Quels risques pour le Japon malgré l’accord entre les États-Unis et l’Iran ?

Économie International

Si les États-Unis ont certes convenu avec l’Iran de lever le blocus du détroit d’Ormuz et de s’engager pour la paix, celui-ci n’exclut pas de « refermer » le détroit. L’incertitude qui continue de peser fragilise l’économie japonaise fortement dépendante du brut venant du Moyen-Orient.

« Franchir le détroit en toute sécurité », une promesse fragile

Le protocole d’accord que les États-Unis et l’Iran ont signé le 17 juin stipule que « la République islamique d’Iran mettra tout en œuvre pour garantir le passage en toute sécurité et sans frais des navires commerciaux, pendant une période de 60 jours ». Suite à ce mémorandum, le gouvernement japonais a confirmé qu’un navire battant pavillon japonais a pu passer le détroit (en date du 30 juin, six autres navires ont pu le traverser. N.d.l.r.) Mais il est encore trop tôt pour parler d’une reprise du trafic maritime de pétroliers. Tant que le détroit n’aura pas été déminé et que la menace militaire ne se sera pas éloignée, les trafic ne reviendra pas à la normale. Personne ne sait, par ailleurs, ce qu’il adviendra une fois passé le délai de 60 jours.

La fragilité de l’accord s’est tout de suite fait ressentir. Trois jours à peine après la signature, la reprise des frappes israéliennes au Liban contre le Hezbollah ont poussé l’Iran à annoncer que le détroit pourrait être « refermé ».

Les volte faces de Donald Trump et ses références répétées à l’accord ne font qu’ajouter à l’incertitude. En l’absence d’une déclaration claire actant la fin des hostilités, le Japon ne saurait tabler que les importations de brut en provenance du Moyen-Orient sauraient reprendre leur cours habituel.

Le Japon est un pays insulaire dépourvu de ressources naturelles qui dépend des importations pour la quasi-totalité de son pétrole, de son charbon et de son gaz naturel liquéfié. Ainsi, plus de 90 % de son brut vient du Moyen-Orient, il fait venir 80 % de son charbon d’Australie et d’Indonésie et il importe environ 60 % de son gaz liquéfié d’Australie et de Malaisie.

Ces taux rendent le Japon extrêmement vulnérable. En effet, tout aléa géopolitique dans cette région du globe impacte immédiatement son approvisionnement énergétique. Le Japon restera dans l’incertitude tant que l’instabilité du Moyen-Orient perdurera.

Pourquoi le brut du Moyen-Orient convient au modèle industriel japonais

Le brut importé du Moyen-Orient est décisif, car il est adapté au modèle industriel de l’Archipel. Après la crise pétrolière des années 1970, le Japon a un temps cherché à diversifier ses fournisseurs. Afin de se garantir des approvisionnements stables, il a renforcé ses liens avec les différents producteurs du Moyen-Orient et ajusté son raffinage comme sa demande industrielle à l’essence et aux produits pétroliers tirés du brut venant du Moyen-Orient.

Le raffinage transforme le brut, le pétrole est distillé afin d’en séparer les différents dérivés en fonction de leur point d’ébullition. Le pétrole est chauffé et les dérivés les plus lourds comme le fioul, se condensent au bas de la colonne, là où les températures sont les plus élevées. Plus haut dans la colonne où les températures sont plus basses, on retrouve des dérivés intermédiaires comme le kérosène, le diesel et le mazout. Plus haut encore, là où les vapeurs sont les moins chaudes, on collecte divers produits plus légers comme le gaz de pétrole liquéfié et l’essence.

Or, le brut moyen venant du Moyen-Orient permet de produire ces différents dérivés de façon équilibrée. Le Japon a donc perfectionné sa technologie au fil des décennies pour tirer parti de ce profil. Au début des années 1970, la demande en fioul, utilisé majoritairement pour produire de l’électricité, était forte. Mais avec l’expansion de la motorisation et l’intensification des préoccupations environnementales, la demande en carburants (essence et diesel) s’est accrue. Ces changements structurels ont conditionné l’évolution des technologies de raffinage.

Le Japon a mis en place des unités de raffinage secondaire (des unités de craquage catalytique) afin de décomposer le fioul en produits plus légers et produire par exemple de l’essence ou du diesel. Leur arsenal technologique progressant, les raffineries ont vu augmenter leur rendement en distillats légers et moyens. Le Japon a su optimiser sa gamme de produits et satisfaire la demande de son secteur industriel sur la base du brut de qualité moyenne venant du Moyen-Orient.

Évolution de la demande en produits pétroliers issus du raffinage, au Japon

Quelles alternatives sur le long terme ?

Les attaques américaines et israéliennes en Iran ayant débouché sur la fermeture du détroit d’Ormuz, j’avais lancé une pétition et exhorté le gouvernement à concentrer ses efforts sur la réouverture du détroit. Mais l’exécutif a préféré s’approvisionner en brut hors du Moyen-Orient et afficher un calme apparent.

