Derrière les noms des gares de la ligne Yamanote
« Ikebukuro » : un étang géant disparu sous un hôtel ?
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L’essor du quartier commerçant a commencé avec l’ouverture de la gare
La gare d’Ikebukuro a ouvert le 1er avril 1903, lorsque Nippon Railway a mis en service le tronçon Tabata-Ikebukuro. Le même jour, les gares d’Ôtsuka et de Sugamo ont également été inaugurées.
En novembre de l’année précédente, onze gares étaient déjà en service : Shinbashi, Shinagawa, Ôsaki, Meguro, Ebisu, Shibuya, Shinjuku, Mejiro, Tabata, Ueno et Akihabara. Avec l’ouverture d’Ikebukuro, d’Ôtsuka et de Sugamo, la ligne circulaire fut enfin complétée. À noter que le nom officiel de « ligne Yamanote » avait été adopté le 20 novembre de cette même année.
Par ailleurs, la gare d’Ikebukuro devint aussi une gare de bifurcation vers Akabane, où la ligne était déjà ouverte depuis 1885. Jusqu’alors, la seule bifurcation existante était celle de Shinagawa en direction de Yokohama.
Au départ, c’est la gare de Mejiro qui devait servir de gare de bifurcation, mais l’opposition des habitants fit finalement choisir Ikebukuro. À l’époque de son ouverture, la fréquentation quotidienne ne dépassait pas une centaine de voyageurs selon le « Dictionnaire pour comprendre la géographie et les toponymes de Tokyo » (Tôkyô no chiri to chimei ga wakaru jiten, de Asai Kenji).
Le village d’Ikebukuro, autour de la gare, était depuis l’époque d’Edo une zone rurale. Si l’on consulte la carte du début de l’ère Meiji disponible dans le « Système de consultation des environnements agricoles historiques » (Rekishiteki nôgyô kankyô etsuran system, publié par l’Institut national de recherche sur l’environnement agro-technique), on n’y voit pratiquement que des champs. En 1872, on y comptait 205 foyers pour 1 161 habitants. Selon l’ouvrage « Edo et Tokyo à travers les noms de gares » (Ekimei de yomu Edo Tôkyô, de Ôishi Manabu), on y cultivait notamment des aubergines, des navets, des bardanes et des carottes destinés aux habitants du centre-ville

Le village d’Ikebukuro au début de l’ère Meiji. Les petits carrés représentent des habitations. Tout autour, on ne voit presque que la mention « champs ». Reproduction tirée du « Système de consultation des environnements agricoles historiques » de l’Institut national de recherche sur l’environnement agro-technique.
Pourtant, la création de la gare lança le développement du quartier. Après l’arrivée de la gare de Nippon Railway, deux lignes privées prirent Ikebukuro pour point de départ : la ligne Tôbu Tôjô en 1914 et la ligne Musashino Railway ; l’actuelle ligne Seibu Ikebukuro ; en 1915. Les commerces commencèrent alors à se multiplier dans les environs.
Les établissements scolaires s’y installèrent également en nombre. L’Université Rikkyô, fondée en 1874 près de l’actuel quartier d’Akashi-chô (arrondissement de Chûô) comme école privée enseignant la Bible et l’anglais, acheta un terrain à Ikebukuro à la recherche d’un campus plus vaste et s’y installa en 1918. Plus tôt encore, l’Université Shinshû ; aujourd’hui l’Université Ôtani à Kyoto ; y avait été fondée en 1901, l’École normale de Toshima de la préfecture de Tokyo ; aujourd’hui l’Université Tokyo Gakugei ; en 1909, et l’École pratique Seikei ; aujourd’hui l’Université Seikei ; en 1912, avant de déménager par la suite.
Après le Grand tremblement de terre du Kantô de 1923, la population venue du centre de Tokyo dévasté augmenta, entraînant une urbanisation rapide du secteur. Les travaux de voirie destinés à la reconstruction après la catastrophe notamment la route circulaire no 5 ; aujourd’hui Meiji-dôri ; commencèrent aussi au début de l’ère Shôwa.
Même si les bombardements de la Seconde Guerre mondiale réduisirent toute la zone en cendres, la reconstruction fut rapide, car la commodité du lieu était déjà largement reconnue. La modernisation des grands magasins Seibu, Tôbu et Mitsukoshi, ainsi que le réaménagement des places situées à l’est et à l’ouest de la gare, transformèrent progressivement Ikebukuro en vaste quartier commerçant. À l’origine de tout cet essor se trouvait bien la naissance de la gare d’Ikebukuro sur la ligne Yamanote.

