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« Godzilla Minus One » : une véritable réécriture de l’histoire du roi des monstres

Cinéma

Godzilla, le roi des monstres, est de retour dans Godzilla Minus One, la 37e aventure du titanesque lézard. Le réalisateur Yamazaki Takashi situe son Godzilla à la fin de la Seconde Guerre mondiale et agrémente son œuvre de nombreuses références aux autres films de la série, entre autres surprises réservées aux spectateurs.

De Resurgence à Minus One

Yamazaki Takashi, qui a réalisé, écrit et dirigé les effets spéciaux de Godzilla Minus One, avait déclaré ceci à propos de Godzilla Resurgence lors d’un entretien récent avec son réalisateur, Anno Hideaki : « C’était vraiment incroyable ! Quand Tôhô m’a demandé si je voulais bien réaliser le prochain film de la série, je n’arrêtais pas de me demander comment je pourrais bien passer après Resurgence... »

Le célèbre premier Godzilla, sorti en novembre 1954, est né tout juste neuf ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, la mémoire du conflit était encore fraîche, et ce film était le premier à dépeindre les horreurs de la guerre et de la bombe atomique dans un film de kaijû (monstre).

Godzilla Resurgence (2016) a ré-imaginé le film original en mettant en scène ce qui pourrait se produire si la bête apparaissait aujourd’hui. Lui aussi est arrivé sur les écrans cinq ans seulement après le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon et l’accident de la centrale nucléaire Fukushima Daiichi, et le film a encore une fois utilisé Godzilla comme une métaphore du désastre et du pouvoir de l’atome. Il montre la structure originale et le cœur de la franchise sous un jour frais et moderne, tout en réservant également à son audience quelques tours efficaces.

Yamazaki poursuit : « Resurgence a véritablement brûlé la terre derrière lui. Personne n’a voulu le suivre : il aurait fallu être fou pour même y songer ! » Et c’est pourquoi, plutôt que de continuer à explorer le Japon moderne, il a préféré situer son histoire juste après la Seconde Guerre mondiale. C’est donc le tout premier film de la franchise à prendre chronologiquement place avant l’original. Le film plante son décor en 1945, quelques jours avant la fin du conflit, sur l’île fictionnelle mais néanmoins familière d’Ôdo.

Le pilote kamikaze Shikishima Kôichi (joué par Kamiki Ryûnosuke) est forcé de retarder ses attaques à cause d’une panne de son moteur, et doit donc retourner à l’aérodrome d’Ôdo. Cependant, pendant cette soirée, une gigantesque créature qui fait l’objet des légendes locales (Godzilla, bien évidemment !) débarque sur terre, annihilant le corps aéronaval stationné sur place. Les seuls survivants sont Shikishima ainsi que le mécanicien Tachibana Sôsaki (joué par Aoki Munetaka).

Après la guerre, Shikishima retourne à Tokyo et commence à vivre avec Ôishi Noriko (Hamabe Minami) ainsi qu’une jeune orpheline qu’elle a prise en charge. Un jour, Shikishima, travaillant sur un navire de déminage, est envoyé avec ses compagnons de bord pour une mission afin d’arrêter une gigantesque créature qui s’approche du Japon. Et il s’agit de Godzilla. La cause du profond traumatisme de Shikishima. Déterminé à empêcher que la tragédie qu’il a vécu sur l’île d’Ôdo se reproduise, il est cependant témoin d’un drame, de nouveau.

La dernière incarnation de Godzilla est véritablement terrifiante. (© 2023 Toho Co., Ltd.)
La dernière incarnation de Godzilla est véritablement terrifiante. (© 2023 Toho Co., Ltd.)

Le Japon d’après-guerre et Godzilla

Avec chaque sortie d’un nouveau film de la série, un grand défi se pose aux réalisateurs : comment dépeindre la figure principale de la série, ce célèbre monstre titanesque ? Dans Resurgence, Anno Hideaki a présenté la bête comme jamais cela n’avait été fait auparavant, et sur ce point précis, Yamazaki a suivi ses traces en présentant une nouvelle interprétation. Il s’était déjà occupé du roi des monstres dans son film Always : Crépuscule sur la troisième rue avec des images de synthèse, mais également dans le cadre de son aide à la conception de l’attraction « Godzilla : The Ride » pour le parc à thème Seibuen (situé dans la ville de Tokorozawa). Cette fois, on sent qu’il a réellement perfectionné son approche.

