Le manga et l'anime deviennent des marques

« Garo », la revue légendaire qui a sublimé l’art du manga

Manga/BD

Le magazine mensuel de mangas Garo, fondé en 1964, accordait une grande importance à la personnalité des auteurs et a élevé le manga du statut de divertissement populaire à celui d’art d’expression. De nombreuses œuvres reconnues aujourd’hui y ont été révélées.

Les débuts avec Shirato Sanpei

Garo a vu le jour en juillet 1964, à une époque marquée par la forte croissance économique de l’après-guerre et l’effervescence des premiers Jeux olympiques de Tokyo. À cette époque, le boom des mangas en location était en bout de course au Japon. C’est alors que Nagai Katsuichi, célèbre éditeur à l’origine de nombreux succès dans le domaine des mangas en location, imagina depuis son lit d’hôpital où il était soigné pour une tuberculose, un nouveau magazine de mangas.

Shirato Sanpei (1932-2021), qui avait fait sensation avec Ninja Bugeichô Kagemaru Den (17 volumes), apporta son soutien total en matière de financement et de structure. L’objectif du lancement était d’offrir une tribune aux mangakas qui, comme lui-même, avaient perdu leur moyen d’expression en raison du déclin du marché de la location de livres.

Le premier numéro s’ouvre sur une sélection des chefs-d'œuvre de Shirato Sanpei, avec quatre récits. Il contient également Furô fushi no Jutsu (« La technique de l’immortalité ») de Mizuki Shigeru, entre autres.

Dans son autobiographie, Nagai revient sur cette époque :

« Rentabilité mise à part, j’étais enthousiaste à l’idée de publier un magazine mensuel de bandes dessinées. Je voulais que mes auteurs de mangas préférés puissent faire ce qu’ils voulaient. Publier des bandes dessinées de grande qualité était mon souhait réel. »

Les numéros 1 (à gauche) et 2 de Garo. Les œuvres de Shirato Sanpei occupent l’essentiel du sommaire. (© Nakano Haruyuki)
Les numéros 1 (à gauche) et 2 de Garo. Les œuvres de Shirato Sanpei occupent l’essentiel du sommaire. (© Nakano Haruyuki)

Sur proposition de Shirato, un prix mensuel fut créé afin de découvrir de nouveaux auteurs compétents dans le domaine de la bande dessinée narrative (« story manga ») et du gekiga (un genre de manga destiné à un public mature, où le tragique et la noirceur sont les éléments principaux). À l’époque, les prix destinés aux nouveaux talents des autres magazines de bande dessinée récompensaient principalement le manga en une seule case ou en quatre cases, les bandes dessinées narratives étaient rarement recherchées. La politique éditoriale de Garo, elle, privilégiait l’originalité et la singularité plutôt que la commercialité, dans le but de fonder une nouvelle ère de la bande dessinée.

La naissance de Kamui Den et son retentissement dans la société

À partir du numéro 4, de décembre 1964, commence une nouvelle série de Shirato, intitulée Kamui Den. L’histoire se déroule au début de l’époque d’Edo (1603-1868), dans le fief fictif de Hioki. Il s’agit d’un drame historique mettant en scène plus d’une centaine de personnages, dont les trois jeunes protagonistes sont Kamui, un ninja déserteur, Kusaka Ryûnoshin, qui a quitté son domaine pour venger ses parents, et Shôsuke, un paysan. Shirato publie plus de 100 pages de son histoire à chaque numéro, générant ainsi une série longue sans précédent.

Ninja Bugeichô Kagemaru Den (à gauche) et Kamui Den (© Nakano Haruyuki)
Ninja Bugeichô Kagemaru Den (à gauche) et Kamui Den (© Nakano Haruyuki)

L’œuvre précédente de Shirato, Ninja Bugeichô Kagemaru Den (« Les prouesses et la vie du ninja Kagemaru »), racontait l’histoire d’un ninja s’opposant à Oda Nobunaga, qui cherche à unifier le pays sous son contrôle.

Les deux œuvres, qui décrivent la structure sociale et les souffrances des gens à travers des personnages tels que des opprimés du système de classes et des ninjas agissant dans l’ombre, ont été qualifiées de « mangas matérialistes » et ont captivé le cœur des jeunes de l’époque, secoués par les mouvements étudiants. De nombreux intellectuels les ont également saluées comme des « mouvements idéologiques ».

La Vis, ou la peinture d’un rêve absurde

Tsuge Yoshiharu, contactez-moi.

Cette phrase est publiée en toutes lettres dans le numéro d’avril 1965, le magazine était encore tout jeune. Shirato, connaissant le talent de Tsuge Yoshiharu (1937-) l’invitait ainsi à contribuer à l’aventure.

