion « optimisée » (c’est-à-dire plus stricte) de la population étrangère au Japon : il est désormais nécessaire de réussir au programme de langue japonaise pour obtenir un visa de résident permanent et la durée de résidence, en continu, sur le territoire national conditionnant l’obtention de la nationalité japonaise a été allongée.
Dans le même temps, les véritables enjeux politiques ont très peu été abordés par le cabinet Takaichi. Que souhaite l’exécutif, comment pense-t-il gérer le besoin de main-d’œuvre étrangère nécessaire au bon fonctionnement du secteur industriel dans un contexte de vieillissement de la population japonaise ? Le gouvernement souhaite-t-il limiter l’accueil des travailleurs en proposant préférentiellement des cartes de séjour temporaires ? Autorisera-t-il l’accès à des visas permanents ? Préfère-t-il réduire le nombre de travailleurs étrangers entrant au Japon ? Ce projet de loi global et globalisant reste flou sur ces questions pourtant centrales.
Pas d’augmentation du nombre de ressortissants ayant un visa permanent
La politique globalisante du gouvernement Takaichi s’est donnée pour but de durcir l’accès au statut de résident permanent et de rendre plus difficiles les naturalisations. Mais en fait, aucune augmentation significative ou durable du nombre de naturalisations ou d’octroi de visas permanents n’a été recensée. L’augmentation du nombre d’étrangers au Japon est due à l’accroissement du nombre de travailleurs titulaires d’une carte de séjour temporaire.
Les premières statistiques du gouvernement japonais portant sur les demandes de visa permanent ne remontent qu’à 2006, mais les chiffres indiquent que le nombre de visas accordés chaque année est en baisse tendancielle depuis 2007. Un rebond a été constaté entre 2018 et 2022, mais les chiffres n’ont jamais atteint le pic de 2010 et, ces dernières années, il tourne autour des 35 000 demandes. Le taux d’acceptation reflète par ailleurs cette tendance.
Les premières données sur les naturalisations remontent à 1989. Selon ces chiffres, le nombre annuel de ressortissants nés à l’étranger qui obtiennent la nationalité japonaise est en baisse tendancielle depuis 2003 (année du pic d’octroi avec 18 000 naturalisations). Depuis 2010, il plafonne à 10 000 naturalisations. Le taux de réussite reste élevé. S’il dépasse régulièrement les 90 %, il a baissé ces dernières années et depuis 2013 il reste sous la barre des 95 %.
La baisse du pourcentage de naturalisations accordées ne signifie pas nécessairement que les conditions d’octroi ont été durcies ; le profil du « candidat type » pourrait avoir changé. Les chiffres mentionnés ci-dessus montrent que, si le nombre d’étrangers vivant au Japon a fortement augmenté au cours des dernières décennies, le nombre de visas permanents et de naturalisations n’a pas suivi la même tendance.
En 2018, mon équipe de recherche a réalisé une enquête auprès de ressortissants étrangers vivant au Japon. Seuls 38,5 % des sondés indiquaient vouloir résider de manière permanente au Japon. Même chez les étrangers entrés au Japon en tant que conjoints de résidents permanents ou de citoyens japonais, (un groupe généralement enclin à s’installer de manière permanente) le taux restait inférieur à 50 %. Le profil des personnes acceptant de répondre au sondage constituant un biais positif, il est fort probable que le pourcentage de résidents étrangers souhaitant s’installer durablement au Japon soit même plus faible encore.
Pas de politique migratoire
Les statistiques publiées par l’OCDE permettent de comparer et voir comment le Japon diffère d’autres pays sur la question des visas. Si on met de côté le cas particulier du tourisme, le gouvernement japonais délivre essentiellement des visas étudiants et des visas de travail à court ou long terme. Très peu d’étrangers obtiennent un visa de séjour long s’ils ne viennent pas en qualité d’étudiants ou de travailleurs.
Cela contraste avec des pays européens comme l’Allemagne, les Pays-Bas et la France, qui acceptent chaque année un nombre important de migrants venant pour d’autres raisons que les études ou le travail. Il s’agit pour beaucoup de citoyens de l’Union européenne qui peuvent librement circuler au sein de l’UE, de réfugiés et autres victimes de crises humanitaires (voir graphique), mais aussi de parents de ressortissants étrangers résidents. Depuis le Brexit, la Grande-Bretagne a vu ralentir son flux migratoire, les étudiants représentent désormais le gros des non-touristes entrant dans le pays. Les migrants sont souvent des parents ou de nouveaux arrivants parrainés par d’actuels résidents. La Corée du Sud se distingue avec un grand nombre de migrants venant travailler sur de courts séjours.
Le gouvernement japonais a mis en place une politique encourageant l’afflux de ressortissants étrangers venant dans le cadre d’un visa de travail et a également ouvert la porte au prolongement de la carte de séjour. Mais comme il ne délivre jamais de visas en vue d’une installation permanente, le Japon affirme ne pas mener à proprement parler de « politique migratoire » (imin seisaku). Les données ci-dessus confirment que l’augmentation du nombre de résidents étrangers résulte bien d’un afflux de travailleurs étrangers admis à titre temporaire (les chiffres confortent donc la politique officielle dite « sans flux migratoire » du gouvernement).