Une chose est sûre : contrairement à Resurgence, cette œuvre n’essaie pas de moderniser ou de refaire le volet originel de la série. Si le film fait clairement hommage au premier opus, notamment dans la manière dont Godzilla apparaît sur l’île d’Ôdo, la direction globale de l’œuvre est complètement inverse. On pourrait presque même dire que le thème et les prémices de l’histoire sont une antithèse de l’original.

Godzilla Minus One hérite toutefois de son ancêtre l’utilisation de son titanesque monstre comme une manifestation de la terreur de l’atome. L’origine de Godzilla se situe dans le contexte des bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki, ainsi que des événements entourant le navire Daigo Fukuryû maru, pris dans les essais nucléaires américains en mars 1954. Cela est clairement mis en évidence dans les scènes où l’on peut voir le souffle atomique de la bête, en particulier celle de la destruction du quartier de Ginza. Cette vision de destruction urbaine, dans laquelle une énergie brillante se propage le long du dos de la créature avant de soulever un vent qui envoie les gens et les bâtiments voler, est peut-être sans égale dans l’histoire de la série. Une pluie noire, comme celle qui est tombée sur Hiroshima et Nagasaki après les bombardements, tombe ensuite sur le terrain vague qu’est devenu le quartier le plus chic de Tokyo. Cette vision d’un Ginza pris dans une scène infernale est si finement travaillée qu’elle en coupe le souffle.

Rétrospectivement, on peut dire que nul réalisateur vivant au Japon aujourd’hui ne s’est autant penché sur la Seconde Guerre mondiale que Yamazaki Takashi. Dans la série Always, il dépeint le Japon de la fin des années 50 jusqu’aux années 60. En 2013, dans Kamikaze, le dernier assaut, il raconte l’histoire d’un escadron kamikaze, tandis que « L’homme qu’on appelait pirate » (Kaizoku to yobareta otoko, 2016) dépeint l’histoire d’un homme qui réussit dans l’industrie pétrolière d’après-guerre. La Grande guerre d’Archimède (2019) explore pour sa part l’histoire de la construction du cuirassé japonais Yamato. Même quand il travaille sur des animes populaires tels que Stand By Me Doraemon (2014), Parasite (2015), Dragon Quest : Your Story (2019) et Lupin III : The First (2019), il trouve toujours le temps de faire un film sur la guerre et ses conséquences à la cadence effrénée d’un tous les trois ou quatre ans.

Cet intérêt de Yamazaki pour le Japon d’après-guerre est l’un des éléments-clés de la compréhension de ce nouveau Godzilla. La bête de Minus One a une signification qui va au-delà de la métaphore de la guerre et de l’horreur atomique. Pourquoi attaque-t-il le Japon ? Qu’est-ce qu’est exactement cette monstrueuse créature ? Plusieurs interprétations existent, mais le film aborde directement une hypothèse particulière que les fans et les critiques ont évoquée pendant des années. Les vrais fans de Godzilla se souviennent certainement du film Godzilla, Mothra and King Ghidorah : Giant Monsters All-Out Attack de 2001.

L’idée centrale de cet opus est, comme celle de Minus One, « la fin de la guerre ». Shikishima est un pilote kamikaze qui n’a pas accompli sa mission et qui vit avec une profonde culpabilité d’être le seul survivant de son escadron. Lorsque son angoisse existentielle se lie à cette question essentielle de comprendre pourquoi Godzilla attaque le Japon, cela transforme cette œuvre d’un simple film de kaijû à une nouvelle exploration des horreurs de la guerre par Yamazaki qui fait suite à Kamikaze, le dernier assaut.

Yamazaki Takashi, réalisateur, scénariste et directeur des effets spéciaux, déclare : « Je souhaitais faire quelque chose qui n’avait encore jamais été fait dans la série Godzilla. » (© 2023 Toho Co., Ltd)
Yamazaki Takashi, réalisateur, scénariste et directeur des effets spéciaux, déclare : « Je souhaitais faire quelque chose qui n’avait encore jamais été fait dans la série Godzilla. » (© 2023 Toho Co., Ltd)

Une nouvelle image de Godzilla

Yamazaki lui-même considère Godzilla Minus One comme le sommet de sa carrière et déclare : « J’ai mis toutes mes connaissances et mon savoir-faire de réalisateur dans ce film ». En tant que directeur des effets spéciaux pour le cinéma japonais et réalisateur qui a continuellement travaillé sur la Seconde Guerre mondiale, ainsi que dans sa quête créative d’une nouvelle interprétation du personnage de Godzilla, cela semble bien être le point culminant de tout ce qu’il a su accomplir auparavant.

