« Vengeance à Kobikichô » : un samouraï face à une énigme magistrale à Edo
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L’action se déroule dans le quartier des théâtres d’Edo…
Kobikichō est l’ancien nom du quartier d’Higashi-Ginza à Tokyo, où se trouve aujourd’hui le théâtre de kabuki Kabuki-za. Ce nom trouve son origine dans le fait que, lors de l’agrandissement du château d’Edo, on y installa des « artisans scieurs de long » chargés de scier le bois des charpentes (kobiki). Ce fut donc d’abord un quartier d’artisans, puis des théâtres y ouvrirent les uns après les autres et le quartier se transforma peu à peu en l’un des principaux « quartiers des théâtres » (shibai-machi) d’Edo.
Le quartier des théâtres était qualifié de « lieu de débauche », tout comme le quartier des maisons closes, un lieu de divertissement officiel et dûment réglementé, par le shogunat. Samouraïs et bourgeois y partageaient des divertissements au-delà des différences de rang, et le quartier est devenu le berceau d’une nouvelle culture et de nouvelles mœurs, empreintes d’un esprit de liberté. C’est dans ce quartier à la pointe de la culture urbaine, que se déroule « Vengeance à Kobikichô » (titre original : Kobukichô no adauchi), centré sur un drame de vengeance à l’ancienne, propre à la société des samouraïs.

Le protagoniste, Kase Sôichirô (Emoto Tasuku), arrive à Kobikichô, à Edo, en provenance du domaine provincial de Mino-Tôyama.
L’œuvre originale est un roman de Nagai Sayako. Sorti en 2023 après avoir été publié en feuilleton dans le magazine Shôsetsu Shinchô entre 2019 et 2020, cette œuvre (encore non traduite en français) a réalisé l’exploit en devenant le troisième ouvrage à remporter à la fois le prix Naoki et le prix Yamamoto Shûgorô.
L’interlocuteur mystérieux fait son apparition
L’histoire se déroule en janvier de l’an 7 de l’ère Bunka (1810), au Morita-za de Kobikichô. Tout commence par une scène de vengeance qui se déroule juste à côté du théâtre, le soir même où la pièce de kabuki Kanadehon Chûshingura est représentée pour la dernière fois de la saison. Sous les yeux d’une foule de badauds sortant du théâtre, un jeune samouraï du nom d’Ina Kikunosuke décapite l’assassin de son père. Ce combat à mort fait grand bruit dans tout Edo, sous le nom de « Vengeance à Kobikichô ».

Inô Kikunosuke (Nagao Kento, à droite) livre un combat acharné à Sakubei (Kitamura Kazuki), qui a tué son père et s’est enfui, dans le quartier de Kobikichô.
L’histoire avance en dévoilant peu à peu les circonstances qui ont mené à cette vengeance. Le roman se compose de six parties et se déroule sous la forme d’un récit où différents personnages se succèdent pour raconter les événements, du premier au cinquième acte. L’interlocuteur est un samouraï qui se présente comme un parent de Kikunosuke ; on ne sait rien de lui, si ce n’est qu’il souhaite connaître le déroulement de cette vengeance. Son identité n’est révélée qu’au dernier acte, par Kikunosuke lui-même.
Dans le roman, l’interlocuteur invisible ne prononce pas un mot jusqu’à la fin. Dans le film, il apparaît en tant que personnage principal et joue le rôle du « détective » pour découvrir la vérité. Pour cette adaptation, le réalisateur et scénariste Minamoto Takashi a audacieusement réorganisé la structure du récit.
Ce personnage principal est Kase Sôichirô (Emoto Tasuku), un ancien samouraï du clan Mino-Tôyama. Il a fait un long voyage jusqu’à Edo et mène l’enquête dans le quartier de Kobikichô. Ses interlocuteurs sont tous des membres de la troupe Morita-za qui ont côtoyé Kikunosuke (Nagao Kento) jusqu’à ce qu’il venge la mort de son père en sabrant Sakubei (Kitamura Kazuki).

