L’isolement social au Japon

« Koritsu-shi » : comment la mort solitaire révèle la crise du modèle familial japonais

Société

Au Japon, la dépopulation ne cesse de s’aggraver depuis 2010 : une décroissance démographique qui s’explique par un déficit de naissances et un excédent grandissant de décès. Or, la génération du baby-boom d’après-guerre arrivant au soir de sa vie, l’Archipel va bientôt connaître une recrudescence du taux de mortalité. Penchons-nous sur les nombreuses conséquences du phénomène.

Des files d’attente dans les crématoriums de Tokyo

Le Japon est l’un des pays ayant la plus longue espérance de vie au monde. En 2025, elle était de 87,33 ans pour les femmes et de 81,35 ans pour les hommes. En 80 ans, les Japonais ont gagné de nombreuses années, ils vivent 20 ans de plus qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Les baby-boomers (nés entre 1947 et 1949) qui représentent une grande part de la population japonaise, ont passé la barre des 75 ans en 2025. Leur tranche d’âge va bientôt atteindre l’espérance de vie moyenne. En 2024, le Japon comptait déjà 1,6 million de décès par an, c’est deux fois plus que les 788 000 décès recensés en 1989. Avec moins de 700 000 naissances par an, la dépopulation s’accélère. Au 1er janvier 2026, le Japon est repassé sous la barre des 120 millions d’habitants pour la première fois depuis 42 ans.

Avec la hausse du taux de mortalité, les files d’attente s’allongent dans les crématoriums. À Tokyo, qui compte près de 14 millions d’habitants (ressortissants étrangers compris), 380 personnes décèdent en moyenne chaque jour. Dans les 26 crématoriums de Tokyo, le délai d’attente moyen entre la demande et la crémation est d’environ quatre jours d’avril à octobre. Mais en hiver, en janvier et en février, quand le nombre de décès est au plus haut, ce délai peut dépasser les huit jours. Les dépouilles sont gardées dans des cellules réfrigérées, on utilise de la glace carbonique pour préserver les corps. Les funérariums, surnommés « hôtels pour défunts », fonctionnent à plein.

Pour les professionnels de terrain travaillant auprès des seniors, le nombre de décès n’est pourtant pas le principal problème. Le plus préoccupant est plutôt qu’un nombre croissant de personnes meurent dans l’isolement, sans personne pour les soutenir au soir de leur vie.

Solitaires face à la mort

Au soir de la vie, nous avons tous plus ou moins besoin d’être aidés et entourés. Mais dans un Japon vieillissant, de plus en plus de seniors vivent et meurent seuls.

En 1990, 21,4 % des foyers comptant des personnes âgées de plus 65 ans étaient des couples de seniors et 14,9 % des seniors isolés. Avec 39,5 % du total, les ménages intergénérationnels étaient alors majoritaires.

La bascule a lieu en 2024. Les couples de seniors représentent désormais 31,8 % mais ils sont dépassés par le nombre de seniors en solo dont le pourcentage a doublé pour atteindre 32,7 %. Dans le même temps, le nombre de foyers intergénérationnels a chuté et ils ne représentent plus que 6,3 % du total. Au décès d’un des époux, le foyer senior devient souvent solo. Plus de 60 % des ménages de personnes âgées sont ainsi potentiellement exposés au risque d’isolement.

Nombre de ménages comptant des seniors de plus de 65 ans

Suivant la définition du Cabinet du Premier ministre, on parle de « décès isolé » (koritsu-shi) quand la mort survient au domicile mais que le corps n’est pas découvert dans les huit jours. Selon les estimations publiées par le Cabinet du Premier ministre sur la base des données de l’Agence nationale de police, sur les 22 222 Japonais décédés dans l’isolement en 2025, 15 911 avaient plus de 65 ans ; dans 1 953 cas, les corps ont été découverts plus de trois mois après le décès, et pour 208 personnes, plus d’une année s’était écoulée.

