Exploration de l’histoire japonaise
Tokugawa Ieyasu face aux groupes religieux
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Le soulèvement Ikkô témoigne de la puissance des groupes religieux
Le Japon de l’époque Sengoku (environ 1467-1600) et les religions en deux caractéristiques :
- Groupes religieux tolérés suite au principe de la liberté de conscience et de la séparation du religieux et de l’État.
- Groupes religieux réprimés quand ils menacent le pouvoir.
De manière générale, la politique religieuse des clans à l’époque Sengoku consistait essentiellement à accepter et tolérer les religions. Même Oda Nobunaga, qui a pourtant sévèrement réprimé le mouvement des moines du mont Hiei et du temple Osaka Hongan-ji, était plutôt accommodant, seuls les groupes qui refusaient de transiger ou se montraient hostiles à son égard s’attiraient ses foudres.
À l’époque Sengoku, les pouvoirs temporel et spirituel étaient clairement séparés et les clans protégeaient généralement les groupes religieux. Ils n’avaient recours à la répression qu’en cas de différend politique (cf. « Tout Tokugawa Ieyasu » écrit par Shiba Hiroyuki, éditions Heibonsha).
Peut-être par manque d’expérience, le jeune Ieyasu ne partage pas cette vision. Le soulèvement Ikkô de Mikawa en 1563 va lui servir de leçon.
À cette époque, Ieyasu guerroye pour pacifier la province de Mikawa (à l’est de l’actuelle préfecture d’Aichi, au centre du pays) et il a besoin de vivres (de riz) pour nourrir ses hommes. Il en soutire donc de force aux temples de l’école Ikkô. Cette initiative radicale et imprudente dégénère d’abord en conflit avec les moines et les fidèles, puis débouche sur une bataille.
Ikkô est une école affiliée au Hongan-ji, un temple d’obédience amidiste fondé par Shinran (1173-1262). À l’époque Sengoku, c’était l’un des plus puissants groupes armés et comme les temples jouissaient d’une forme d’extraterritorialité, les seigneurs ne pouvaient pas intervenir.
Avec cette malencontreuse réquisition, Ieyasu se met à dos une puissance considérable. La bataille est si âpre qu’elle fait partie des « trois grandes crises » de sa vie. Ses vassaux qui étaient de l’école Ikkô se détournent de lui et rejoignent le camp de l’école Hongan-ji. Ses alliés ne font plus bloc, la bataille s’éternise et connaît plusieurs rebondissements mais les forces rebelles finissent par s’épuiser au combat.
Ieyasu feint d’accepter la proposition de paix des frondeurs qui exigent un droit d’asile dans les temples et la grâce pour les moines et les fidèles : il désarme ses opposants puis rompt le traité de paix, il détruit les temples, expulse les moines et les paroissiens de Mikawa et met définitivement fin au conflit.
Tirant la leçon de sa mésaventure, il coupe les ponts et dans les vingt années qui vont suivre, il n’aura plus aucun lien avec le Hongan-ji. La révolte Ikkô de la province Mikawa lui aura fait prendre conscience de la redoutable puissance des groupes religieux.
De nos jours, l’école Hongan-ji est basé au Nishi Hongan-ji de Kyoto et l’Annuaire des groupes religieux publié par l’Agence de la culture lui attribuait en 7,67 millions de fidèles en 2025, ce qui en fait la plus école bouddhique la plus importante du Japon.
Utiliser les groupes religieux pour affaiblir l’adversaire
Vingt ans plus tard, Ieyasu reconsidère ses positions et envisage d’utiliser la force de frappe du Hongan-ji.
En décembre 1583, alors qu’il est en conflit ouvert avec Toyotomi Hideyoshi et que la situation est explosive, Ieyasu choisit de pardonner les disciples de l’école Hongan-ji et autorise que les temples de Mikawa soient reconstruits car pour l’emporter sur Hideyoshi, il a alors besoin des hommes du Hongan-ji. Mais ces derniers se sont ralliés à Hideyoshi. Si le plan de Ieyasu échoue ainsi, ce dernier est un pragmatique, et il cherche malgré tout à se réconcilier avec Hongan-ji car il veut à tout prix s’attirer le soutien de cette puissance école qu’il a tant détestée.
Après la mort de Hideyoshi qui s’était attiré les bonnes grâces du Hongan-ji, la voie est libre, Ieyasu ambitionne de prendre le pouvoir suprême. Pourtant des événements inattendus vont se produire.
Kennyo (1543-92, 11e révérend de la lignée) était à la tête du Hongan-ji quand s’est déclaré le soulèvement Ikkô. Nous sommes dans la deuxième moitié du XVIe siècle et l’école est alors à son apogée. Quand son fils, Kyônyo lui succède vers 1603, il quitte le Hongan-ji pour fonder le Miei-dô (un temple où sont conservés les portraits des fondateurs de l’école) et crée de facto une nouvelle branche. C’est le schisme.
De nos jours encore les deux branches du Nishi Hongan-ji et de Higashi Hongan-ji coexistent.

