Une pause-café dans une maison traditionnelle japonaise
Le café Enoki-Tei à Yokohama : un afternoon tea dans une demeure au charme anglais
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Un afternoon tea bercé par un siècle de souvenirs
Le café Enoki-Tei est indissociable du quartier de Yamate. Ma conversation avec la propriétaire, Andô Miho, qui a elle-même grandi dans un bâtiment de style européen, a révélé une histoire bien plus riche qu’il n’y paraît derrière les goûters ensoleillés organisés sur la terrasse du café.
Du milieu du XIXe siècle jusqu’aux premières décennies du XXe siècle, le quartier de Yamate accueillait une colonie étrangère surnommée officieusement « The Bluff », où s’élevaient de nombreuses demeures majestueuses inspirées de l’architecture européenne. C’est dans l’une de ces bâtisses que se trouve aujourd’hui Enoki-Tei : une maison de style anglais presque centenaire, entourée d’un grand micocoulier du Japon (enoki) qui a donné son nom au café.
Fondé en 1979, il y a près d’un demi-siècle, Enoki-Tei est devenu une véritable institution de Yamate. Mais ce ne sont pas seulement la qualité de ses thés et de ses douceurs qui attirent les visiteurs, prêts à patienter longuement devant l’entrée. Du mobilier ancien et de la cheminée de la salle de thé jusqu’au feuillage luxuriant qui protège la terrasse extérieure, Enoki-Tei est un lieu où le temps semble avoir une profondeur et une signification qui lui sont propres.
Révéler la richesse aromatique des ingrédients
Lors de ma visite, je me suis laissée tenter par le Rose Garden Set, une formule d’afternoon tea disponible sans réservation uniquement en semaine.

Cet assortiment aux ingrédients soigneusement sélectionnés s’accorde parfaitement avec l’atmosphère paisible des lieux. (© Kawaguchi Yôko)
Un peu plus tard, une théière ainsi qu’un présentoir à étages font leur apparition sur ma table. Sur l’assiette du haut se trouvent un scone gourmand aux groseilles et aux raisins secs, croustillant à l’extérieur mais incroyablement moelleux à l’intérieur, accompagné de clotted cream et de confiture de fraises, ainsi que deux parts de gâteau parmi une sélection renouvelée chaque jour. L’assiette du bas propose, quant à elle, un assortiment de sandwichs et de condiments marinés. De la crème fraîche au jambon, la qualité des ingrédients soigneusement choisis révèle toute la richesse des saveurs proposées.
De la réquisition par l’armée américaine à la renaissance du lieu
La maison de style anglais d’Enoki-Tei, construite en 1927, a été conçue par l’architecte Asaka Kichizô. À l’origine, trois résidences identiques se dressaient côte à côte dans cette rue. Leur architecture aurait suscité l’admiration de tout Yamate, donnant au quartier l’apparence d’un véritable lotissement résidentiel européen. Aujourd’hui, Enoki-Tei est la seule des trois demeures encore debout. À noter que le Bluff n°234, situé juste à côté, a également été conçu par Asaka à la même période.
Les fenêtres à guillotine encadrées de bois, le double escalier aux lignes convergentes et la cheminée, toujours utilisée aujourd’hui, sont d’origine témoignant du passé de la bâtisse. Les propriétaires actuels, la famille Andô, vivaient dans le quartier de Yamate avant la Seconde Guerre mondiale, mais fut contrainte de déménager lorsque l’armée américaine réquisitionna leur maison pendant l’occupation d’après-guerre. Le rêve longtemps nourri par le patriarche Andô Yoshio, celui de revenir vivre à Yamate, devint finalement réalité en 1969, lorsque le bâtiment qui abrite aujourd’hui Enoki-Tei fut mis en vente.
L’ancien propriétaire était Franklin Warren, un Américain qui avait défendu en tant qu’avocat plusieurs accusés japonais lors du procès de Tokyo organisé après la guerre.
« Warren a eu la gentillesse de nous laisser conserver tout ce qui nous plaisait dans la maison, notamment certaines antiquités vieilles de plus de 150 ans », raconte Andô Miho, qui était alors encore à l’école primaire. « Il était déjà âgé et vivait seul. Le jardin était en friche. »
Cette maison renfermait également des souvenirs chers à Chizuko, la mère d’Andô Miho. Lorsqu’elle était étudiante, elle avait posé comme modèle pour des photographies réalisées dans le jardin.
Après être devenue propriétaire des lieux, la famille Andô entreprit de redonner vie à la demeure tout en prenant soin de respecter son architecture d’origine. C’est dans cette maison, animée par la vie de famille, qu’est née peu à peu l’idée du café qui allait devenir Enoki-Tei.
D’un salon familial à un café
L’ouverture du café trouve son origine dans une scène du quotidien, par une froide journée hivernale. Chizuko aperçut deux étudiantes qui prenaient des photos et les invita à entrer dans le salon afin qu’elles puissent se réchauffer. Le thé et le gâteau fait maison qu’elle leur servit provoquèrent immédiatement leur enthousiasme.
« C’est après cela que ma mère a commencé à dire qu’elle aimerait ouvrir un café », raconte Andô Miho le sourire aux lèvres. À cette époque, la famille Andô était déjà proche des familles anglaises et allemandes installées dans le quartier et Chizuko aimait préparer des gâteaux pour les nombreuses soirées organisées entre voisins et amis. Elle accueillait toujours ses invités avec la même générosité lorsque la maison était à son tour le lieu de rendez-vous.
C’est ainsi qu’en 1979, Enoki-Tei ouvrit ses portes. L’esprit du lieu repose sur une idée simple : offrir à chaque visiteur la même attention que celle que l’on accorderait à un ami reçu chez soi. La rigueur du choix des ingrédients utilisés au café prend alors tout son sens. Le thé noir, par exemple, est préparé avec une eau chauffée à la température idéale et infusé pendant un temps minutieusement calculé, illustrant parfaitement cette volonté de précision et de qualité.
L’héritage du procès de Tokyo
Franklin Warren, l’ancien occupant de la demeure qui accueille aujourd’hui Enoki-Tei, demeure une figure incontournable de l’histoire du lieu. Avocat de plusieurs accusés japonais lors du procès de Tokyo, il s’était opposé au principe même qu’une nation victorieuse juge le pays qu’elle avait vaincu. Passionné par la culture japonaise, il choisit de rester au Japon après le procès, conservant des liens avec les familles des personnes qu’il avait connues et vivant dans cette maison jusqu’à la fin de sa vie.
Au fil des années, son quotidien devint plus solitaire, loin de l’ambiance chaleureuse qui caractérise aujourd’hui Enoki-Tei. Il vivait alors dans une demeure plongée dans une atmosphère sombre, décrite comme composée de « pièces obscures éclairées par une seule ampoule ».
Parmi les meubles anciens encore présents dans le café figurent notamment deux chaises qui auraient été utilisées par des juges lors du procès de Tokyo. À travers chaque tasse de thé servie aujourd’hui, c’est aussi une partie de l’histoire du lieu qui perdure.. Lorsque le jour décline et que le calme s’installe dans la salle, la maison semble retrouver toute la profondeur des souvenirs qu’elle porte depuis près d’un siècle.