Les décès isolés donnent souvent lieu à des scènes tragiques. J’ai accompagné une entreprise de nettoyage spécialisée chargée de remettre en état des logements. J’ai vu des sols sur lesquels il était impossible de poser le pied, tant ils étaient jonchés de restes de nouilles instantanées, de vêtements et parfois même de bouteilles en plastique contenant de l’urine.

L’odeur. Les corps commencent à se décomposer juste après le décès et cette odeur puissante persiste souvent longtemps. Je n’oublierai jamais les paroles d’un des employés : « Cette odeur est le cri muet du défunt. Notre travail nous permet de rendre un dernier hommage à la mémoire du disparu. »

Augmentation du nombre d’hommes célibataires vivant seuls

La question la plus pressante est la hausse du nombre de personnes vivant seules. De plus en plus de seniors vivent isolés, sans entourage, ni contact avec des proches. Or le système japonais d’aide aux personnes âgées repose sur l’aide intrafamiliale. Ne pas avoir de proches vers qui se tourner en fin de vie pose de nouveaux problèmes.

Au Japon, quand une personne doit être hospitalisée ou admise dans un établissement de soins, il faut pouvoir fournir une « garantie d’identité ». En l’absence de proches et donc de garant, l’admission peut être refusée. Le gouvernement a émis une circulaire pour pallier le problème, mais les structures d’accueil rechignent car elles craignent qu’au décès les soins restent impayés ou que personne ne prenne en charge la dépouille du défunt.

De même, elles voudraient être sûres que quelqu’un s’occupe de la crémation et de l’inhumation, vienne trier les effets personnels du défunt et boucle les formalités administratives (clôture du dossier de retraite ou d’assurance-vie). Ces responsabilités incombent traditionnellement à la famille, mais de plus en plus de Japonais décèdent sans qu’aucun proche ne soit là pour gérer.

Depuis plus de dix ans, les responsables hospitaliers et les travailleurs sociaux s’inquiètent du nombre croissant de défunts partant sans entourage pour les accompagner. La question ne pouvant être éludée, les professionnels de santé se retrouvent en première ligne et s’efforcent, en dehors de leurs heures de travail, de faire bénévolement ce « travail de l’ombre ».

Les hommes étant autrefois plus susceptibles que les femmes de ne jamais se marier, les professionnels de l’aide à la personne s’inquiètent de la situation des hommes âgés, car ils sont de plus en plus nombreux à vivre seuls. Les données de l’Agence nationale de police montrent que 80 % des décès isolés concernent des hommes.

Les projections du recensement de l’Institut national de recherche sur la population et la sécurité sociale montrent que d’ici 2050, 59,7 % des hommes âgés vivant seuls n’auront jamais été en couple soit près du double des femmes japonaises (30,2 %). Ainsi, 6 hommes âgés sur 10 vivant seuls n’auront aucune famille à leurs côtés à leur décès. « La statistique est édifiante», déclare un gestionnaire de soins basé à Yokohama.

Des chiffres inquiétants, la tragédie des dépouilles non réclamées

L’État et les collectivités locales ont commencé à s’attaquer au problème croissant des défunts « sans famille » suite aux données alarmantes produites par la municipalité de Yokosuka (dans la préfecture de Kanagawa).

La loi sur l’inhumation stipule qu’au décès d’une personne n’ayant aucune famille proche, la municipalité doit prendre charge la crémation et l’inhumation. Les archives de Yokosuka remontent à 1963. En 2015, Kitami Kazuyuki, responsable des services sociaux, a synthétisé dans un graphique l’évolution du nombre de dépouilles non réclamées. Si le nombre de défunts sans descendants identifiés restait stable, il constatait une recrudescence de dépouilles dont l’entourage avait pu être identifié mais que les proches refusaient de prendre en charge même après que les services municipaux les ont contactés. Un chiffre en forte hausse depuis 2004.

