Yosa Buson : un maître du haïku et du pinceau
Culture- English
- 日本語
- 简体字
- 繁體字
- Français
- Español
- العربية
- Русский
Sans allégeance
Poète de haïku et peintre, Yosa Buson naît en 1716 dans le village de Kema, près d’Osaka. Il a pris le nom de Yosa mais son patronyme de naissance devait être Tani ou Taniguchi. On sait peu de choses sur sa famille, sa mère aurait été originaire de Yosa, dans la province de Tango (dans l’actuelle préfecture de Kyoto) et son père aurait été à la tête du village de Kema.
Vers l’âge de 20 ans, il se rend à Edo (l’actuelle Tokyo) et Hayano Hajin le prend comme disciple. Il vit avec son maître à Nihonbashi où il étudie le haikai, une forme poétique ludique en prose ou en vers. À l’époque, il signe du nom de Saichô. Son maître Hajin était un poète au style libre et naturel, il avait lui-même appris le haikai auprès de Kikaku et Ransetsu, deux disciples directs de Matsuo Bashô. Buson se souviendra plus tard que Hajin enseignait à ses disciples de ne pas chercher à imiter le style de leurs maîtres et prônait la liberté. Cette prise de conscience sera déterminante, pour Buson le poète de haikai n’a pas à s’inscrire dans une filiation, un style ou une école, il doit créer en pleine licence et sans contrainte aucune.
À la mort de Hajin en 1742, Gantô aide son jeune condisciple à s’installer à Yûki (dans l’actuelle préfecture d’Ibaraki), le jeune Buson vagabonde quelque temps dans le nord du Kantô et se perfectionne en dessin et poésie. Il voyage jusqu’au Tôhoku (nord-est). Encouragé par Gantô, il compose un recueil intitulé « Poèmes du Nouvel An à Utsunomiya » (Utsunomiya saitanchô) et pour la première fois, il signe du nom de Buson, un pseudonyme signifiant littéralement « village en friche », un terme repris à un poème de Tao Yuanming (365-427).
En 1745, il compose le poème intitulé « En deuil de Hokuju Rôsen » (Hokuju rôsen o itamu), en hommage à une ami poète de son cercle de haikai. Buson pratique alors le haishi, une forme longue combinant des éléments de haikai et de kanshi (poésie chinoise), un style initié par les disciples de Bashô et perfectionné par des poètes d’Edo où Buson excelle. Voici les premiers vers du poème :
Tu es parti ce matin / Mon cœur est en miettes ce soir / Pourquoi si loin ? / Te prenant dans mes pensées je suis allé vagabonder dans les collines / Cette tristesse dans les collines, pourquoi ?
Peintre talentueux
En 1751, Buson a la trentaine quand il s’installe à Kyoto. Aucun document n’indique qu’il ait suivi une formation de peintre, les biographes pensent qu’il a pu s’initier au dessin en autodidacte lors de ses tribulations dans les temples et sanctuaires de Kyoto, mais aussi dans les lointaines provinces de Tango et même à Sanuki ou sur l’île de Shikoku (dans l’actuelle préfecture de Kagawa).
Or au XVIIIe siècle, un nouveau style appelé « nanga » fleurit sur la scène artistique japonaise. Né dans le Sud (nan) de la Chine, ce genre a gagné le Japon grâce à la venue du peintre chinois Shen Quan sur l’Archipel et à la publication de traités de peinture. Buson se plonge dans l’étude de ces livres théoriques et finit par se faire un nom en tant qu’artiste de style nanga. En 1771, il collabore avec Ike no Taiga, son rival de toujours, sur une œuvre intitulée « Dix choses commodes Dix choses plaisantes » (Jûben jûgi zu) qui s’inspire d’un poème de l’écrivain chinois Li Yu décrivant le confort d’un séjour de la vie à la campagne et les merveilles de la nature. Taiga peint les « Dix choses commodes » et Buson les « Dix choses plaisantes ». Ces pages concentrent tout le talent de Buson qui est alors à l’apogée de son art en tant que peintre. C’est alors qu’il peint son célèbre « Mont Fuji aux pins » (Fugaku resshô zu).