Le mobilier d’origine, préservé avec affection, contribue à témoigner du passé du bâtiment. (© Kawaguchi Yôko)
Préserver l’héritage de sa mère
Andô Miho a commencé à aider sa mère au café alors qu’elle était encore étudiante à l’université. En 2000, elle en est devenue la deuxième propriétaire, puis a obtenu une certification de maître du thé, afin de proposer un afternoon tea en accord avec l’esprit de cette demeure de style britannique. Des formules saisonnières sont également proposées sur réservation, dans les salons privés du deuxième étage.

Andô Miho, seconde et actuelle propriétaire d’Enoki-Tei (© Kawaguchi Yôko)
Dans le salon de thé situé au rez-de-chaussée, il est également possible de déguster des gâteaux et du café. Le cheesecake, ainsi que certaines autres pâtisseries, sont toujours préparés selon les recettes originales de Chizuko.
La sauce à la cerise qui accompagne le cheesecake est également mélangée à de la crème pour servir de garniture aux biscuits sandwich à la cerise du café. Ces derniers figurent encore aujourd’hui parmi les créations les plus appréciées d’Enoki-Tei.

Le menu à emporter propose des gâteaux, biscuits sandwich à la cerise entre autres. (© Kawaguchi Yôko)
Surmonter les épreuves et préparer l’avenir
Enoki-Tei, qui possède aujourd’hui plus d’un demi-siècle d’histoire, a failli disparaître à plusieurs reprises. Le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon du 11 mars 2011 a notamment provoqué d’importantes fissures dans les fondations du bâtiment. Plutôt que de se contenter de simples réparations, Andô Miho choisit de fermer temporairement le café pendant un mois afin de démonter les murs et d’entreprendre d’importants travaux de renforcement parasismique. Déjà tournée vers les décennies à venir, elle était déterminée à agir en amont pour préserver ce patrimoine.
Le micocoulier du Japon (enoki) présent dans le jardin a offert au café bien plus qu’un simple nom. Une année, un typhon d’une violence exceptionnelle frappa Yokohama, arrachant les toits des maisons voisines qui furent projetés au loin. Mais l’enoki protégea Enoki-Tei de ce même destin.
« L’arbre a perdu quelques branches, mais le bâtiment n’a subi aucun dégât », raconte Andô.
Lorsque la famille Andô s’installa dans cette demeure, l’arbre ne dépassait guère la hauteur des lampes du jardin. Aujourd’hui, il s’élève au-dessus du toit de la maison à deux étages, témoin silencieux de l’histoire de cette demeure et de la famille qui y a vécu.
En mai et juin, les roses fleurissent partout dans Yokohama. C’est la saison idéale pour flâner dans ces rues chargées d’histoire, admirer les bâtiments de style européen encore préservés et, bien sûr, faire une halte à Enoki-Tei.
Pour profiter pleinement de l’expérience je vous recommande de descendre à la station Motomachi-Chûkagai, sur la ligne Minatomirai. Depuis le parc America-Yama, où les fleurs composent un véritable tableau coloré, il suffit de suivre la douce pente menant jusqu’à Enoki-Tei. Sur votre chemin, prenez le temps de découvrir le cimetière général étranger de Yokohama, dernière demeure de Franklin Warren.

Une douce brise vient rafraîchir l’air à l’ombre du micocoulier emblématique du café. (© Kawaguchi Yôko)
Enoki-Tei
- Adresse : 89-6 Naka-ku, Yamate, Yokohama-shi, Kanagawa-ken
- Horaires : en semaine : de 12 h à 17 h 30 (dernière commande à 17 h) ; samedis, dimanches et jours fériés : de 11 h 30 à 18 h (dernière commande à 17 h 30)
- Fermeture : aucun jour de fermeture fixe
- Accès : 8 minutes à pied depuis la station Motomachi-Chûkagai de la ligne Minatomirai
- Site internet : https://www.enokitei.co.jp/ (en japonais)
(Reportage, texte et photographies de Kawaguchi Yôko. Photo de titre : la façade extérieure d’Enoki-Tei, construite en 1927. © Kawaguchi Yôko)