Une pause-café dans une maison traditionnelle japonaise
Le café Misegura Hisamori : un voyage dans le temps en savourant des desserts traditionnels
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Un entrepôt empreint de la mémoire d’Edo
Dès que l’on pousse les lourdes portes coulissantes de Mise-gura, 170 ans d’histoire nous accueillent. Épaisses poutres, hauts plafonds, murs de terre, tous caractéristiques des entrepôts traditionnels. Situé dans la ville d’Akiruno, dans la préfecture de Tokyo, à environ une dizaine de minutes à pied de la gare de Higashi-Akiru (ligne JR), Misegura Hisamori est un café aménagé dans un entrepôt construit en 1852, à la fin de l’époque d’Edo. C’est une bulle temporelle qui vous fera oublier le quotidien. Les amateurs s’y pressent en été pour déguster de savoureux kakigôri (dessert à base de glace pilée avec du sirop), mais je vous recommande d’y aller en automne ou en hiver, lorsque la ferveur est retombée. Dans cet entrepôt chargé d’histoire, vous pourrez savourer en toute quiétude les nombreux desserts proposés.
L’histoire gravée dans l’enseigne « Hisamori »
Misegura Hisamori se trouve sur un des terrains de la famille Morita, riches propriétaires terriens, qui occupaient autrefois la fonction de shôya, chef de village de la région. Le terme misegura fait référence à un style d’architecture commerciale qui s’est développé à l’époque d’Edo : un bâtiment robuste, de type entrepôt, servant à la fois de boutique et de lieu d’habitation. « Hisamori » est le nom commercial transmis au sein de la famille Morita.

Un espace rénové dont le plafond a été retiré, laissant apparaître la charpente d’origine telle qu’elle était à l’époque de la construction.

Sur les poutres sont exposés des tsunodaru, petits tonneaux en bois laqués, autrefois utilisés dans des événements heureux tels que les mariages.
En plus de la riziculture, la famille Morita fut pionnière dans la production de saké à Nishi-Tama. Pendant environ 150 ans à partir de la fin du XVIIe siècle, elle exploita ainsi la brasserie « Morita Jôzô ». Petite anecdote : après la fermeture de cette brasserie, c’est en louant ce même entrepôt que la brasserie Ishikawa, aujourd’hui connue pour son célèbre saké Tama-jiman, commença sa production et donna naissance à l’un des alcools locaux emblématiques de Tokyo.
Après la fermeture de la brasserie, la famille Morita se lança dans la gestion d’une pharmacie. « On raconte même qu’ils entretenaient des relations commerciales avec la famille de Hijikata Toshizô, vice-commandant du Shinsengumi », raconte Morita Yasuhiro, dix-huitième chef de famille. À l’intérieur du misegura, on retrouve de précieux témoins du patrimoine culturel de la famille. En levant les yeux au plafond, on aperçoit une munafuda (plaque de charpentier) estampillée de la date d’achèvement (1852), comme si les artisans de l’époque veillaient encore sur la bâtisse.

Enseigne d’époque quand le bâtiment servait de pharmacie (à gauche) et la plaque de charpentier clouée au plafond comme document de construction.

Gobô no keiji, un panneau affichant certains interdits, qui date de 1868.
Sur les murs, on retrouve les grandes planches du Gobô no keiji, ces interdits érigés pour le peuple par le nouveau gouvernement de Meiji, juste après la Restauration. Ces panneaux en bois étaient placés à l’entrée du village et rappelaient le respect des cinq vertus morales appelées « Gorin », ainsi que l’interdiction de former des groupes suspects ou de comploter.
Le misegura a sans doute été témoin de ces scènes ainsi que des émotions des habitants et du passage du temps. Le charme de ce café réside non seulement dans ses desserts, mais aussi dans ce voyage à travers l’histoire qu’il nous offre. Il nous invite à se projeter dans le passage de la fin de l’époque d’Edo à l’ère Meiji, et à se reconnaître dans notre propre vie au cœur d’une société en pleine effervescence.

Dans le jardin intérieur, il est possible d’amener votre animal de compagnie.

Une vue imprenable sur le jardin depuis la terrasse aménagée
Glace naturelle et sirops maison
Le kakigôri, dessert phare de la maison, est préparé avec de la glace naturelle provenant des Alpes japonaises du Sud et de la chaîne de montagnes Yatsugatake. Son incroyable finesse fait qu’elle fond instantanément en bouche, son principal attrait. Bien que les producteurs de glace naturelle se fassent rares, tant que l’approvisionnement le permet, le café en propose tout au long de l’année.