Détail du « Mont Fuji aux pins » (Fugaku resshô zu). (Avec l’aimable autorisation de la collection Kimura Teizô du musée des Beaux-Arts de la préfecture d’Aichi)

« Mont Fuji aux pins » (Fugaku resshô zu). (Avec l’aimable autorisation de la collection Kimura Teizô du musée des Beaux-Arts de la préfecture d’Aichi)
Tisser les mots et les images
Également actif à Kyoto en tant que poète de haikai, il forme en 1766 un groupe de poètes et organise régulièrement des assemblées où les participants composent des haikai sur des thèmes donnés, critiquent joyeusement et discutent librement des poèmes. Ces réunions s’interrompent un temps quand Buson part pour Sanuki, mais elles reprennent dès son retour à Kyoto. Elles permettront à Buson de perfectionner son art et de composer ses plus beaux vers. Citons :
鳥羽殿へ五六騎いそぐ野分哉 蕪村
Toba dono e / gorokki isogu / nowaki kana
En route pour Toba
Cinq ou six cavaliers déferlent
Bourrasque dans les landes
En 1770, Buson prend le pseudonyme de Yahantei que son maître Hajin avait jadis utilisé et devient un maître reconnu du haikai à Kyoto. On peut parler de reconnaissance tardive en tant que poète car il a alors la cinquantaine, mais Buson semble avoir privilégié son œuvre picturale.
Chez Buson, poésie et dessin sont intimement liés. Il excelle dans le genre du haiga qui combine haïku et illustration, et l’artiste a donné des œuvres merveilleuses où la poésie se mêle d’humour et le dessin se conjugue au vers. Son adaptation du recueil de Bashô intitulé « La Sente étroite du bout du monde » (Oku no hosomichi) était particulièrement demandée tant son coup de pinceau léger et la façon dont il croquait de personnages ravissaient les lecteurs. Buson a illustré des poèmes, il a aussi dessiné des rouleaux et peint des paravents.
Le haikai de Buson était fortement influencé par la théorie du dessin. Dans son « Traité pour laisser derrière soi le vulgaire » (Rizoku-ron), il explique qu’il ne faut pas s’atteler à l’écriture de poème tant qu’on a pas dissipé tout le trivial de son esprit. Il disait également que le poète doit s’approprier le style des nombreuses écoles de haikai et choisir selon les circonstances celui qui correspond le mieux à chacun des poèmes.
Il s’inspire en cela d’un traité chinois sur la peinture intitulé « Précis de peinture du Jardin du grain de moutarde » (Jieziyuan huazhuan, XVIIe). À l’époque de Buson, les lettrés se devaient d’étudier les classiques chinois et japonais, mais aussi la peinture, la calligraphie, la musique et échapper au vulgaire. Pour Buson, pas de création poétique sans cette exigence et cette excellence tant culturelles que spirituelles.
L’intelligence à l’œuvre
Buson est un maître reconnu du haikai, quand son école donne une série d’anthologies majeures : « Lueur de neige » (Sono yukikage, 1772), « Corbeau de l’aube » (Akegarasu, 1773) et « Suite au Corbeau de l’aube » (Zoku akegarasu, 1776). Ces recueils ont été composés sous la direction de Kitô, un des disciples de Buson qui se serait contenté de lui donner conseil. En cette fin du XVIIIe, différentes écoles rivales s’affrontent, chacune cherche à s’imposer dans un monde post-Bashô qui verrait l’avènement d’une nouvelle ère du haïku et les disciples de Buson ne font pas exception à la règle.