Les États-Unis sont le premier producteur mondial de pétrole issu du gaz de schiste, ils auraient pu servir de fournisseur alternatif. Mais le brut américain qui est extrêmement léger, produit beaucoup d’essence et de naphta, mais pratiquement pas de dérivés lourds ; un manque qui affecterait grandement le secteur de l’agriculture, de la pêche et du transport maritime. De même, sans le naphta lourd du Moyen-Orient, le Japon ne peut pas produire efficacement le benzène, le toluène et le xylène qui sont les composants necessaires à la production de diluants et de colorants.

Actuellement le brut et le naphta du Moyen-Orient ne sont pas entièrement hors de portée. Les importations via Fujaïrah (une ville portuaire des Émirats qui ne donne pas sur le golfe Persique) continuent. L’offre mêlée de brut venant du Moyen-Orient et des États-Unis permet de maintenir les raffineries japonaises en activité, mais le Japon s’approvisionne encore majoritairement au Moyen-Orient (environ quatre fois plus qu’aux USA).

Par ailleurs, faire venir du pétrole des USA coûte plus de deux fois plus cher que de s’approvisionner au Moyen-Orient. La Première ministre Takaichi Sanae a déclaré que d’ici juillet, 100 % des importations de brut emprunteront des routes contournant le détroit d’Ormuz. Mais ce palliatif n’est pas viable sur le long terme : trop loin, trop cher, cette option est peu adaptée au raffinage japonais.

Même si on parvenait à un cessez-le-feu, il faudrait du temps avant que le trafic ne puisse reprendre normalement dans le détroit d’Ormuz. Les experts pensent que la normalisation pourrait prendre des mois et le maintien de l’accord dépendra de la poursuite des attaques israéliennes (et de la réaction de l’Iran).

Une bataille de mots

Mais la guerre en Iran a aussi un impact sur les affaires intérieures du Japon. Malgré la crise énergétique mondiale,Takaichi Sanae continue de marteler qu’on va « trop loin » et qu’il n’y a pas lieu de faire si grand cas des économies d’énergie. Concernant la pénurie de naphta (clairement causée par l’effondrement des importations en brut) le gouvernement soutient que l’offre globale est suffisante et que le principal problème réside dans le goulet d’étranglement de la distribution.

Ces affirmations ne sauraient suffir à résoudre le problème puisque le secteur industriel de tout le Japon est confronté à des pénuries de produits dérivés du naphta. Le gouvernement devrait plutôt donner la priorité à la diplomatie et travailler à rétablir le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz (cause première du goulet d’étranglement).

Le gouvernement devrait communiquer sans fard sur la réalité de la situation, sensibiliser les Japonais à la grave crise industrielle en cours, établir un calendrier de retour à la normale et appeler la population à coopérer. Voilà ce qu’exigerait le contexte actuel.

L’économie japonaise à l’épreuve

Pénuries, flambée des prix, projets suspendus, retards de livraison et arrêts de production sont désormais monnaie courante dans l’ensemble de l’économie japonaise.

Le Japon et ses importations de brut depuis 2021

Les estimations du ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie indiquent que le Japon a importé 1,35 million de kilolitres de naphta en mai 2026. Ce volume combiné à la production nationale de 1 million de kilolitres, donne un total de 2,35 millions, loin derrière les 3 millions nécessaires au secteur industriel japonais. De plus, vu le flou régnant sur l’origine et la qualité du naphta importé, le Japon devrait avoir du mal à se garantir un approvisionnement stable en solvants de dilution.

La Chine est une puissance pétrochimique qui dispose de stocks abondants en solvants. Mais suite aux déclarations de la Première ministre sur une éventuelle situation d’urgence à Taïwan, la Chine a classé le toluène et le xylène dans la liste des produits soumis à restrictions, ce qui entrave de facto les exportations vers le Japon. Des efforts diplomatiques accrus seront necessaires si le Japon veut stabiliser ses relations et garantir l’approvisionnement.

Au vu du contexte, les entreprises nippones font preuve d’une grande résilience. On peut s’attendre à ce qu’elles commencent à développer des substituts au naphta sans le soutien du gouvernement. Calbee, par exemple, a lancé des emballages monochromes pour ses snacks les plus populaires et les supermarchés innovent pour réduire leur dépendance aux barquettes en plastique.

Mais, le Japon reste très dépendant au naphta et les prix vont inévitablement augmenter. La recherche d’alternatives au pétrole brut va mettre l’économie japonaise à rude épreuve. Pour surmonter ces défis, le gouvernement va devoir prendre des mesures concrètes adaptées au contexte économique, le secteur privé va devoir faire preuve d’ingéniosité et les consommateurs vont devoir jouer le jeu. Face à la crise, chacun d’entre nous va devoir apporter sa pierre.

(Photo de titre : le premier navire battant pavillon japonais à transiter par le détroit d’Ormuz après le blocus est un pétrolier de la filiale Idemitsu Kôsan. Photo prise le 25 mai 2026 à l’arrivée du navire dans la baie d’Ise. Jiji)

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