Portrait de Kennyo (11e révérend de l’école Hongan-ji). Ce pilier spirituel de l’école Ikkô pendant la période Sengoku a notamment pris la tête des forces engagées dans la bataille d’Ishiyama qui l’a opposé pendant plus de dix ans aux hommes de Oda Nobunaga. (Réplique conservée aux Archives des documents historiques de l’Université de Tokyo)

Le Miei-dô du Higashi Hongan-ji (à Kyoto) a été édifié suite au départ de Kyônyo du Hongan-ji, épisode qui provoqua un schisme, l’école ayant désormais une branche Est (Higashi Hongan-ji) et une branche Ouest (Nishi Hongan-ji). (Pixta)
Certains arguent que le schisme aurait été orchestré par Ieyasu qui avait été mis à mal par la rébellion Ikkô de Mikawa et qui espérait que le départ de Kyônyo affaiblisse le Hongan-ji. Aucune source historique n’est jamais venue étayer cette thèse, mais l’hypothèse est séduisante.
Quoiqu’il en soit, quand Ieyasu s’empare du pouvoir, la séparation des pouvoirs temporels et spirituels de l’époque Sengoku n’est plus à l’ordre du jour et le Hongan-ji est placé sous le contrôle du shogunat. Cette prise en main du volet religieux est sa marque.
D’abord prudent, Ieyasu finit par interdire le christianisme
N’oublions pas de parler des relations de Ieyasu à Tenkai (?1536-1643) qui dirigeait l’école Tendai et à Konchiin Sûden (1569-1633) de l’école Rinzai. Les deux hommes conseillaient Ieyasu et ils ont pesé sur sa politique religieuse, notamment au sujet de l’interdiction du christianisme.

Tenkai (également appelé Jigen Daishi, ici à gauche) et Ishin Sûden (Konchiin Sûden, à droite). Ces conseillers de Ieyasu ont eu une influence non négligeable sur la proscription du christianisme. (Les deux portraits sont des répliques conservées aux Archives des documents historiques de l’Université de Tokyo)
Aux débuts du shogunat, vers 1603, Ieyasu a choisi de laisser le christianisme se développer au Japon. Comme il souhaitait profiter des retombées du négoce avec l’étranger, il a laissé faire les missionnaires. Fort de son expérience, Ieyasu a d’abord choisi de se conformer aux principes de tolérance de l’époque Sengoku.
Mais le christianisme qui prône l’égalité de tous devant Dieu, compromettait l’ordre social de la société féodale. Avec 8 000 baptêmes en 1606, la situation devient incontrôlable, Ieyasu en vient à redouter son essor.
D’autant plus que les écoles bouddhiques de Tenkai et Sûden sont fondamentalement incompatibles avec les tenants du christianisme, qu’ils ne reconnaissent pas comme religion. Ils ont probablement œuvré à son interdiction du christianisme puisqu’ils avaient l’oreille de Ieyasu. En 1612, le décret d’interdiction est instauré à Edo, Sunpu, Kyoto et Nagasaki, puis étendu à l’ensemble du pays en 1613.
Les émissaires espagnols demandaient « être autorisés à rechercher des ports propices au commerce international » mais leurs expéditions sur le littoral allant de Edo au Tôhoku (nord-est) ont également accéléré l’interdiction du christianisme.
En effet, ils cherchaient moins des ports de négoce que des mines d’or et d’argent. Ieyasu a vite compris que les Espagnols avaient des ambitions commerciales, mais aussi territoriales (cf. « Tout sur Tokugawa Ieyasu » écrit par Owada Tetsuo, KK Longsellers).
Après s’être accommodé du christianisme, Ieyasu a durci sa ligne. Et en gestionnaire avisé, il a réussi à mettre en place un système qui lui donnait le contrôle des bénéfices commerciaux. Du pur Ieyasu.
Bibliographie
- « Tokugawa Ieyasu : du seigneur en son clan au shogun intégral » (Tokugawa Ieyasu : kyôkai no ryôshu kara tenka-bito he), Shiba Hiroyuki / Heibonsha
- « Tout sur Tokugawa Ieyasu » (Tokugawa Ieyasu taizen), Owada Tetsuo / KK Longsellers
- « Tokugawa Ieyasu : la réalité méconnue » (Tokugawa Ieyasu : shirarezaru-jitsuzô), Owada Tetsuo / Shizuoka Shimbun-sha
- « Pourquoi le Hongan-ji s’est-il divisé en deux branches? » (Honganji-ha naze tôzai-ni bunretsu shita no ka), Takeda Kyôson / Fusôsha Shinsho
(Photo de titre : Ieyasu réquisitionne des vivres au Jôgû-ji, un temple de la province de Mikawa. L’altercation provoque le soulèvement des hommes de Ikkô à Mikawa. Ce dessin tiré des « Mémoires illustrés du temple Jôgû » (Jôgûji eden) représente le « soulèvement de Nagashima » (1570-74). Pendant la rébellion de Mikawa, les moines auraient aussi revêtu l’armure pour combattre les troupes de Ieyasu. Anciennes collections du temple Jôgû / Proposé par le musée des Beaux-Arts d’Okazaki.)