Takaichi Sanae et Margaret Thatcher : quelles similarités et quelles différences ?

Politique

Affichant comme modèle l’ancienne dirigeante britannique Margaret Thatcher, la Première ministre japonaise Takaichi Sanae, qui vient de former son deuxième cabinet, vise un pouvoir durable. Quelles sont les similitudes et les différences entre ces deux leaders devenues, chacune dans leur pays, la première femme à accéder à la tête du gouvernement ? Nous avons interrogé Ikemoto Daisuke, professeur à l’université Meiji Gakuin et auteur de Thatcher, publié l’automne dernier.

Ikemoto Daisuke IKEMOTO Daisuke

Né à Tokyo en 1974. Diplômé de la faculté de droit de l’université de Tokyo. Docteur (Ph.D.) en science politique de la faculté de politique et de relations internationales de l’université d’Oxford. Après avoir été maître de conférences à l’université des langues étrangères du Kansai puis professeur associé à l’université Meiji Gakuin, il est professeur dans cette même université depuis 2017. Spécialiste de l’histoire des relations internationales européennes et de la politique britannique. Il est notamment co-auteur de « Histoire de l’intégration européenne » (Ôshû tôgôshi, éditions Minerva Shobô), et de « Politique de l’Union européenne » (EU seijiron, éditions Yûhikaku).

Onze ans et demi à la tête du pouvoir britannique

—— La publication de votre ouvrage a eu lieu en octobre 2025. Elle a coïncidé avec l’arrivée de Mme Takaichi au poste de Première ministre, n’est-ce pas ?

C’est un pur hasard. Margaret Thatcher étant née le 13 octobre 1925, nous avions prévu de publier l’ouvrage en septembre afin de coïncider avec le centenaire de sa naissance, mais nous n’avons pas pu tenir ce calendrier et la sortie a finalement eu lieu le 21 octobre. Or, ce jour-là précisément, Mme Takaichi a été élue Première ministre.

Margaret Hilda Thatcher (1925-2013)

Première femme à occuper le poste de Premier ministre au Royaume-Uni. Née dans le nord de l’Angleterre. Élue en 1975 à la tête du Parti conservateur. Alors dans l’opposition, elle devient Première ministre à la suite de la victoire aux élections générales de mai 1979. Elle reste en fonction jusqu’en novembre 1990, soit onze ans et demi, la plus longue durée dans l’histoire politique britannique contemporaine. Elle met en œuvre une politique économique néolibérale dite « thatchérisme » ainsi qu’une diplomatie ferme à l’égard de l’Union soviétique, contribuant à la fin de la Guerre froide. Son surnom est la « Dame de fer ».

—— Nous traversons une période où l’ordre international connaît des bouleversements peut-être plus profonds encore qu’à la fin de la Guerre froide.

En effet. On a le sentiment que ce à quoi Thatcher a contribué à donner forme est en train de se déliter sous nos yeux. À travers son parcours, on peut à la fois comprendre ce qui est aujourd’hui en train de se fissurer et réfléchir à ce que signifie « bâtir un nouvel ordre ».

—— Il est surprenant de constater que les orientations de Thatcher suscitaient de fortes oppositions jusque dans son propre cabinet.

Au cours de la première moitié de son mandat, les tensions portaient principalement sur la conduite de la politique économique ; à partir du milieu de son gouvernement, la lutte pour sa succession s’intensifie. Au Royaume-Uni, il est courant qu’un changement de pouvoir intervienne à la suite d’une défaite électorale du parti au pouvoir. Or, le long maintien de Thatcher au poste de Premier ministre était inattendu. Certains poids lourds du Parti conservateur ont sans doute estimé, compte tenu de leur âge, que s’ils ne la faisaient pas tomber à ce moment-là, leur tour ne viendrait jamais. Geoffrey Howe, qui fut chancelier de l’Échiquier puis ministre des Affaires étrangères, a probablement longtemps regretté de ne pas s’être présenté à l’élection interne qui porta Thatcher à la tête du parti, estimant qu’il aurait dû, en toute logique, devenir Premier ministre lui-même.

Une origine sociale non aristocratique comme point commun

—— Takaichi Sanae a déclaré à plusieurs reprises son admiration pour Margaret Thatcher. Quels points communs voyez-vous entre elles ?

