Voyage à travers le haïku japonais
[Haïku] Cadeau furtif d’une nuit d’été
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鮎くれてよらで過行夜半の門 蕪村
Ayu kurete / yora de sugiyuku / yowa no mon
Tu déposes des petits poissons,
En passant, sans entrer
Au portail de minuit(Poème écrit par Yosa Buson en 1768), traduction par Chloé Viatte
Par une belle nuit d’été, quelqu’un frappe à l’entrée. Le poète intrigué qui se demande qui a pu passer comprend qu’un ami ayant pêché des petits poissons appelés ayu, est passé en déposer quelques-uns à son portail. Mais le visiteur est reparti sans entrer dans la maison car il ne voulait pas déranger son ami, encore moins insister pour qu’ils boivent ensemble en dégustant les poissons apportés. Le poète ne cherche pas non plus à l’arrêter ou à le prier de rester. Leur amitié franche et légère correspond à l’image des petits poissons d’eau douce et le poème n’aurait pas aussi bien fonctionné s’il s’était agi d’une carpe ou d’une dorade.
Ce haïku est par ailleurs un clin d’oeil à Wang Ziyou (338-386) : en effet, par une nuit d’hiver, le poète chinois, séduit par la beauté du paysage de neige au clair de lune et décidé à aller partager ce moment avec son ami Dai Andao, était monté à bord d’une petite barque. Pourtant à l’aube, une fois arrivé à destination, il prend le parti de rebrousser chemin et rentre chez lui sans voir son ami… tout simplement parce que l’envie lui est passée.
Yosa Buson qui admirait cet esprit libre, affranchi des conventions sociales, place son haïku dans le sillage de Wang, mais il choisit de troquer les succulents poissons à la contemplation de paysages enneigés. Tout le sel du poème tient dans le choix de cet élément très concret et très quotidien. Et puis, offrir des poissons avant de se retirer discrètement est tout de même plus délicat que de faire comme Wang qui n’a fait que tourner les talons.
(Photo de titre : Pixta)