La plupart des recueils édités sous l’égide de Buson étaient de petits manifestes regroupant des haïkus écrits par des proches et des disciples. Les styles y sont très variés. Dans « Poèmes du Nouvel An »(An’ei kôgo saitan) paru en 1774, Buson complète les haïkus de ses disciples de ses dessins, mais l’image est souvent à contrepoint, elle ne se contente pas d’illustrer le sens des poèmes.
雉子啼や 梅花を手折 うしろより
Kiji naku ya / baika o taoru / ushiro yori
Cri du faisan —
Je cueillais une fleur de prunier
Quand il a fusé dans mon dos
Mais en contrepoint du poème que son disciple Taisen a composé lors d’une promenade au début du printemps, Buson dessine une scène tirée de la célèbre pièce de nô intitulée « Rashômon ». Watanabe no Tsuna est attaqué par derrière près de la porte Rashômon à Kyoto, on voit le bras d’un démon (oni) s’emparer du casque du guerrier. À première vue, on pourrait croire que le dessin n’a aucun lien avec le poème, mais le thème de l’attaque surprise est bien là. Buson s’est amusé à tisser les références et a joué le jeu du clin d’œil littéraire.

Illustration de Buson pour le haïku de son disciple Taisen. (Avec l’aimable autorisation de la bibliothèque de l’Université Waseda)
Dans sa « Brise printanière sur la digue de Kema » (Shunpû batei kyoku) tirée du recueil « Musique de minuit » (Yahanraku ) paru en 1777, Buson se laisse aller à la nostalgie quand il évoque ce personnage de servante rentrant au pays pour la trêve hivernale du Nouvel An (yabu-iri). Dans les 18 pièces de l’ouvrage se mêlent haïkus, poésie chinoise et prose sino-japonaise.
Voici trois poèmes, deux viennent du milieu du livre, un troisième est pris à la fin du recueil, ce dernier est précédé d’une incise de Buson qui demande au lecteur s’il n’a pas déjà vu ce vers quelque part.
憐みとる蒲公 茎短して乳を浥
Doucement cueillir
un pissenlit —De la tige écourtée
perle une sève laiteuse
むかしむかししきりにおもふ慈母の恩/慈母の懐袍別に春あり
Il était une fois…
ma tendre mère — Je me souviens
Entre ses bras de cette chaleur
Si différente du printemps d’ici-bas
君不見古人太祇が句/藪入りの寝るやひとりの親の側
Connais-tu ces vers de feu Taigi ?
La servante rentrée au pays pour un repos mérité,
S’endort aux côtés de sa mère solitaire
Les haïkus se répondent et la sève laiteuse du pissenlit cueilli au bord du chemin est un écho aux pensées de la jeune fille en route pour aller retrouver sa mère. Le troisième poème montre aussi combien l’approche de Buson était novatrice puisqu’il choisit de faire allusion à un autre poète pour conclure son recueil. Il combine les styles poétiques, esquisse des paysages intérieurs ou extérieurs pour donner à voir les sentiments. Buson réservait cette approche expérimentale de la poésie à son cercle d’initiés. Pour Buson, le haikai était avant et surtout un passe-temps qui lui permettait de laisser libre cours à son esprit. La poésie était en sorte le violon d’Ingres de ce dessinateur et son meilleur réconfort.
Buson meurt en 1784 à l’âge de 68 ans. Voici son dernier poème.
しら梅に 明る夜ばかりと なりにけり
Shiraume ni / akuru yo bakari to / nari ni keri
La voilà. L’aurore
se lève, au blanc
des pruniers en fleur.
Malgré tout le respect qu’il avait pour Bashô, Buson a cherché à prendre ses distances avec le style sobre défendu par les épigones du grand poète et il a œuvré à forger son propre style. Sa tombe se trouve au Konpuku-ji, un temple dans le quartier Higashiyama de Kyoto, ce temple où Buson avait justement reconstitué l’ermitage (Bashô-an) ayant jadis abrité l’illustre Bashô.
(Les haïkus figurant dans l’article ont été rendus en français par Chloé Viatte. Photo de titre : portrait de Yosa Buson. Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)