Au départ, Tsuge travaillait à l’usine tout en créant des mangas, mais à partir de 1955, il s’était consacré entièrement à sa carrière d’auteur et dessinait pour des éditeurs de livres de location dans divers genres tels que les mangas historiques, les mangas pour la jeunesse, les mangas d’action et les mangas policiers. À partir de 1958, il avait dessiné également pour de grands magazines mensuels, mais les commandes des éditeurs devenant trop contraignantes, il était revenu aux mangas de location. Il est admis qu’au moment où il lut le message « Contactez-moi » de Shirato Sanpei, cela correspondait précisément à une période de dilemme personnel où il ne pouvait pas dessiner ce qu’il voulait.

Tsuge répondit à cet appel et rencontra Nagai, qui lui proposa de dessiner pour Garo. Tsuge accepta et commença à lui soumettre des histoires courtes.

Son premier travail chez Garo fut Uwasa no bushi (Le samouraï de la rumeur), publié dans le numéro d’août 1965. En 1966, il publia successivement deux nouvelles autobiographiques, Le Marais (traduit en français) et Chiiko, plus caractéristiques de son style unique. Il avait enfin trouvé un lieu où il pouvait dessiner ce qu’il voulait.

Il publie ensuite une série d’histoires courtes sur le thème du voyage, à commencer par Les Fleurs rouges (traduit en français) dans le numéro d’octobre 1967. Des chefs-d'œuvre tels que Mokkiriya no shôjo (La fille du bûcheron) en sortiront. En juin 1968, dans un « numéro spécial Tsuge Yoshiharu », il publie La Vis (traduit en français), qui décrit un rêve absurde qu’il a fait, et qui est accueilli avec enthousiasme.

La Vis, à présent considéré comme l'œuvre majeure de Tsuge Yoshiharu. (© Seirin Kogei-sha)
La Vis, à présent considéré comme l'œuvre majeure de Tsuge Yoshiharu. (© Seirin Kogei-sha)

Tsuge écrit pour Garo pendant environ cinq ans, jusqu’à la publication de Yanagiya Shujin (Le patron du Yanagiya) en 1970. Les œuvres de Tsuge ont eu une influence considérable sur les nouveaux talents issus du prix mensuel. Son style underground et surréaliste est devenu emblématique de ce que l’on appelle désormais le « style Garo ».

Tsuge a été couronné par le Grand Prix d’honneur du célèbre festival international de la bande dessinée d’Angoulême en France en 2020. Lors de la cérémonie de remise des prix, il a été présenté comme « le Godard de la bande dessinée ». Ses œuvres complètes ont été publiées en français et en anglais, et il compte de nombreux fans passionnés à travers le monde. C’est dans le magazine Garo que ses œuvres majeures, qui ont attiré l’attention à l’étranger, ont principalement été publiées.

Le « style Garo », ou quand le manga se rapproche de la littérature pure

Au moment de la création du magazine, Shirato partageait la vedette avec Mizuki Shigeru (1922-2015), figure de proue de la bande dessinée des créatures fantastiques et folkloriques yôkai. Outre ses œuvres publiées sous d’autres pseudonymes, ce dernier rédigeait également des chroniques et des sketches. Il est notamment connu pour sa série longue Kitarô yawa, remake de son œuvre phare de l’époque des livres de location Kitarô du cimetière, et pour sa série Hoshi wo tsukamisokoneru otoko (L’homme qui n’a pas réussi à attraper les étoiles), qui retrace la vie de Kondô Isami, le chef du Shinsengumi (une milice des derniers temps du shogunat, opposée à la restauration impériale).

Par la suite, d’autres talents exceptionnels issus de l’univers des mangas en location ont émergé. Nagashima Shinji (1937-2005) a publié en série des œuvres telles que Yojôhan no monogatari (L’histoire d’une chambre de 4,5 tatamis), qui dépeint la solitude intérieure des jeunes vivant dans les coins reculés de la ville. Tatsumi Yoshihiro (1935-2015), qui a donné son nom au genre « gekiga », a quant à lui dépeint la véritable nature humaine. Takita Yû (1931-1990) a publié une série de nouvelles nostalgiques intitulée Terajima chôkitan (Histoires singulières du quartier de Terashima), dont l’action se déroule dans le quartier chaud de Tamanoi où il a passé son enfance, tandis que Tsuge Tadao (1941-), frère cadet de Yoshiharu, a dépeint d’un trait acerbe les personnes marginalisées par la société.

De nombreux autres jeunes artistes ont publié successivement des œuvres ambitieuses, devenant eux-mêmes par la suite des auteurs de légende. Les mangas publiés par Garo ont également influencé la culture jeune de l’époque, notamment le folk, le rock et le théâtre. Le magazine publiait également de très intéressantes critiques de mangas.

