Une maison japonaise dans l’ombre de Tanizaki Junichirô
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Le livre parfait pour apprendre à vivre à l’ancienne
Il peut sembler étrange de vouloir célébrer l’anniversaire d’un homme qui, s’il était encore en vie, aurait fêté ses 140 ans le 24 juillet 2026. Pourquoi aussi partir en pèlerinage sur cette tombe banale dans le bosquet tranquille du cimetière d’un temple situé à flanc de colline dans la périphérie de Kyoto. Peut-être que Tanizaki m’a grandement influencé, qu’il a tout simplement changé ma vie et que ses écrits m’ont convaincu de passer le reste de mes jours au Japon.
J’ai découvert Tanizaki Junichirô au milieu des années 1990. Je venais alors de devenir colocataire et habitais dans une maison bâtie à la fin du XIXe siècle sur la côte Est, au sud de la baie de Tokyo. La propriétaire qui habitait juste à côté avait l’habitude de louer à des étrangers, et nous avions tous le même ressenti : la bâtisse délabrée nous permettrait d’avoir un toit pour profiter des week-ends à la plage. Elle était meublée de mobilier de bureau d’occasion, les tapis étaient usés jusqu’à la corde, et les murs qui avaient dû être blancs jadis, avaient été repeints de manière approximative.
Mais on sentait qu’il y avait là un je-ne-sais-quoi de plus. Tout d’abord, j’aimais cette grande baignoire traditionnelle en bois que l’on pouvait remplir à l’aide d’une grosse tige en bambou coupée en deux, elle était idéale pour s’asseoir plongé jusqu’au cou dans l’eau chaude, après une bonne journée de baignade à la mer. Au fil des mois, j’ai découvert d’autres détails intéressants : sous les couches de peinture mal appliquées, la charpente intérieure en bois était magnifiquement patinée, un espace de rangement traditionnel était encastré sous le plancher de la cuisine, la moquette en lambeaux recouvrait des tatamis. Passer du temps à la plage ne me suffisait plus, j’ai commencé, juste pour le plaisir, à restaurer la maison pour lui redonner son aspect d’origine.
Je lisais en fait à ce moment L’Éloge de l’ombre (In’ei raisan) dans la traduction de Thomas Harper et Edward Seidensticker (1977) [en français, l’ouvrage a été nouvellement traduit en Louange de l’ombre, par Sekiguchi Ryôko et Patrick Honnoré]. Ce recueil d’essais de Tanizaki paru en 1933 est à la fois une méditation sur l’esthétique traditionnelle japonaise et une réflexion sur les changements que le Japon et les Japonais ont connus quand le pays s’est ouvert au monde. Cet ouvrage est de longue date une référence incontournable pour tous les architectes et artistes en quête des principes fondamentaux de leur art.
Le lecteur de L’Éloge de l’ombre peut suivre avec délice le fil des pensées de Tanizaki qui s’aventure à parler de sujets aussi variés que la construction, le papier, la soupe, le théâtre, le maquillage, la laque, la danse, la décoration d’intérieur, la couleur de peau, les fantômes et les toilettes et qui réfléchit aux différences d’avec l’Occident. Ses longues phrases tissent un flux de conscience, mais le propos est toujours minutieusement ciselé. La minutie des descriptions quand il évoque son plaisir de toucher du papier washi ou de voir un bol laqué d’or à la lueur d’une bougie m’a permis de comprendre certains aspects de la culture japonaise qui jusque-là m’avaient complètement échappé. Un passage notamment avait retenu mon attention :
On se délecte à la simple vue de la délicate lueur des rayons du crépuscule alors qu’ils s’accrochent à la surface d’un mur plongé dans la pénombre, pour le peu de temps qui leur reste encore à vivre. (Dans la traduction de Harper et Seidensticker)
(Ce qui dans ma traduction deviendrait : « On aura toujours un immense plaisir à observer cette scène intimiste, quand la lumière naturelle du jour finissant s’accroche obstinément, dans ses derniers instants de vie, à la paroi d’un mur plongé dans la pénombre. »)
J’ai soudain vu d’un autre œil la paroi brute des murs en terre battue que je remettais à neuf. Je suis devenu plus attentif aux reflets texturés de la maison, aux stries fines des tatamis, au grain du bois des piliers usés, à la douce clarté du jour filtrant des shôji. Le pavillon où j’habitais n’était pas un manoir, rien à voir avec les fermes ou les résidences de marchands cossus, soigneusement préservées que l’on trouve çà et là dans la campagne japonaise, c’était une modeste maison de plage : deux pièces à tatamis, une véranda (engawa) donnant sur le jardin, une cuisine, une salle de bain et des toilettes. Mais les années n’avaient rien effacé de l’ouvrage des charpentiers locaux qui avaient imprimé durablement leur marque.