En 2025, des rapports avaient laissé entendre que le groupe de travail chargé d’élaborer le projet de loi global envisageait de plafonner le nombre de résidents étrangers. Mais le cadre publié en janvier ne fait état d’aucun changement en ce sens et on ne relevait aucun signe de ralentissement dans l’octroi de visa de travail pour « Compétences spécifiques » ou via le nouveau système de formation et d’emploi. Il semble raisonnable de conclure en disant que l’actuel gouvernement souhaite poursuivre une politique proactive et favorable à l’accueil de main-d’œuvre étrangère.
Dans le même temps, le nouveau train de mesures tend à durcir les conditions d’accès au statut de résident permanent pour ces travailleurs. Le gouvernement a certes ouvert la porte aux migrants venant travailler avec une carte de séjour temporaire mais il n’aborde pas frontalement le problème du « séjour temporaire prolongé » qui est la principale passerelle permettant aux travailleurs immigrés de s’installer durablement au Japon.
Inégalité des chances
Dans un Japon qui doit faire face à une pénurie de main-d’œuvre, accueillir des travailleurs étrangers peu qualifiés permet de combler la demande dans le secteur d’emplois peu rémunérés et à forte pénibilité dont les Japonais se détournent. On ne s’étonnera donc pas qu’une forte proportion de travailleurs étrangers travaille dans l’intérim, ne bénéficie que d’avantages sociaux limités, aie moins de possibilités de faire carrière et accède à des emplois moins stables.
Les données du dernier recensement (2020) montrent que les ressortissants étrangers travaillent beaucoup plus dans l’intérim que les citoyens japonais. La différence est particulièrement marquée chez les hommes : 14 % des hommes japonais sont intérimaires, contre 53 % des Brésiliens, 45 % des Indonésiens et 40 % environ des Vietnamiens, Népalais et Péruviens. L’écart est moins frappant chez les femmes, mais le taux d’intérimaires reste particulièrement élevé chez les ressortissantes d’Asie du Sud-Est, d’Amérique du Sud et du Népal (cf. les graphes ci-dessous).
En période de ralentissement économique, les travailleurs précaires ont plus de risques d’être licenciés ou de voir leur contrat résiliés. Des études montrent que pendant les récessions de 2009 et 2020, les travailleurs étrangers ont davantage été touchés par les vagues de licenciements et de réductions du temps de travail. En fait, pour de nombreuses entreprises les employés étrangers sont une variable d’ajustement très pratique pour absorber les fluctuations conjoncturelles. Les étrangers qui cherchent à obtenir une carte de séjour temporaire optent parfois pour ce type de carrières car ils préfèrent un salaire net de départ plus élevé à des avantages à long terme ou la stabilité de l’emploi. Mais il n’est pas rare que les travailleurs étrangers finissent par s’installer de manière permanente dans le pays d’accueil, même si ce n’était pas leur intention initiale.
Dans ce cas, ces travailleurs étrangers risquent de rester coincés dans des emplois précaires. Et quand ils prennent de l’âge, ils sont particulièrement vulnérables à la pauvreté, car les prestations de retraite au Japon sont indexées à la situation professionnelle précédant le départ à la retraite.
Le risque d’une société à deux vitesses
De précédentes études ont montré que le niveau d’éducation des jeunes est corrélé à la situation économique des parents. Au Japon, des progrès ont certes été faits et le taux de scolarisation des enfants nés de ressortissants étrangers dans le secondaire s’est amélioré, mais la proportion d’abandons reste élevée. Pour beaucoup, les obstacles linguistiques, sociaux et financiers restent insurmontables et les jeunes ne parviennent pas à finir leurs études secondaires ni à entrer à l’université. Ce qui signifie qu’ils devront se contenter d’emplois peu rémunérés offrant peu de perspectives de carrière. Si le cycle vicieux de la pauvreté s’enchaîne, génération après génération, le Japon finira par être un pays socialement et économiquement divisé, où la nationalité décidera de la classe sociale séparant nantis et de démunis. Ce type d’inégalités profondément enracinées finira probablement par provoquer des fractures sociales dans les pays accueillant de nombreux migrants.
Difficile de dire si le choix de l’actuel gouvernement de baser la politique migratoire sur le statut de résident temporaire pourra garantir sur le long terme un véritable « vivre-ensemble organisé ». Mais si le Japon de Takaichi Sanae veut tabler sur un accueil durable de ses travailleurs étrangers, il doit regarder la réalité en face, expliquer la situation à son électorat et mettre en place les programmes et une législation appropriés.
(Photo de titre : le célèbre carrefour de Shibuya à Tokyo. Photo prise le 20 janvier 2026. Kyôdô)