On me demande souvent de les comparer, mais Thatcher a exercé le pouvoir pendant onze ans, tandis que la Première ministre Takaichi vient tout juste d’entrer en fonction ; la comparaison reste donc délicate. Cela dit, elles ont en commun d’être parvenues au sommet sur une ligne conservatrice affirmée. À l’origine, l’expression « Dame de fer » était un sobriquet péjoratif forgé par les médias soviétiques. Thatcher a cependant retourné l’attaque à son avantage : puisque l’Union soviétique la qualifiait ainsi, c’est qu’on pouvait lui faire confiance, et elle s’est elle-même présentée comme la « Dame de fer ». C’est un aspect intéressant de sa personnalité. Pour autant, une fois devenue Première ministre, elle ne s’est pas cantonnée à une ligne dure exclusive. Elle s’est très tôt entendue avec Mikhaïl Gorbatchev, dernier secrétaire général du Parti communiste soviétique, contribuant à la fin de la Guerre froide. L’ancien Premier ministre Abe Shinzô, pour lequel Mme Takaichi dit éprouver du respect, a lui aussi, à partir de son second mandat, pris des décisions qui ne faisaient pas nécessairement l’unanimité parmi ses soutiens, par exemple la conclusion de l’accord sur les « femmes de réconfort » avec la Corée du Sud ou l’acceptation accrue de travailleurs étrangers. Reste à savoir si Takaichi empruntera une voie comparable. La force d’Abe tenait aussi au fait qu’il n’avait pas, à sa droite, de rival véritablement puissant. Or, même si le Parti libéral-démocrate a remporté l’élection, le Sanseitô (formation conservatrice située à la droite du PLD) a également progressé. Si Takaichi se recentre trop, une partie de son électorat pourrait se tourner vers cette formation. Elle ne dispose donc peut-être pas d’une marge de manœuvre aussi large que celle dont bénéficiait Abe.

—— Thatcher était la fille d’un épicier, et la Première ministre Takaichi est issue d’une famille de salariés. Cette origine sociale commune se retrouve-t-elle dans leur style politique ?

Thatcher possédait une remarquable capacité d’autopromotion. Elle a su remodeler son image en fonction de l’époque. Au départ, elle s’efforce d’adopter l’anglais des classes supérieures afin de s’y assimiler. Son mariage avec un homme fortuné lui vaut d’ailleurs d’être perçue comme une femme « parvenue ». Cependant, à l’approche de l’élection interne de 1975 pour la direction du Parti conservateur, elle commence à mettre en avant son parcours de femme qui s’est faite elle-même. Elle revient à une manière de parler plus populaire et, une fois devenue Première ministre, elle aurait même retravaillé sa voix pour la rendre plus grave. Lors de ses premières apparitions télévisées, elle était si tendue que certains, au sein même du Parti conservateur, estimaient qu’elle n’était pas faite pour la télévision. Elle s’est pourtant entraînée avec acharnement afin de pouvoir l’emporter dans les débats, que ce soit au Parlement ou sur les plateaux. C’était une véritable travailleuse, animée par un esprit d’effort constant.

Chez la Première ministre Takaichi : un sens du travail acharné également ?

—— Le « travailler, travailler encore… » de la Première ministre Takaichi est-il une imitation de Thatcher ?

Difficile à dire. Il faudrait le lui demander. Mais on peut l’interpréter ainsi. Elle affectionne aussi les tenues bleues, par exemple. Cela paraît difficile à attribuer au simple hasard. On raconte d’ailleurs que Thatcher, dès sa jeunesse, pouvait se contenter d’environ trois heures de sommeil par nuit.

—— C’était donc une adepte d’un travail sans relâche, animée par un esprit d’effort constant.

Si l’on consulte les archives britanniques désormais ouvertes au public concernant Thatcher, on est frappé par le nombre d’annotations de sa main. Sur les documents de politique publique transmis par l’administration, ses secrétaires avaient surligné les passages jugés essentiels. Mais Thatcher, de son côté, traçait vigoureusement des lignes là où elle estimait que c’était important et ajoutait ses propres commentaires. Lorsqu’elle n’était pas convaincue par l’orientation proposée par les services, elle exprimait son désaccord. Cela montre qu’elle lisait attentivement les dossiers qui lui étaient soumis et élaborait sa propre réflexion. Il faut aussi rappeler qu’elle ne disposait pas toujours d’un entourage en qui elle pouvait pleinement avoir confiance. Les médias britanniques de l’époque la décrivaient comme particulièrement obstinée. Toutefois, à la lecture des documents, on comprend que ce n’est qu’une partie de l’histoire : il arrivait aussi que des ministres masculins n’accordaient guère d’attention à ce qu’elle disait.