Dépouilles non réclamées à Yokosuka

Le graphique illustre clairement ce que les travailleurs sociaux du Japon constatent sur le terrain : de plus en plus de seniors décèdent sans proches sur qui compter. En mai 2023, un élu du PLD s’est fondé sur ce graphique pour interpeller le gouvernement à la Diète et l’intimer de réagir à ce grave problème. Kishida Fumio était alors Premier ministre, il s’est emparé de la question et a mobilisé ses appuis ainsi que son gouvernement. En juin 2026, la Diète a voté la modification de la loi sur la protection sociale et renforcé l’aide aux personnes âgées isolées. Un dispositif d’aide a été mis en place tant pour les besoins courants, qu’en cas d’hospitalisation ou pour les démarches administratives post-décès.

L’Institut de recherche du Japon estime qu’environ 42 000 dépouilles n’ont pas été réclamées en 2023. Le problème dépasse largement le cas de Yokosuka, il concerne à la fois les défunts sans famille que ceux dont les proches ne peuvent pas prendre en charge le défunt. Le Japon pourrait connaître une nouvelle ère où les collectivités locales entreraient en compétition dans leur offre d’accompagnement des seniors isolés.

À Yamato dans la préfecture de Kanagawa, des fonctionnaires municipaux à la retraite connaissant bien le système ont été réembauchés au titre de « conseillers en planification de fin de vie ». De même, la ville de Shizuoka a lancé en novembre 2024 un programme incitant les entreprises à proposer un accompagnement pour planifier la fin de vie. Parallèlement, le Conseil municipal d’Edogawa, à Tokyo, a annoncé pourvoir à la demande des administrés souhaitant être inhumés dans l’arrondissement d’Edogawa en leur réservant des emplacements dans les cimetières de la commune.

Yokosuka est pionnière en la matière, la municipalité a mis sur pied deux programmes de planification de fin de vie. Le premier, intitulé « Programme d’aide pour planifier la fin de vie », s’adresse aux administrés à faibles revenus. Si les intéressés signent avant leur mort un contrat avec une entreprise de pompes funèbres, la commune s’engage à assurer le suivi après décès. Par ailleurs, le programme « respect des dernières volontés en fin de vie » est proposé à tous les habitants de la commune. La mairie enregistre 11 catégories d’informations allant des numéros à contacter en cas d’urgence, au médecin traitant en passant par l’identification de l’endroit où le testament est conservé pour que tout se passe au mieux au moment du décès.

« Le plus important, c’est d’accompagner les vivants. Après, il est trop tard », explique Kitami.

Les mentalités changent au Japon

La cellule familiale japonaise a changé, elle est passée d’un idéal de famille élargie à un modèle de famille nucléaire. Un nombre croissant de Japonais choisissent de ne pas se marier ou de ne pas avoir d’ enfants. Mais que penser d’une société où de plus en plus de personnes meurent seules et sans obsèques dignes de ce nom ?

Le nombre de décès isolés (koritsu-shi) devrait atteindre un pic dans les années 2055-2069, quand la deuxième génération du baby-boom (les enfants des baby-boomers d’immédiat après-guerre) aura plus de 80 ans. Mais le Japon connaît déjà un fort déclin démographique et à un déficit budgétaire sans précédent, est-ce à la nation de prendre en charge les seniors isolés quand le taux de mortalité est si fort et que les capacités sont limitées, tant financièrement qu’humainement ? Le Japon devra sans doute se remettre en question, repenser sa gestion du trépas et des rites funéraires.

En effet, les rites funéraires ont considérablement évolué depuis les années 1990. De plus en plus de Japonais remettent en question le recours aux caveaux de famille. Faire disperser ses cendres en mer ou être inhumé sous un arbre sont des pratiques de plus en plus populaires. Les funérailles en petit comité, plus brèves et moins onéreuses, sont désormais la norme. Dans ce contexte, le Japon ne peut plus se voiler la face, la mortalité a pris le dessus (tashi-shakai) et le décès est désormais une « affaire personnelle » (shi no kojin-ka).

(Photo de titre : les moines bouddhistes officient souvent aux obsèques en récitant des sutras. Pixta)

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