L’Éloge de l’ombre, un guide « d’intérieur » ?
Profondément intrigué, je me suis mis au défi de lire l’original en japonais, ce qui ne fut pas une mince affaire. Dans un bref passage Tanizaki indiquait par exemple que dans certaines toilettes traditionnelles « l’étroite fenêtre percée au niveau du sol permet d’évacuer la saleté et d’entendre au mieux le bruit des gouttes de pluie ruisselant du feuillage et des avant-toits… ». C’était exactement le cas dans mes cabinets mais avant L’Éloge de l’ombre, je trouvais cette ouverture incongrue et inutile, Tanizaki m’a donné envie de gratter la peinture écaillée du cadre de la fenêtre afin de pouvoir l’actionner et profiter du bruit de la pluie et des vagues.
L’écrivain et l’éditeur que je suis a eu envie de s’atteler à une nouvelle traduction de son Éloge de l’ombre pour pouvoir rendre la voix de Tanizaki comme il m’était donné de l’entendre.
Le hasard a voulu que l’occasion se présente. Mon élégante propriétaire s’était prise d’affection pour moi tant j’en faisais pour la maison, elle fut l’invitée d’honneur de mon mariage, célébré dans les pièces en tatami fraîchement remises à neuf. Quelques années plus tard, quand est venu pour elle le moment de déménager dans une maison de retraite, elle m’a proposé de me céder la maison et je me suis retrouvé propriétaire des lieux. Pour être honnête, je n’avais jamais envisagé de m’installer ni là, ni même où que ce soit au Japon de façon permanente, mais cette opportunité a tout changé. Ma femme et moi avons décidé de quitter Tokyo pour nous installer sur la côte, et nous avons commencé à nous renseigner sur ce que cela pouvait impliquer.
Malheureusement, nous avons vite compris que les fondations ne supporteraient pas d’importants travaux. Nous avons décidé de reconstruire, mais à deux conditions : centrer la nouvelle bâtisse autour de la pièce à huit tatamis qui constituait le cœur de la maison d’origine, mais aussi récupérer le maximum d’éléments d’aménagement intérieur.
Tanizaki nous a accompagnés tout au long du processus : nous voulions créer un nouvel intérieur mais préserver l’ancien bâti, même les frustrations qu’il détaillait dans son livre nous auront aidés. Il racontait par exemple combien il avait du mal à faire que sa maison soit bien chauffée (un problème bien connu de toute personne, qu’elle soit étrangère ou japonaise, qui a vécu dans une vieille maison au Japon) mais les nouvelles technologies nous ont permis d’améliorer l’isolation sans nuire à l’esthétique.
Tanizaki disait des toilettes traditionnelles quelles étaient un « summum de raffinement », je le soupçonne d’avoir été très ironique sur ce point, il admettait pourtant avoir abandonné l’idée de s’équiper d’une chasse d’eau. Nous avons de notre côté choisi d’abandonner les « toilettes à la turque » et opté pour des toilettes modernes équipées d’un jet directionnel : un confort moderne auquel, j’en suis presque sûr, il aurait fini par s’habituer lui aussi.
En revanche, ses merveilleuses descriptions de tatamis nous ont convaincus de leur importance pour notre intérieur :
… la lumière se devine, indistinctement, elle frémit délicatement çà et là comme un mince filet liquide coulant sur les tatamis et se déversant dans un bassin immobile en tissant des motifs qui laquent la nuit.