—— Peut-on également voir un point commun dans le fait qu’elles ne se revendiquent pas vraiment du féminisme et ne mettent pas particulièrement en avant leur condition de femme ?

Il est vrai qu’elles ne mettent pas particulièrement en avant le fait d’être des femmes. Thatcher a très rarement insisté sur le fait qu’elle était la première femme Premier ministre ; elle défendait l’idée que, homme ou femme, seule la compétence devait déterminer l’ascension politique. Le Parti conservateur étant notamment perçu comme le parti de « la loi et de l’ordre » et bénéficiant d’un fort soutien parmi les femmes âgées, elle a sans doute évité de placer la promotion des femmes au premier plan de son discours.

—— On dit que Thatcher a infléchi le « consensus d’après-guerre » britannique. Transposé au contexte japonais, quel serait, selon vous, le terrain sur lequel la Première ministre Takaichi pourrait lancer un défi comparable ?

Dans le cas de la Première ministre Takaichi, il s’agirait sans doute avant tout de la sécurité nationale : l’augmentation des dépenses de défense ou encore l’assouplissement des exportations d’armements. On ne sait pas si elle s’engagera dans une révision de la Constitution, mais si elle devait remettre en cause les fondements de la politique japonaise d’après-guerre, ce serait probablement davantage sur ce terrain que sur celui de l’économie.

La ligne du « petit gouvernement » et celle d’une « politique budgétaire expansionniste responsable »

—— À l’inverse, quelles différences majeures relevez-vous entre elles ?

À l’époque du gouvernement Thatcher, le monde entier était frappé par l’inflation à la suite du second choc pétrolier, et la situation était particulièrement grave au Royaume-Uni. Elle a donc choisi de réduire le déficit budgétaire et de resserrer la politique monétaire, quitte à accepter une forte hausse du chômage, afin de juguler l’inflation. À l’inverse, la politique monétaire de la Première ministre Takaichi ne peut pas être qualifiée de « faucon ». Plutôt que de chercher à écraser l’inflation elle-même, elle semble vouloir adopter une approche plus pragmatique, visant à permettre à la population de faire face à la hausse des prix. Sur le plan budgétaire également, la ligne qu’elle défend, celle d’une « politique budgétaire expansionniste responsable », se distingue clairement de celle de Thatcher.

—— On peut donc dire que Thatcher s’inscrivait dans une ligne de « petit gouvernement » ?

Dans les grandes lignes, oui. On associe souvent Thatcher aux réformes structurelles, à la déréglementation et aux privatisations, une sorte de préfiguration des « réformes Koizumi ». Mais en réalité, elle a aussi favorisé un véritable boom immobilier : en onze ans de gouvernement, les prix de l’immobilier ont plus que triplé. Elle a encouragé l’accession à la propriété, mis en place des dispositifs d’allégement fiscal sur les prêts immobiliers, et compté sur la hausse des prix des actifs ; immobilier et actions ; pour susciter un sentiment de prospérité chez les citoyens. De ce point de vue, on peut également voir en elle une précurseure des Abenomics. La Première ministre Takaichi se situe peut-être davantage dans cette lignée, mais il ne s’agit pas pour autant d’une opposition absolue entre les deux modèles. Quant à la politique monétaire, il est probable qu’elle doive, progressivement, s’orienter vers un certain resserrement.

—— Le fait que Thatcher ait encouragé l’accession à la propriété s’inscrivait-il dans une logique de responsabilité individuelle ?

Dans sa conception conservatrice, l’idéal était que chacun possède son propre logement ; à l’inverse, dépendre de logements sociaux fournis par l’État n’était pas souhaitable. Il existait aussi une dimension partisane : les habitants des logements sociaux constituaient en grande partie la base électorale du Parti travailliste, rival des conservateurs.

Cela dit, aujourd’hui, beaucoup semblent fatigués de cette insistance sur la responsabilité individuelle. Ce contexte peut favoriser l’émergence d’un populisme qui cherche des boucs émissaires en accusant les immigrés ou en reportant la responsabilité sur des facteurs extérieurs.

(Interview menée par Koga Kô, directeur exécutif de Nippon.com. Photo d’interview © Kawamoto Seiya. Photo de titre : la Première ministre japonaise Takaichi Sanae, photographiée en février 2026 [Jiji], et l’ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher, photographiée en 1988. [AFP/Jiji])

politique femme interview Takaichi Sanae