Les légendes vivantes du Japon

Un demi-siècle d’illustrations pour les enfants : Gomi Tarô et le travail de création

Culture Livre

Né cinq jours après la fin de la Seconde guerre mondiale, Gomi Tarô a publié son premier album jeunesse à 27 ans et a fêté ses 80 ans l’an dernier. Son envie de créer ne faiblit pas, et ses œuvres lui valent de nombreux fans de tous âges et de tous pays. Nous l’avons rencontré pour discuter de son travail dans la galerie de Tokyo qui a présenté, outre les quelques quatre cents albums qu’il a créés, toutes les traductions existantes dans le monde entier.

Gomi Tarô GOMI Tarō

Né en août 1945 dans la ville de Chôfu, dans la préfecture de Tokyo, il est diplômé de la Kuwasawa Design School. À la fin de ses études, il travaille d’abord comme designer industriel avant de se lancer dans l’univers des albums jeunesse. À ce jour, il en a écrit autour de quatre cents, et il a reçu de nombreux prix, au Japon comme à l’étranger, à commencer par celui de la Foire du livre de jeunesse de Bologne. Plusieurs de ses albums ont un succès qui dure et sont traduits dans plusieurs langues dont le français, comme C’est le printemps, Gribouillages, On fait tous caca ou Monsieur Squelette. Le livre Boku ha fune (« Je suis un bateau », non traduit en français), paru en 2025 au Japon, a été récompensé par le trentième grand prix du Japon de l’album jeunesse.

Des œuvres complètes qui forment un « paysage »

Une exposition dédiée à Gomi Tarô s’est tenue récemment à la Lurf Gallery de Tokyo, où l’on a pu observer les œuvres complètes de l’artiste depuis son premier album jeunesse sorti en 1973 jusqu’au plus récent, paru l’an passé. Y ont été présentés 372 albums en langue japonaise, ainsi que leurs traductions dans une trentaine de langues. Les œuvres en langues étrangères, à commencer par celui de l’album Minna unchi, traduit en français sous le titre On fait tous caca, ont réellement fait comprendre que l’univers de l’auteur dépasse toutes les frontières.

Gomi Tarô explique que même s’il pensait comprendre intellectuellement que ses albums étaient largement diffusés, il n’en avait pas une perception concrète, et il avait envie de voir le paysage qui serait créé en les alignant côte à côte. « Si on me demande s’il y a eu des transformations en cinquante ans, je ressens plutôt profondément le contraire, c’est-à-dire que je n’ai pas bougé, que je n’ai pas changé », ajoute-t-il.

Les visiteurs pouvaient toucher aux livres exposés et les lire comme bon leur semble. On voit à gauche les traductions en langues étrangères, dont la première a été, en 1979, celle de Hayaku aitaina en anglais américain, sous le titre Coco can’t wait. À droite, il s’agit de traductions dans différentes langues de Kingyo ga nigeta (« Le poisson rouge s’est enfui », non traduit en français) ou de Minna no unchi (traduit en français sous le titre On fait tous caca).
Les visiteurs pouvaient toucher aux livres exposés et les lire comme bon leur semble. On voit à gauche les traductions en langues étrangères, dont la première a été, en 1979, celle de Hayaku aitaina en anglais américain, sous le titre Coco can’t wait. À droite, il s’agit de traductions dans différentes langues de Kingyo ga nigeta (« Le poisson rouge s’est enfui », non traduit en français) ou de Minna unchi (traduit en français sous le titre On fait tous caca).

À gauche, Koushi no haru (publié en français sous le titre C’est le printemps) qui a été couronné par le prix de la Foire du livre de jeunesse de Bologne en 1981. À gauche, Boku ha fune (« Je suis un bateau », non traduit en français) publié par l’auteur à l’âge de 79 ans, dans lequel il confie ses souvenirs d’un demi-siècle de création d’albums jeunesse à un petit bateau qui se demande d’où il vient et où il va.
À gauche, Koushi no haru (publié en français sous le titre C’est le printemps) qui a été couronné par le prix de la Foire du livre de jeunesse de Bologne en 1981. À gauche, Boku ha fune (« Je suis un bateau », non traduit en français) publié par l’auteur à l’âge de 79 ans, dans lequel il confie ses souvenirs d’un demi-siècle de création d’albums jeunesse à un petit bateau qui se demande d’où il vient et où il va.

