Sur les traces des chrétiens cachés du Japon

Sur les traces des chrétiens cachés du Japon : le musée littéraire Endô Shûsaku et ses couchers de soleil

Histoire Tourisme Région

L’année 2023 marque le 100e anniversaire de la naissance de l’écrivain Endô Shûsaku. Le voyage sur les lieux de son roman Silence commence au « musée littéraire Endô Shûsaku », à Sotome, un bourg de la préfecture de Nagasaki. L’occasion d’admirer le soleil couchant et de méditer sur l’histoire des anciens chrétiens cachés.

Un lieu sacré des chrétiens cachés

Le musée littéraire Endô Shûsaku se trouve au sommet d’un promontoire surplombant le littoral de Sumônada, à une quarantaine de minutes de la gare de Nagasaki. (Pour le trajet en busn voir en fin d’article)

Le musée littéraire Endô Shûsaku, sur le site du roman Silence. Les couchers de soleil y sont parmi les plus beaux de Nagasaki.
Le musée littéraire Endô Shûsaku, sur le site du roman Silence. Les couchers de soleil y sont parmi les plus beaux de Nagasaki.

Cette partie du littoral, au nord-ouest de Nagasaki, a comme nom Sotome, et s’écrit avec les idéogrammes signifiant « mer extérieure » (外海). Les villages de Shitsu et de Ôno figurent sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco dans un ensemble appelé « sites chrétiens cachés de la région de Nagasaki ». Et c’est dans le village voisin de Kurosaki que se situe l’action principale du roman Silence d’Endô Shûsaku.

Notre voyage sur les traces des chrétiens cachés partira du Musée littéraire Endô Shûsaku. Les salles d’exposition du musée sont une excellente occasion de se familiariser avec ce chef d’œuvre, Silence, et la vie de son auteur.

Le Hall d'entrée du Musée littéraire Endô Shûsaku, qui donne l’impression d’entrer dans une église.
Le Hall d’entrée du Musée littéraire Endô Shûsaku, qui donne l’impression d’entrer dans une église.

Réflexions sur un lit d’hôpital

Endô Shûsaku est né le 27 mars 1923 à Tokyo. Il passe son enfance à Dalian, en Mandchourie alors colonie japonaise. Il est baptisé dans le rite catholique romain à l’âge de 11 ans, à son retour à Kobe, en même temps que son frère aîné. Son nom de baptême est Paul.

Endô étudie la littérature française à l’université de Keiô et devient le premier étudiant à partir compléter des études à l’étranger après la fin de la guerre, en doctorat à l’université de Lyon, en France. À son retour au Japon, il fait ses débuts en tant qu’écrivain avec un recueil d’essais, « L’étudiant français » (France no daigakusei), puis en 1955 remporte le prix Akutagawa, la plus prestigieuse récompense littéraire japonaise, pour « L’Homme blanc » (Shiroi hito, non traduit en français).

Il s’impose rapidement dans le monde littéraire puis se marie. Sa vie publique et sa vie privée semblent se dérouler sans heurts. Cependant, la tuberculose qu’il avait contractée lors de ses études à l’étranger réapparaît et, à l’âge de 38 ans, il tombe gravement malade, subissant trois opérations des poumons et passant deux ans à l’hôpital.

Vivre chaque jour dans un lit d’hôpital me permettait de réfléchir à toutes sortes de choses. J’ai été baptisé chrétien lorsque j’étais enfant, et j’ai donc naturellement pensé aux Japonais qui ont embrassé les religions occidentales et à leurs ancêtres. J’ai voulu explorer cet aspect chez les chrétiens de la période Sengoku (1477-1573) et, pendant ma convalescence, j’ai continué à rechercher et à étudier des livres sur les chrétiens. Cependant, l’idée d’écrire un roman sur eux ne m’avait pas encore traversé l’esprit à cette époque. Lorsque je me suis remis de ma maladie, ma première pensée a été : “Je veux aller dans un endroit lumineux.” Je me suis alors rendu à Nagasaki, mais à l’époque, ce n’était pour moi qu’un simple voyage touristique. (Endô Shûsaku, « La voix du Silence », Chinmoku no koe).

Endô Shûsaku (photo prise en septembre 1994, Jiji Press)
Endô Shûsaku (photo prise en septembre 1994, Jiji Press)

Rencontre avec un fumi-e

Quand, un soir de début d’été, Endô visite l’église Ôura, appelée aussi « l’Église des vingt-six martyrs », il contourne le parvis bruyant de touristes et monte par une rue secondaire.

Il arrive alors devant une maison en bois de style occidental, marquée « bâtiment n°16 » qui semble être un musée, où il décide de pénétrer pour passer le temps. Une rencontre fatidique l’attend alors. Il découvre en effet un fumi-e (littéralement « image à fouler aux pieds »), une plaque de cuivre gravée représentant une « Pieta », c’est-à-dire une descente de Croix, l’image de la Vierge portant le corps de son fils mort, placée dans un cadre en bois. Ce cadre entourant la plaque de cuivre portait les marques des orteils des personnes qui avaient marché dessus.