Sôichirô rassemble les témoignages des cinq membres de la troupe Morita-za, y compris le metteur en scène Shinoda Kinji (Watanabe Ken, au premier plan), et découvre la vérité surprenante qui se cache derrière cette vengeance.
Les personnages qui racontaient l’histoire à la première personne dans les actes 1 à 5 du roman apparaissent dans le film dans le même ordre. Ippachi (Seto Kôji), « geisha de l’entrée » chargée d’attirer les spectateurs ; Yosaburô (Takitô Kenichi), « chorégraphe » des combats ; Hotaru (Takahashi Kazuya), acteur travesti et « costumier » ; Oyoné (Imoto Ayako), l’épouse de Hisakura (Masana Bokuzô), « accessoiriste » extrêmement taciturne, qui prend la parole à sa place ; et Kinji (Watanabe Ken), le « scénariste » qui supervise le scénario et la mise en scène. Les fragments racontés par ces cinq personnages s’assemblent pour révéler, à la fin, une vérité surprenante.
Columbo dans un film de samouraïs !
L’intrigue est fidèle à l'œuvre originale. Que l’on ait lu le roman avant de voir le film ou le contraire, les lecteurs et les spectateurs ne manqueront pas d’apprécier pleinement la dynamique qui transforme un « roman captivant » en un « film captivant ». Qu’en ont pensé l’acteur qui a incarné le rôle principal et l’auteure originale ? Nous avons demandé à Emoto Tasuku et Nagai Sayako de nous en parler.
― Est-ce la première fois qu’un de vos romans est adapté au cinéma ?
NAGAI SAYAKO Oui. C’était intéressant de découvrir que c’est de cette manière que mon roman se transforme en images.
EMOTO TASUKU Qu’avez-vous pensé lorsque vous avez entendu parler de l’idée de confier le rôle principal à Kase Sôichirô ?
N.S. Comme le réalisateur M. Minamoto est quelqu’un qui sait créer de belles histoires, je me disais en mon for intérieur que si ce livre devait être adapté à l’écran, Sôichirô serait le choix idéal pour le rôle principal. C’est pourquoi, quand j’ai reçu le scénario, je me suis dit : « Ah, je le savais ! » Le fait que Sôichirô écoute chacun des personnages à tour de rôle est resté fidèle à l’œuvre originale, et j’ai beaucoup apprécié cet aspect-là.
― Dans le roman, le passé des personnages est décrit en détail afin de leur donner de la profondeur, aspect qui a été supprimé dans le film.
N.S Dans le film, les acteurs incarnent pleinement leurs personnages, y compris leur profil. Même en dehors des répliques, on perçoit le caractère des personnages dans les moindres détails. C’est ce que j’ai ressenti en tant qu’auteur de l’œuvre originale, et je pense que ceux qui ont lu le roman auront la même impression en regardant le film. Quant à ceux qui ont vu le film sans avoir lu le livre, ils auront peut-être envie de le revoir après avoir lu l’original. C’est du moins ce que je me permets de penser (rires).

Sôichirô s’approche d’Ippachi (Seto Kôji, à gauche), geisha du Morita-za.
― À quel moment avez-vous lu vous-même l'œuvre originale, M. Emoto ?
E.T. Je l’avais déjà lu avant qu’on parle d’une adaptation au cinéma. Je l’ai lu dès sa sortie en édition grand format. En ce qui me concerne, 30 % des livres que j’achète quand je vais en librairie sont des livres que je suis venu chercher. Les 70 % restants, ce sont des livres que je découvre en fouillant parmi les autres. J’ai trouvé « Vengeance à Kobikichô » en pile sur une étagère. Mon père [Emoto Akira, lui-même acteur] est né à Kobikichô, le titre a attiré mon attention.
N.S. Je suis ravie de l’apprendre ! Merci !