Qu’est qu’un « album jeunesse » ?

À ses débuts Gomi Tarô travaillait comme designer industriel et comme concepteur publicitaire, et il souffrait de la nécessité de penser aux consommateurs et aux clients. Mais en découvrant le plaisir de réaliser des albums, il n’a plus jamais eu conscience de travailler ni de créer pour les enfants.

« D’ailleurs, en réalité, c’est quoi un livre pour enfants ? Employer ce terme, c’est dire qu’on veut faire quelque chose d’édifiant pour les enfants, dans le domaine de la morale, de l’éducation, ou encore de l’ordre, autrement leur inculquer le sens des valeurs des adultes. Moi, je dessine des albums et je me demande ensuite s’il y aura des gens à qui ça plaira. Il se trouve que c’est le cas de beaucoup d’enfants. Et pas seulement au Japon. »

« Les enfants ne lisent pas les livres que les adultes leur conseillent, mais ceux qu’ils ont envie de lire. Ils font une rencontre avec un livre. Si on leur dit d’emblée que c’est un livre pour enfants, on enlève cette spontanéité. Malgré ça, il y a toujours des adultes qui font obstacle entre les livres et les enfants. Je me suis toujours dit qu’il n’était pas nécessaire de créer des livres qu’il fallait lire aux enfants. Quand j’ai commencé, je me suis souvent fâché avec les éditeurs. Maintenant que ça ne m’arrive plus, c’est moins drôle. Quand je vois tous mes livres, je me souviens de ce passé, et j’ai vraiment conscience que les albums ont changé au Japon depuis que j’ai commencé à en faire. »

On fait tous caca : un succès universel

C’est en 1977 qu’est paru ce titre, l’un des plus connus de Gomi Tarô.

« Je crois que les enfants ont pour le “caca” le même intérêt que pour la “nourriture” ou les “jouets”. Mais dans notre culture, ce n’est pas un sujet dont les adultes aiment parler. »

Il explique comment l’idée lui est venue : « J’avais rendez-vous avec le directeur d’un zoo, tôt un matin. Il était six heures quand j’y suis entré par une porte de derrière, et je l’ai traversé en marchant tranquillement jusqu’au laboratoire où il travaillait. Dans la belle lumière matinale, les crottes fumantes des animaux m’ont paru splendides. »

Il ajoute qu’il s’est soudain rendu compte qu’il prenait beaucoup de photos.

« Plus tard, tout a été ramassé, et il n’est plus resté que le zoo tout propre. J’avais eu de la chance. En partant, je me suis dit que j’allais dessiner un album sur les crottes. Des livres sur la nourriture, il y en avait, mais aucun qui montrait vraiment le “résultat” de la nourriture, ce qu’il en reste à la sortie du corps. J’ai commencé à dessiner, et lorsque j’ai obtenu quelque chose que je trouvais amusant, je l’ai montré à la maison d’édition. Sa réaction n’a pas été très enthousiaste, on m’a dit : “Comment ça, un livre sur le caca ?” »

Mais l’album est paru, et les enfants l’ont très vite adopté.

« Ils ont dû être contents qu’un adulte ait dessiné quelque chose sur ce sujet. J’ai reçu beaucoup de lettres d’enfants. Il y a même eu un garçon qui m’a envoyé son “journal du caca” ! »

Un jour, il a eu la visite inattendue d’une éditrice française, qui lui a expliqué qu’elle souhaitait traduire ce titre en français. Elle ne lisait pas le japonais, mais elle avait vu les images qui lui avaient plu. Gomi Tarô dit que ce n’est qu’à ce moment-là qu’il a pris conscience du fait qu’il y avait à l’étranger des gens qui s’intéressaient aux mêmes choses que lui. La version française est parue en 1989. L’album a ensuite été traduit dans 18 autres langues.

La version originale de On fait tous caca (Nippon.com)
La version originale de On fait tous caca (Nippon.com)

Au fur et à mesure que paraissaient les éditions étrangères, affluaient les lettres d’enfants des pays des langues traduites.