Le fumi-e qui a inspiré à Endô Shûsaku l'écriture de son roman Silence. L’objet est désigné « bien culturel d'importance nationale ». (Collection du musée national de Tokyo. Source : colbase)
Le fumi-e qui a inspiré à Endô Shûsaku l’écriture de son roman Silence. L’objet est désigné « bien culturel d’importance nationale ». (Collection du musée national de Tokyo. Source : colbase)

Ce n’est qu’à son retour à Tokyo qu’il a commencé à s’intéresser aux fumi-e, qu’il n’avait regardés que distraitement à Nagasaki.

En marchant dans la rue ou quand je travaillais, je me souvenais soudain des empreintes noires laissées sur le cadre en bois. Elles n’avaient pas été faites par une seule personne, mais par une multitude. Comme tout le monde, je me suis demandé quel genre de personnes avait laissé ces traces de pieds noires. À quoi pensaient-ils lorsqu’ils ont piétiné ce en quoi ils croyaient ? J’ai grandi pendant la guerre. Naturellement, j’ai vu beaucoup de gens qui ont dû abandonner leurs croyances et leurs idéologies, et qui sont morts à la guerre. En d’autres termes, j’ai vu des cas où les gens ont facilement fait plier leurs croyances et leurs idées sous la violence physique. L’histoire des personnes qui ont foulé de leurs pieds des images sacrées de leur foi n’était donc pas une histoire lointaine pour moi. C’était même une interrogation très sérieuse. (op.cit.)

Les martyrs et les déchus

Les « esprits forts » qui sont morts en défendant leurs croyances et leur foi contre toute persécution au prix de leur vie sont appelés martyrs.

Endô, pour sa part, était surtout fasciné par les sentiments complexes que les « apostats » — ceux qui n’ont pas réussi à être assez fermes dans leur foi et ont foulé les images saintes pour ne pas subir la torture du shogunat — devaient éprouver à l’égard des martyrs, au-delà de la crainte et de l’admiration qu’ils leur portaient.

Ainsi, l’écriture de son roman Silence partait d’un sentiment de déception sur ce point.

Les églises ne portent aucune trace de ceux qui ne sont pas devenus des martyrs, de ceux qui ont apostasié à cause de leur propre faiblesse. On parle des forts qui ont persévéré dans leurs convictions, mais ceux qui sont tombés, — les “pommes pourries”, en quelque sorte — sont très peu mentionnés par l’église de l’époque. (op.cit.)

Endô n’a pas abandonné. Il se sentait investi d’une mission de romancier : « Faire ressortir du silence des personnes effacées de l’histoire parce qu’elles étaient tombées en disgrâce et que l‘Église ne voulait pas en parler, et projeter sur elles mon propre cœur. »

Il a rendu visite au père Hubert Cieslik, un éminent spécialiste des études chrétiennes qui enseigne à l’université Sophia, a assisté à ses conférences hebdomadaires et a découvert l’existence de quatre personnes « faibles » dont l’histoire a gardé la trace, ce qui est très peu par rapport à leur nombre réel. Il s’est ensuite rendu à nouveau à Nagasaki et, à l’issue de ses recherches, a finalement retrouvé le dernier, Ferreira.

Le lieu préféré de Endô Shûsaku à Nagasaki, Kinezaka, la « montée de prières », près de l’église Ôura. C’est assis sur les marches en pierre de cette montée qu’il a mûri l'idée de Silence.
Le lieu préféré de Endô Shûsaku à Nagasaki, Kinezaka, la « montée de prières », près de l’église Ôura. C’est assis sur les marches en pierre de cette montée qu’il a mûri l’idée de Silence.

Cristóvão Ferreira était un missionnaire jésuite portugais, l’un des principaux responsables jésuites au Japon en 1614 lorsque le christianisme devient interdit dans tout le pays. Capturé en 1633 et incapable de supporter les tortures perpétrées sous les ordres du gouverneur du fief de Chikugo, Inoue, responsable de la suppression du christianisme par le shôgun, il apostasie. Par la suite, sous le nom de Sawano Chuan, il servit d’interprète au shogunat, assista aux interrogatoires des missionnaires et des chrétiens capturés et les encouragea à apostasier.

Le martyre ou l’apostasie ?

Des rumeurs selon lesquelles Ferreira aurait « chuté » après avoir été torturé par le shogunat parviennent à Goa et Manille, les bastions de l’Église catholique romaine en Asie à l’époque. Cependant, de nombreux prêtres et moines ont démenti ces informations et plusieurs jeunes prêtres ont été envoyés au Japon pour vérifier les faits.