E.T. Le récit se développe épisode par épisode, aviez-vous déjà un synopsis détaillé à l’avance ?
N.S. Seuls le début et la fin étaient fixés. Pour le reste, j’ai construit le profil de chaque personnage au fur et à mesure qu’ils apparaissaient. Je réfléchissais à quel moment et dans quelle mesure révéler certaines informations, afin de créer un sentiment de déséquilibre qui s’installe progressivement au fil de l’histoire.
E.T. La narration à la première personne était-elle prévue dès le départ ?
N.S. En fait, j’étais journaliste à l’origine, et ça me vient naturellement. C’était mon métier de conduire des interviews. Il me fallait un style pour retranscrire des récits à la première personne par la personne qui mène des interviews avec des gens qu’il rencontre pour la première fois. C’est Sôichirô qui a porté ce style. Car dans le roman, Sôichirô occupe une position qui lui permet de ne faire qu’un avec le lecteur.
― Dans le roman, Sôichirô était décrit comme un personnage rude, à l’allure de samouraï, mais le personnage incarné par M. Emoto est tout autre.
N.S. Je ne m’en étais pas rendu compte, mais il paraît que les lecteurs se demandent en lisant : « Mais qui est donc ce type qui écoute ? » Je pense que les spectateurs du film pourront eux aussi ressentir cette atmosphère. Le Sôichirô incarné par M. Emoto est à la fois insouciant et affable, mais il dégage vraiment ce sentiment de soupçon qui fait qu’on se demande « mais que fait-il ici ? ».
E.T. Le réalisateur m’avait dit à l’avance que le personnage de Sôichirô s’inspirait de Columbo. Lors de l’essayage des costumes, il m’a même demandé : « Il ne pourrait pas avoir un style un peu plus Columbo ? » (rires). On aurait dit qu’il voulait créer une sorte de Columbo-film-de-samouraï. C’est ainsi que le personnage a acquis cette double facette. Comme l’interlocuteur n’apparaît pas dans l’œuvre originale, j’avais une certaine liberté. Même si cette liberté peut aussi être source de contraintes, en fait.

Sôichirô semble même avoir des gestes à la Columbo !
N.S. Le Sôichirô que j’ai imaginé correspondait davantage à la position d’un joueur dans un jeu de rôle. Quelles que soient ses fluctuations émotionnelles, il ne devait faire qu’un avec le lecteur. C’est pourquoi j’ai utilisé peu de couleurs personnelles. L’idée de Columbo reflète la personnalité du réalisateur Minamoto lui-même.
E.T. C’est tout à fait vrai. C’est pourquoi il restait beaucoup d’inconnues avant de commencer le tournage. Le premier jour, on a tourné la scène où Sôichirô, arrivé à Edo, repère le Morita-za et s’en approche en disant « C’est ici ». Lors des essais, dans la foule, je m’étais contenté d’éviter les gens normalement. Mais le réalisateur m’a dit : « Avance tout droit, même si tu bouscules du monde. » Je pense que c’est ce moment-là qui m’a le plus aidé à cerner le personnage de Sôichirô tout au long du tournage.
― Qu’avez-vous pensé en voyant Sôichirô à l’écran ?
N.S. « Il a du style ! » (rires). C’est dans ces petits détails qu’on se dit : « Ah, cette personne est chaleureuse et brûle de passion. » C’est comme ça qu’on a peu à peu l’impression qu’il ne fait qu’un avec le public, et je me suis dit : « Ah, c’est génial. »
Tourner des films historiques dans les studios crée des moments privilégiés
― J’ai commencé cette interview en vous demandant une photo tous les deux ensemble, mais si j’ai bien compris, vous ne vous étiez jamais rencontrés avant aujourd’hui ?
E.T. Tout à fait, c’est la première fois ! Mais je crois que vous êtes venue un jour sur le tournage, n’est-ce pas ?
