Voyage à travers le haïku japonais
[Haïku] Transfiguré par la lune
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月天心貧しき町を通りけり 蕪村
Tsuki tenshin / mazushiki machi o / tôrikeri
Lune au zénith
Je traverse
les quartiers pauvres(Poème de Yosa Buson probablement écrit vers 1768), traduction par Chloé Viatte
Les poètes de haïkus qui cherchaient à contempler la lune dans des sites pittoresques se rendaient souvent à Akashi (dans l’actuelle préfecture de Hyôgo) ou à Sarashina (dans la préfecture de Nagano). Mais Yosa Buson propose une destination qui détonne loin des sentiers battus.
« La lune est au cœur du ciel (tenshin), je traverse les quartiers pauvres. »… le poète suivait-il la lune quand il s’est retrouvé en plein dans un quartier modeste de la ville ? Autant en journée, les maisons sont grises et ternes, autant au clair de lune les voici nimbées de quiétude et comme sublimées. Une découverte qui surprend au creux de la ville endormie.
Lune au zénith se dit tsuki tenshin, depuis que le Shao Yong (1011-77) a écrit : « Lune au zénith, le vent souffle à la surface de l’eau ». Le poète chinois soulignait sa chance de pouvoir contempler un tel spectacle : « si peu de personnes peuvent profiter de cette sensation vivifiante ». Un terme suffit pour qu’en filigrane cette dimension s’immisce dans la scène. Mais en bon poète de haïku, Buson innove et parle d’un quartier miséreux et non d’un site célèbre pour son clair de lune.
Dans la première ébauche de son haïku, Buson avait d’ailleurs choisi de parler plutôt de la lune de mi-automne (meigetsu ya). On considérait en effet que la lune était alors à son meilleur à ce moment-là. Mais le poème y aurait perdu. Grâce à l’allusion au poème de Shao Yong, Buson transfigure la scène et nous donne à voir la pure clarté de la lune que personne sinon n’aurait peut-être remarquée.
(Photo de titre : Pixta)