« On fait tous caca est peut-être un peu particulier, mais la lecture de mes albums semble donner à tout le monde l’envie de parler. Certains enfants m’envoient aussi leurs dessins ou leurs jeux de mots. Ils s’amusent tous autour de mes livres. »

De plus en plus d’amis dans le monde

Gomi Tarô reçoit des mails du monde entier, d’Azerbaïdjan comme d’Afrique du Sud, sur tous les sujets possibles, y compris des offres pour les droits ou des demandes d’interviews en ligne. Pour les traductions, il s’en remet au sens des traducteurs.

« Mon but est d’écrire des textes courts et vifs, fusionnels avec les images. Comment les traducteurs comprendront-ils ce que j’ai écrit ? Comment les transposeront-ils dans leur langue ? Ce sont des questions auxquels les traducteurs sont toujours confrontés, et j’ai la faiblesse de penser que même dans une autre langue, mes albums restent essentiellement les mêmes. »

Certains des albums sont de l’art « participatif ». La série Gribouillages (publiée entre 1990 et 1992) est composée de livres dans lesquels le lecteur est invité à compléter les images que Gomi a commencées. Ils ont été publiés en 18 langues, et l’auteur a tenu des ateliers à leur sujet dans le monde entier.

« Quand j’organise des ateliers à l’étranger, je m’entends tout de suite bien avec les enfants. Même si je les rencontre pour la première fois, nous avons le sentiment que nous nous connaissons. On s’amuse bien ensemble. Ces rencontres m’apportent beaucoup de nouveaux amis au-delà des langues. »

La spirale de l’exposition formée par les éditions internationales de Gribouillages.
La spirale de l’exposition formée par les éditions internationales de Gribouillages.

Quand il était jeune, Gomi aimait voyager pour le plaisir, mais ces dernières années, il se déplace surtout pour des salons et des ateliers. Il s’est rendu dans la plupart des pays d’Europe et d’Amérique latine, et aussi de nombreuses fois en Chine et en Afrique.

Quand il voyage en dehors du Japon, il lui arrive de découvrir ses albums en entrant dans des librairies lors de ses promenades. « Je vois un livre qui me dit quelque chose et je me rends compte que c’est moi qui l’ai écrit ! Ça me fait indéniablement plaisir. »

Créer des albums, une « addiction »

Né peu de temps après la dernière guerre, l’enfant qu’il était a beaucoup joué. Il y avait encore à Tokyo des rizières et des champs, où il s’amusait avec des toupies beigoma ou tapait dans des boîtes de conserve vides au lieu de ballon. Il aimait particulièrement creuser des trous, ce qu’il faisait non seulement dans des terrains vagues mais aussi dans des jardins et les cours d’école.

Il compare parfois cette activité à la création d’albums. « Ici, je vais tourner un peu. Ou bien est-ce que je devrais creuser un peu plus profondément ? Creuser un trou, c’est vraiment passionnant. Et moi, je sais très bien le faire. »

« Je n’ai pas de méthodologie. Je dirais que j’ai passé ma vie à rassembler du matériel pour écrire des albums. Il y a tellement de choses intéressantes, et cet instant où j’arrive à dessiner l’humeur du moment, l’image que je vois, ou celui où je me dis que je vais y arriver, est toujours excitant. »

L’envie de réaliser un livre est plus forte chez lui que celle de dessiner une image. Il ne sait pas si cette activité créatrice est pour lui un travail ou un jeu, mais, ajoute-t-il, il a toujours envie, lorsqu’il en termine un, de se lancer dans le suivant.

« J’aime la forme du livre. On peut fabriquer un trou dans un livre animé ou le découper si l’on veut. C’est lorsque je suis au travail sur un livre que je me sens le plus apaisé. Il se peut que ce soit une addiction. Un livre, c’est comme une plateforme dans laquelle on peut présenter des idées de toutes sortes, avec des possibilités infinies. »

(Texte et interview d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Gomi Tarô en décembre 2025 lors de l’exposition dédiée à ses albums à Tokyo. Toutes les photos : Hanai Tomoko, sauf mentions contraires.)

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