N.S. Oui, mais malheureusement, M. Emoto n’était pas présent ce jour-là. J’ai assisté au tournage et, tant que j’y étais, j’en ai profité pour participer en tant que figurante à la scène d’ouverture, je suis dans la foule qui assiste à une pièce de théâtre (rires).
― Je ne vous ai même pas remarquée !
N.S. Ah, mais je prends cela comme un compliment ! Cela signifie que j’ai été une excellente figurante (rires). J’étais tellement absorbée par le jeu des acteurs que, en un clin d'œil, on m’a annoncé : « Voilà, c’est terminé. » Alors que j’ai moi-même beaucoup de mal à enfiler un kimono, on m’a habillée en un instant. J’ai vraiment senti le professionnalisme. J’ai été très impressionnée par l’étendue de ce savoir-faire.
E.T. C’est vrai. Le décor est à la fois gigantesque et conçu avec une telle minutie qu’on a l’impression de pouvoir filmer de n’importe quel angle. Pendant toute la durée du tournage, chaque jour je me suis dit que le travail des artisans des studios Tôei était vraiment impressionnant.
― Le décor du quartier des théâtres est également superbe et plein de séduction.
N.S. À l’époque d’Edo, le système des castes était très rigide. Malgré cela, le quartier des théâtres attirait aussi bien des personnes issues de la classe des samouraïs que des personnes nées pauvres. Mais leur passion pour la « création », « créer quelque chose », était la même. C’était cette vision d’un monde sans hiérarchie que je souhaitais dépeindre. Je voulais créer une histoire où cela puisse se fondre dans l’esthétique des samouraïs, sans s’y opposer.
― Quelle impression vous ont laissés les théâtres d’Edo, M. Emoto ?
E.T. Même si l’époque a changé, le monde du théâtre et des loges m’est familier. En revanche, pour Sôichirô, c’est une première et il doit rester bouche bée et ébloui comme un fan. Le décor du quartier des théâtres était vraiment impressionnant. Travailler dans un studio de cinéma, c’est vraiment quelque chose de spécial. J’avais à peine plus de dix ans quand je suis allé pour la première fois chez Tôei, très jeune, mais suffisamment mûr pour ressentir l’ambiance effrayante, où les cris fusaient de toutes parts (rires). Mais c’était justement cette passion de « créer quelque chose », et c’était un lieu où s’incarnaient la bienveillance et l’entraide, tout comme dans les théâtres que l’on voit dans le film.

Le soir de la vengeance, la pièce de kabuki Kanadehon Chûshingura était jouée au théâtre Morita-za.
N.S. Le monde que j’avais imaginé seule chez moi s’est transformé en un immense décor de studio, avec une foule de figurants et une équipe qui s’affairait dans tous les sens. Je me suis dit : « Ça prend des proportions incroyables ! » (rires). Je suis vraiment ravie que cela ait donné une œuvre aussi magnifique.
E.T. Ce qui me réjouit le plus sur le tournage d’un film historique authentique comme celui-ci, c’est que cela insuffle une véritable effervescence au studio. C’est l’occasion pour chacun de montrer son savoir-faire. Chacun a plus d’un tour dans son sac. Travailler dans une telle ambiance est à la fois intense et agréable. Le tournage se déroule dans une atmosphère tendue, comme si l’on marchait sur une corde raide. Ce fut un moment très enrichissant.
(Photos d’interview : Hanai Tomoko. Images du film : © 2026 Comité de production de Kobikichô no adauchi © 2023 Nagai Sayako/Shinchôsha)
Le film
- Réalisation, scénario : Minamoto Takashi
- Basé sur l'œuvre originale de Nagai Sayako
- Casting : Emoto Tasuku, Kitamura Kazuki, Nagao Kento, Seto Kôji, Takitô Kenichi, Imoto Ayako, Watanabe Ken
- Année de production : 2026
- Durée : 120 minutes
- Site officiel : https://www.kobikicho-movie.jp/