La présentation et les visuels de ce nouveau Godzilla montrent également l’influence des films hollywoodiens, que Yamazaki affectionne depuis son enfance, en particulier de ceux de Steven Spielberg. La destruction de l’île d’Ôdo par Godzilla contient des références marquées à Jurassic Park (1993), la scène de poursuite en bateau rappelle Les Dents de la mer (1975), et l’horreur qui balaye Tokyo, confrontée à une menace écrasante, est très similaire à celle de La Guerre des mondes (2005). Il y a aussi un clin d'œil au premier Star Wars de 1977, un autre favori de Yamazaki, vers la fin du film.

La façon dont Godzilla est représenté en images de synthèse est également très différente de la bizarrerie artificielle influencée par le tokusatsu (esthétique des effets spéciaux japonais inventée par l’opus originel de la série) de la bête de Resurgence. Cette nouvelle interprétation, qui semble rappeler le Godzilla plus bestial des interprétations hollywoodiennes du personnage, présente une version unique qui mélange les influences japonaises et américaines. Ses yeux, brûlants ardemment tandis qu’il regarde fixement les humains qui se précipitent à ses pieds, portent en eux une terrifiante impression de malice.

Minus One apporte quelque chose de nouveau en utilisant les dernières techniques pour créer une nouvelle image de Godzilla et en le plaçant dans le Japon d’après-guerre. Sa toute première entrée en scène est suffisamment impressionnante et excitante pour vous faire tomber de votre siège, tandis que dans la seconde moitié, les personnages décident enfin de se dresser contre la menace représentée par le roi des monstres. Ce tournant flamboyant rappelle celui de Resurgence, ce qui est sûrement volontaire de la part de Yamazaki.

Quelques critiques néanmoins

Soulignons toutefois quelques problèmes significatifs dans ce film. Thématiquement, on peut comprendre pour quelles raisons Yamazaki l’a situé juste après la Seconde Guerre mondiale, mais le scénario et la direction, par opposition à l’aspect visuel particulièrement mis en avant, ne dépeignent pas efficacement le contexte social, les valeurs et l’esprit de l’époque, et ne présentent donc pas la toile de fond réaliste nécessaire au film. Tous les films de Yamazaki qui ont jusque-là été situés avant, pendant ou après le conflit, ont été adaptés de livres et ont eu d’autres scénaristes. Celui-ci est toutefois issu de son propre travail, et à ce titre, je pense que son histoire avait un espace suffisant pour établir une base plus solide.

Le personnage principal de Shikishima présente une complexité convaincante, mais les personnages environnants, y compris celle pour laquelle il éprouve un intérêt amoureux, Ôishi Noriko, semblent n’être que des esquisses superficielles. Le film ne parvient pas vraiment à transmettre correctement leurs motivations ou leurs relations. Comparé à Resurgence, qui a intentionnellement ignoré les drames humains, Minus One semble avoir cruellement besoin de cet élément, sans être réellement capable de le livrer au spectateur. C’est ce qui peut expliquer pourquoi, lorsqu’à la moitié du film, l’histoire abandonne quelque peu les relations entre ses personnages pour passer à la lutte contre Godzilla, il se montre beaucoup plus convaincant.

Bien évidemment, Minus One est avant tout un Godzilla. Tous les réalisateurs qui se sont occupés de cette série ont dû lutter pour rendre les parties du film sans la gigantesque créature intéressantes, et à ce titre, ce dernier volet perpétue réellement la tradition de la série. Quoi qu’il en soit, ce nouveau Godzilla japonais piétine l’ère moderne avec une force incroyable, montrant comment le roi des monstres est tout à fait capable de s’adapter à toutes les époques. J’applaudis donc avec enthousiasme l’audace de cette dernière version, et c’est avec hâte que j’attends de voir comment la série continuera de se développer.

(© 2023 Toho Co., Ltd.)
(© 2023 Toho Co., Ltd.)

Le film

  • Réalisateur, scénariste, directeur des effets spéciaux : Yamazaki Takashi
  • Casting : Kamiki Ryûnosuke, Hamabe Minami, Yamada Yûki, Aoki Munetaka
  • Musique : Satô Naoki
  • Année : 2023
  • Site officiel : https://godzilla-movie2023.toho.co.jp/

Bande-annonce

(Photo de titre : © 2023 Toho Co., Ltd.)

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