Voyage à travers le haïku japonais
[Haïku] Pousses de bambou et dents de lait
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竹の子や児の歯ぐきのうつくしき 嵐雪
Takenoko ya / chigo no haguki no / utsukushiki
Tiens, des pousses de bambou
jolies gencives
de nourrisson(Poème écrit par Ransetsu en 1694), traduction par Chloé Viatte
Ransetsu est né dans le clan Hattori à Edo (l’actuelle Tokyo), dans une famille de samouraïs de rang modeste. Matsuo Bashô le prend comme disciple quand il a 21 ans, puis il devient poète de haïku à 35 ans. Refusant de se laisser enfermer dans les conventions de sa classe de guerrier, il mène une vie de plaisirs, prenant même pour femme une prostituée.
Le poème de Ransetsu donne à voir un bébé mâchouillant de tendres pousses de bambou. En japonais, le terme utsukushi était utilisé à l’époque par les écrivains quand ils parlaient de leur charmante épouse ou d’enfants adorables. Ici, les dents de lait du nourrisson commencent tout juste à percer et le terme pousse de bambou (takenoko) est un mot de saison utilisé pour signifier le début de l’été et les mets alors dégustés. Mais comme les bambous sont connus pour leur croissance rapide, on comprend que le poème porte l’espoir tendre et joyeux que le bébé, grandisse vite et bien.
Mais ce poème est aussi une allusion au grand classique de la littérature japonaise intitulé Le Dit du Genji, notamment quand on pense à cette scène où le protagoniste veille sur le jeune garçon nommé Kaoru. Genji pense que l’enfant est né de sa liaison avec la troisième princesse, mais Kaoru est en réalité le fils du jeune aristocrate Kashiwagi. Dans le récit, Genji voit ce nourrisson dont il pense être le père et s’attendrit de le voir se saisir d’une pousse de bambou pour la machouiller en bavant alors qu’il commence à faire ses dents. Il n’est certes pas nécessaire d’aller chercher si loin pour comprendre le haïku de Ransetsu, mais cet intertexte montre bien par ailleurs combien l’ombre du Dit du Genji a pu planer sur toute la littérature japonaise ultérieure.
(Photo de titre : Pixta)