Si je voulais aller dans son sens et regretter la disparition de certains aspects traditionnels de la vie dans le Japon moderne, je parlerais moi aussi des tatamis. Quand je suis arrivé au Japon il y a plus d’un demi-siècle, les pièces à tatami étaient encore la norme, même dans les copropriétés ou les maisons neuves. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Leur utilisation est en chute libre et les fabricants de tatamis se font de plus en plus rares. Même quand ils reviennent dans certains intérieurs, les tatamis semblent avoir été ajoutés après coup. Ils font comme une marche et génèrent un espace surélevé, presque exotique, réservé aux invités ou aux occasions spéciales. Chez nous, nous voulions que dans notre pièce principale (zashiki) les tatamis soient au même niveau que le reste de la maison. Grâce à ce plain-pied, le zashiki est devenu la pièce de prédilection pour nos dîners en famille, alors même que la table et les chaises, juste à côté, auraient pu nous apporter un confort similaire.
Faire entrer la pénombre dans sa vie
La maison achevée conjugait les esthétiques japonaise et occidentale, mais l’esprit de Tanizaki avait influencé toutes nos décisions. Nous avions parlé de ce livre avec les agents de l’entreprise de construction qui travaillaient pour nous, et nous nous étions fortement impliqués à chaque étape de la conception. Les anciennes baies vitrées qui, autrefois en hiver, peinaient à empêcher le froid glacial de s’infiltrer du couloir font désormais partie de notre atrium intérieur. Les shôji qui entourent la pièce principale (zashiki) et l’entrée viennent tous de l’ancienne maison, mais l’encadrement des portes a dû être légèrement réduit pour qu’ils puissent y prendre place. Le plancher de l’alcôve (tokonoma) est du même bois que l’ancienne. À l’image de la véranda (engawa) nous avons laissé un endroit passant devant les fenêtres donnant sur le jardin.
Sans oublier l’importance que l’écrivain accordait à la lumière et, bien sûr, à la pénombre. Nous n’étions pas obnubilés par les directives de Tanizaki, mais son texte nous a guidé pour cerner les possibles. Nous avons opté pour de larges avant-toits en façade et banni les néons. Les pièces ne sont éclairées qu’avec des lampes à abat-jours en washi et nous avons privilégié au maximum l’éclairage indirect. Sa vision globale va jusqu’au choix de la vaisselle, comme le montre ce passage sur de la soupe miso servie dans un bol laqué :
Dans la pénombre, il est impossible de distinguer ce qu’il contient, mais on sent le lent mouvement liquide du bouillon à l’intérieur, on aperçoit de légères perles d’humidité au bord du bol, puis on remarque que vapeur s’élève en emportant l’arôme qui nous donne une idée du goût avant même que la soupe ne soit en bouche… un moment mystérieux où flotte un soupçon de zen.
Dans des mains moins habiles, une telle hyperbole aurait pu paraître banale, mais l’humour et la beauté transparaissent clairement dans les excès de Tanizaki. C’est quand il s’emporte contre l’éclairage excessif qu’il se montre le plus grincheux. Connaissant le Japon moderne, il est difficile de ne pas être d’accord avec lui. C’est souvent « une dépense engagée uniquement afin d’effacer la moindre ombre dans chaque recoin de la pièce, mais cette façon de penser est incompatible avec le principe du beau des intérieurs japonais traditionnels », écrivait-il.
Nous avons fini de restaurer la maison il y a maintenant seize ans. Peu après notre emménagement, j’ai eu suffisamment de temps libre pour m’attaquer à son Éloge de l’ombre. J’ai pris un immense plaisir à me battre avec sa langue ardue, à démêler quelques-unes de ses phrases longues et si alambiquées. Ce casse-tête m’a pris plus longtemps que prévu. Ma traduction n’est parue qu’en 2019, préfacée par la plume si pertinente de l’architecte Kuma Kengo.
Je reprends encore de temps à autre les passages qui m’ont marqué au fil des ans et je suis souvent agréablement surpris de voir à quel point les mots de Tanizaki, plutôt que les miens, restent autant d’actualité. Certaines parties peuvent certes paraître surannées au regard des normes actuelles, mais Tanizaki était un homme de son temps, tout comme je suis du mien. Plus je vis dans cette maison, à l’ombre de ses longs avant-toits, dans sa lumière tamisée par le washi, et sur ses parquets en cèdre japonais patinés par les années, plus je constate que mon regard lent, digressif, attentif aux textures, aux ombres et au poids des choses, est tant une philosophie qui mérite d’être vécue qu’une habitude de vie que je suis heureux d’avoir acquise.
(Photo de titre : © Narita Mieko Haku)





