Voyage à travers le haïku japonais

[Haïku] Rêve de guerriers

Culture

Ce haïku qui est un des plus célèbres de Bashô se prête à diverses lectures. Le poème s’appuie notamment sur la place du rêve dans le théâtre nô.

夏草や兵どもが夢の跡 芭蕉

Natsukusa ya / tsuwamonodomo ga / yume no ato

Herbes d’été
Des guerriers
Et la trace d’un rêve

(Poème écrit par Bashô en 1689), traduction par Chloé Viatte

Matsuo Bashô est en voyage quand, le 29 juin 1689, il écrit ce haïku qui figurera dans « La Sente étroite du Bout-du-Monde » (Oku no hosomichi). Le poète est alors au château de Takadachi à Hiraizumi. C’est là qu’autrefois Minamoto no Yoshitsune (1159-89) et ses partisans ont perdu la bataille qui les opposait à Yoritomo, le premier shôgun de Kamakura. Sur cette base, on peut traduire le haïku en mettant l’accent sur la défaite de ces guerriers qui n’ont pas été à la hauteur de leur rêve et souligner que sur le champ de bataille, là ou ils ont tombés, il ne reste plus que des herbes folles. Une première traduction serait donc : « Herbes d’été. / Voilà tout ce qui reste / du rêve des guerriers. »

Mais précisons que Bashô avait autre chose en tête. À son époque, « rêve » (yume) rimait moins avec « espoir » ou « souhait », qu’avec l’activité du dormeur qui voit des mondes en rêve.

Plusieurs pièces de nô mettent en scène un personnage secondaire qui s’endort et voit alors en rêve une figure qui lui demande d’agir. À son réveil pourtant, l’apparition a disparu. Il s’agit souvent d’un revenant qui demande à être écouté, remémoré et célébré. Sa tombe était non loin de là, terrée à l’ombre des herbes folles (kusaba no kage).

On est alors tenté par une autre traduction :

« À Takadachi, je me suis assoupi et j’ai vu en rêve Yoshitsune, Benkei et tous ceux qui avaient été tués jadis à cet endroit. Ils m’ont parlé de leur dernière bataille et m’ont demandé de célébrer leur mémoire. À mon réveil, là où je les avais pourtant vus si distinctement, ne restaient que des herbes folles. »

Bashô est comme un personnage de nô, c’est grâce à sa médiation qu’apparaît l’esprit des guerriers jadis tombés au champ d’honneur.

(Phot de titre : la rivière Kitakami. Photo prise en été des hauteurs de Takadachi. Pixta)

haïku poésie