La fameuse glace pilée des Alpes du sud et de la chaîne Yatsugatake (gauche), et un warabi mochi anmitsu, dessert traditionnel japonais à base de cube d’agar-agar et de pâte de haricot rouge.
Au-delà de cette glace, ce qui rend le kakigôri encore plus spécial ce sont les sirops préparés par Morita en personne. Engagé dans l’agriculture, il a fait du principe « slow life, slow food » la philosophie du café. Il utilise les fruits de la région : fraises cultivées par les agriculteurs d’Akiruno, kumquats de son propre verger, yuzu provenant du jardin du café… Il participe aussi à la réduction du gaspillage alimentaire en achetant des fruits imparfaits que les agriculteurs ne pourraient pas vendre normalement.
Le warabi mochi anmitsu, est également un grand succès du café. Il est garni d’une crème glacée à base de « Tokyo Milk » produite dans la région de Tama. Notons aussi les gohei-mochi préparés avec du riz de la variété Koshihikari cultivés par Morita et sa famille. Chaque dessert témoigne de l’amour des produits locaux et du lien étroit avec les récoltes de la région.
La maison principale, témoin du savoir-faire d’Edo
Après avoir savouré le café, il est temps de faire le tour de l’ensemble du domaine. La résidence Morita a été désignée Bien culturel tangible enregistré par l’État en 2013. Sur ce vaste terrain de 6 000 m², en plus du misegura transformé en café, sont préservés de solides bâtiments tels que des greniers à riz ou à miso.
En franchissant le portail, on découvre la maison principale vieille de plus de 200 ans. Bien qu’elle soit toujours habitée et que l’accès à l’intérieur soit interdit, il est possible d’en admirer l’architecture depuis l’extérieur.

La maison principale avec son toit incurvé de style karahafu, typique de l’architecture traditionnelle japonaise.
« Les bâtiments ont tendance à se détériorer beaucoup plus vites lorsqu’ils sont inhabités », nous explique Morita. Tant la maison principale et que les greniers sont entretenus minutieusement, réparés petit à petit et utilisés précautionneusement.
L’entrée principale de la maison entièrement en bois de zelkova, le toit de style karahafu et la finesse des sculptures n’ont rien à envier à la beauté des bâtiments religieux. On y ressens tout le savoir-faire et la minutie des artisans de l’époque Edo.
Le café, lien vers le futur
Morita a ouvert ce précieux bien culturel au public afin de le préserver, avec le paysage des rizières oscillant au vent, et de contribuer à la communauté locale. Pour concrétiser cette volonté, la famille Morita a reconstitué le saké Yaegiku autrefois produit dans la brasserie à la fin du XVIIe siècle. Réalisé avec du riz de la variété Koshihikari et du ferment kôji, cette production a été rendue possible grâce à la collaboration d’Ishikawa Shuzô et des agriculteurs locaux.
Cependant, la transmission de cette tradition n’est pas chose facile. Morita confie « Depuis ma plus jeune enfance, j’ai accepté naturellement de reprendre le flambeau afin de protéger ce domaine. Mais les temps ont changé, et je ne forcerai pas mes enfants à en faire de même. »

Le portail qui mène à la maison principale date lui aussi de l’époque Edo.
À ses débuts, il y a de cela dix ans, le café était surtout un lieu de passage, où l’on s’arrêtait avant d’aller faire une excursion dans la vallée d’Akigawa entre autres. Aujourd’hui il devenu un endroit où l’on se déplace spécialement. La présence imposante de établissement chargé d’histoire, les délicieux desserts mettant en valeur l’agriculture locale et cette passion tranquille pour la transmission de la culture participent tous à créer l’âme de ce café si spécial.
« La fidélité de nos clients me touche énormément. Ici, j’aimerai que chacun puisse oublier ses soucis du quotidien avec une bonne tasse de café, et repartir plein d’énergie pour le lendemain. » confesse Morita.
Café Misegura Hisamori
- Adresse : 633 Ogawa, Akiruno-shi, Tokyo
- Horaires : 12 h – 17 h (fin d’accueil plus tôt en cas d’affluence)
- Fermé : mardi (ou le lendemain si jour férié) ; jours de fermeture irréguliers possibles
- Accès : 10 minutes à pied depuis la gare JR Higashi-Akiru (une heure en train environ depuis la gare de Shinjuku)
- Site officiel : https://www.hisamori.biz/
(Toutes les photos : © Kawaguchi Yôko)