Finalement, ils ont eux-mêmes été capturés et ont été martyrisés ou ont apostasié, mais Endô attire l’attention sur ce fait historique et compose son récit.

L’époque se situe peu après la répression de la rébellion de Shimabara. Un prêtre portugais, Rodrigo, s’infiltre au Japon malgré l’interdiction. Son but est de retrouver le missionnaire Ferreira. Il accoste dans le village de Tomogi et rencontre les « chrétiens cachés », mais est trahi par le lâche laïc Kichijirô et se fait capturer, ce qui le place face au choix du martyre ou de l’apostasie…

La région de Sotome (préfecture de Nagasaki), qui a servi de modèle au village de Tomogi, cadre principal de l'histoire de Silence.
La région de Sotome (préfecture de Nagasaki), qui a servi de modèle au village de Tomogi, cadre principal de l’histoire de Silence.

L’intérêt de Martin Scorsese pour Silence

Silence a été publié par la maison d’édition Shinchôsha en 1966 et traduit en anglais en 1969. Finalement traduit en 13 langues et publié dans plus de 25 pays, il est considéré comme une œuvre majeure de la littérature japonaise d’après-guerre.

D’un autre côté, l’Église catholique romaine a montré une réaction extrêmement négative lors de sa sortie. Le contenu du livre, dans lequel un prêtre foule une image sainte, était si controversé qu’il a été considéré comme un livre presque interdit à Nagasaki.

Version française de Silence
Version française de Silence

Dans la salle d’exposition permanente du musée littéraire Endô Shûsaku, sous le titre « Messages à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Endo Shusaku », des célébrités de divers domaines ayant un lien avec Endo ont écrit leurs souvenirs. On y voit le nom de Martin Scorsese, l’un des maîtres de l’industrie cinématographique américaine.

Le réalisateur a grandi dans une famille italienne sicilienne et, enfant, il voulait devenir prêtre. La foi est un thème important pour lui aussi, et il a été tellement impressionné par Silence qu’il avait le désir d’en faire un film dès la fin des années 1980. Il a réfléchi à la façon d’exprimer plus fidèlement le message d’Endô et c’est au bout de 28 ans que son film du même titre est sorti, en 2017.

Le réalisateur Martin Scorsese et Murakami Shigenori, l’un descendant des « chrétiens cachés », lors d'une conférence de presse au Japon pour le film Silence, en janvier 2017. (Jiji Press)
Le réalisateur Martin Scorsese et Murakami Shigenori, l’un descendant des « chrétiens cachés », lors d’une conférence de presse au Japon pour le film Silence, en janvier 2017. (Jiji Press)

Penser au soleil couchant

Le musée littéraire Endô Shûsaku a été inauguré en mai 2000, quatre ans après la mort de l’auteur, pour présenter la vie et les souvenirs d’Endô Shûsaku. Y sont exposés ses objets personnels préférés, des manuscrits, et sa bibliothèque.

Endô, qui était fasciné par la région de Sotome, son histoire et sa culture uniques, a visité la région à de nombreuses reprises après avoir écrit Silence, et a déclaré que c’était « un endroit que Dieu avait gardé pour moi ».

L’un des spectacles qu’il appréciait le plus était le coucher de soleil sur la mer de Sumônada. Lorsque vous ouvrez la porte du salon attenant au hall d’exposition, vous êtes accueilli par une vue spectaculaire sur la mer à travers les grandes baies vitrées. Les visiteurs sont invités à s’asseoir confortablement sur un canapé dans ce salon et profiter du paysage.

Devant le coucher de soleil qui colore l’horizon, la pensée que le coucher de soleil était certainement aussi beau il y a 400 ans vient automatiquement. On imagine à quoi Ferreira, Rodrigo et les chrétiens de Sotome pensaient et priaient chaque jour en regardant le soleil couchant.

Depuis le salon du musée littéraire, le soleil se couche sur la mer de Sumônada. Avant sa mort Endô a déclaré : « Cette mer s'étend jusqu'au Portugal. »
Depuis le salon du musée littéraire, le soleil se couche sur la mer de Sumônada. Avant sa mort Endô a déclaré : « Cette mer s’étend jusqu’au Portugal. »

Pour accéder au musée littéraire en bus : depuis la gare routière située en face de la gare de Nagasaki, prenez le bus en direction de Sakura-no-sato Terminal. Au terminus, prenez celui en direction de Oseto / Itanoura. Après une heure et vingt minutes de route, descendez à l’arrêt « Bungaku-kan Iriguchi » (« Musée littéraire ») : une mer étincelante s’étale devant vous.

(Photo de titre : le soleil couchant au-delà du Musée littéraire Endô Shûsaku. Toutes les photos sont de Nippon.com, sauf mentions contraires.)

patrimoine histoire Edo religion Nagasaki christianisme