Œuvres d’auteurs de genres variés publiées dans Garo (© Nippon.com)
Œuvres d’auteurs de genres variés publiées dans Garo (© Nippon.com)

Pendant toutes les années 1970, le mérite de Garo était d’avoir brisé les idées reçues selon lesquelles « le manga est un divertissement populaire » et « il s’adresse aux enfants, donc elle doit être simple et claire ». Le critique Kure Tomofusa estime qu’avec Garo, la bande dessinée « se rapproche de la littérature pure et a donné naissance à une jeunesse passionnée de bande dessinée, à l’instar de la jeunesse passionnée de littérature d’autrefois ».

Tezuka Osamu lance le magazine COM

Trois ans et demi après Garo, Mushi Production, dirigée par Tezuka Osamu (1928-1989), lança le magazine mensuel COM. C’est dans ce nouveau média que furent publiées des œuvres expérimentales qui n’avaient pas de prétentions commerciales, telles que Phénix, de Tezuka lui-même, qui dépeignait à grande échelle la naissance et la destruction de l’humanité. Phénix était considéré comme un concurrent de Kamui Den. Le magazine s’inspirait fortement de Garo, notamment en mettant l’accent sur la découverte de nouveaux talents, la critique et les actualités du secteur.

Premier numéro de COM (© Nakano Haruyuki)
Premier numéro de COM (© Nakano Haruyuki)

COM a également créé une rubrique dédiée aux œuvres des nouveaux talents. C’est là que Takemiya Keiko a fait ses débuts, avant de devenir une mangaka très populaire notamment avec Kaze to Ki no Uta (Le chant de l’arbre et du vent). La rubrique dédiée aux échanges a permis la formation d’un réseau national de publications auto-éditées. Cela a donné naissance au « Manga Fan Festival » qui s’est tenu à Tokyo en 1974, puis à Osaka en 1975 et à Nagoya en 1976, précurseurs du Comiket et autres salons de dôjinshi.

Le prototype du Comiket s’est développé à partir du stand d’échange COM. (© Nakano Haruyuki)
Le prototype du Comiket s’est développé à partir du stand d’échange COM. (© Nakano Haruyuki)

En février 1968, la maison d’éditions Shôgakukan lança le magazine pour jeunes Big Comic, qui a accueilli des auteurs comme Tezuka Osamu, Shirato Sanpei, Saitô Takao, Mizuki Shigeru, Ishinomori Shôtarô, etc. Il était considéré comme le « Garo de Shôgakukan ». La reprise en 1988 de la série Kamui Den, deuxième partie, publiée dans ce magazine, montre bien que celui-ci était conscient des évolutions irréversibles apportées par Garo.

Autour des années 1970, les grands éditeurs ont lancé à leur tour une vague de magazines de bandes dessinées destinés aux jeunes, déclenchant un véritable boom de la BD. De nombreux jeunes dessinateurs formés par Garo et COM ont alors connu le succès commercial.

Les possibilités élargies de l’expression manga

En 1967, les magazines de mangas pour garçons atteignaient le million d’exemplaires vendus. De leur côté, les tirages de Garo et COM n’ont jamais dépassé quelques dizaines de milliers d’exemplaires au maximum. Les revenus étaient maigres, et Garo est même devenu réputé pour ne payer que des droits dérisoires à ses auteurs. COM cessa de paraître à la fin de l’année 1971. Garo continua tant bien que mal après la fin de la première partie de Kamui Den en 1971, malgré des changements dans sa structure administrative et le décès de Nagai Katsuichi en janvier 1996, mais a définitivement cessé de paraître en 2002.

Garo a joué un rôle considérable dans l’histoire du manga japonais. Son importance réside dans le fait qu’à côté des critères des grandes maisons d’édition quant à la rentabilité des œuvres, c’était la personnalité individuelle des auteurs qui était mise en avant. Il a créé des œuvres d’une ampleur et d’une ambition artistique comparables à celles des films et des romans, grâce à leur originalité, leur nouveauté et leur qualité artistique, élargissant ainsi les possibilités d’expression du manga.

Exposition consacrée à l’illustrateur Yumura Teruhiko, qui a réalisé un grand nombre de couvertures de Garo dans les années 1970 et 1980. (Photo prise en juillet 2025 à Tokyo © Ken Elephant)
Exposition consacrée à l’illustrateur Yumura Teruhiko, qui a réalisé un grand nombre de couvertures de Garo dans les années 1970 et 1980. (Photo prise en juillet 2025 à Tokyo © Ken Elephant)

(Photo de titre : Nippon.com)

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