En 1953, alors que les travaux de remembrement sont en cours devant la gare d’Ikebukuro. (Photographie fournie par le gouvernement métropolitain de Tokyo)
Le grand étang qui se trouvait côté ouest
Le nom Ikebukuro s’écrit avec les caractères de 「池」« ike » (« étang ») et de 「袋」« fukuro » (« poche », « creux en forme de poche »). Le caractère « ike » apparaît souvent dans des toponymes liés à des retenues d’eau ou à des zones humides, tandis que « fukuro (bukuro) » se rencontre fréquemment dans des noms de lieux désignant des terrains bas et marécageux, où l’eau a tendance à stagner. De fait, les zones comportant ces caractères ont souvent subi des inondations à répétition.
Or, la gare d’Ikebukuro ne se trouve pas dans une zone basse, mais sur un plateau. Le « Nouveau recueil de notices géographiques de la province de Musashi » (Shinpen musashi fudoki kô), compilé entre 1804 et 1830, précise lui-même que « le village d’Ikebukuro est situé en hauteur ». Son altitude est de 32,34 mètres. L’auteur Uchida Muneharu, spécialiste des voyages et du chemin de fer, décrit même la gare comme installée à un endroit comparable au sommet d’un col dans « Les secrets des noms de gare à travers le relief » (Chikei o kanjiru ekimei no himitsu).
Autrement dit, Ikebukuro n’est pas, à proprement parler, une zone particulièrement exposée aux inondations. Pourquoi alors ce nom lié à l’eau et à un creux de terrain ? Deux hypothèses existent.
1) « Seuls les terrains situés au nord-est du village d’Ikebukuro sont des rizières ; comme cet endroit forme une dépression semblable à une poche, le nom du village en serait issu. » selon le « Nouveau recueil de notices géographiques de la province de Musashi » (Shinpen musashi fudoki kô)
2) « Si ce village a reçu le nom d’Ikebukuro, c’est qu’il y avait autrefois un très grand étang. » d’après les « Notes de voyage » (Yûreki zakki), recueil d’observations de l’époque Bunka.
La première hypothèse rattache le toponyme à une dépression de terrain située un peu plus au nord-est, où se trouvaient des rizières. Le spécialiste de toponymie Tanikawa Akihide indique toutefois que cette dépression se trouvait plus près des actuelles gares de Kita-Ikebukuro sur la ligne Tôbu Tôjô et d’Itabashi sur la ligne Saikyô, dans les environs des actuels quartiers de Kami-Ikebukuro 3 et 4-chôme jusqu’à Ikebukuro Honchô 3-chôme. Aujourd’hui, la rivière qui y coulait a été enterrée, mais il s’agissait autrefois du cours de la Yabata, ce qui confirme le lien avec l’eau. La zone devait probablement être marécageuse.
La seconde hypothèse renvoie à un grand étang situé à la sortie ouest d’Ikebukuro. Cet étang était appelé Maru-ike, ou parfois Numa-ike. Le Yûreki zakki poursuit en ces termes : « Peu à peu, il s’est comblé au fil du temps, mais il couvre encore plus de trois cents tsubo (environ 990 m2). À l’extrémité ouest, il se situe à la limite entre les villages d’Ikebukuro et de Zôshigaya, et l’eau y jaillit sans cesse. »

Passage du Yûreki zakki consacré au village d’Ikebukuro. Le cadre rouge indique la phrase : « Si ce village a reçu le nom d’Ikebukuro, c’est qu’il y avait autrefois un très grand étang. » (Collection des Archives nationales du Japon)

La carte du village d’Ikebukuro, dessinée à l’époque Bunsei (1818-1831) et conservée aux Archives métropolitaines de Tokyo, sur laquelle ont été ajoutés le Maru-ike et la rivière Tsurumaki. Le Maru-ike se trouvait à l’emplacement de l’actuel Metropolitan Hotel. La Tsurumaki a aujourd’hui été enterrée.
Il y avait donc, à l’ouest de la gare, cet étang de plus de 300 tsubo, soit environ 990 mètres carrés, dont l’eau jaillissait abondamment. C’est de là qu’un cours d’eau s’écoulait en direction de Zôshigaya. Cette rivière n’est autre que l’actuelle Tsurumaki, aujourd’hui enterrée.
Le Yûreki zakki ajoute que les droits d’usage de cette eau pour l’irrigation appartenaient non pas aux habitants du village d’Ikebukuro, mais à ceux du village de Zôshigaya. Autrement dit, les habitants d’Ikebukuro n’avaient en réalité aucun lien direct avec l’étang qui aurait pourtant donné son nom au lieu. La raison en est simple : le village d’Ikebukuro étant situé sur un plateau, l’eau du Maru-ike ne pouvait pas y parvenir.
Quoi qu’il en soit, la première hypothèse explique le nom par la présence d’une « dépression », la seconde par celle d’un « étang ». On ignore laquelle est la bonne, mais l’arrondissement de Toshima, où se trouve Ikebukuro, retient aujourd’hui la seconde.
Le nom Ikebukuro existait déjà au milieu du XVIe siècle, à l’époque Sengoku. Dans le « Registre des fiefs et charges des vassaux d’Odawara » (Odawara shû shoryô yakuchô), établi par le clan des Hôjô tardifs qui dominait alors le Kantô, il est indiqué qu’Ôta Yasusuke, vassal des Hôjô, possédait Ikebukuro comme terre de revenu.
À l’époque d’Edo, la zone devint territoire du shogunat. Selon le Kiroku goyôsho-bon, ouvrage compilé par le gouvernement à partir de documents transmis parmi les hatamoto, plusieurs vassaux désignés par le pouvoir en assurèrent conjointement l’administration à partir de 1625. Ce mode de gestion était caractéristique des zones situées aux abords d’Edo selon « Edo et Tokyo à travers les noms de gares » (Ekimei de yomu Edo Tôkyô, de Ôishi Manabu).
Sous leur administration, la production rizicole augmenta régulièrement et, durant l’ère Tenpô (entre 1831 et 1845), atteignit environ 600 koku (environ 108 000 litres de riz), soit quatre fois plus qu’au début de l’époque d’Edo. On peut donc dire que les bases du développement d’Ikebukuro s’étaient déjà constituées à cette époque.
La stèle commémorative de l’étang à l’origine du nom Ikebukuro
Quant aux sites remarquables d’Ikebukuro, ils sont peu nombreux, sans doute parce que le quartier était encore rural jusqu’au début de l’ère Meiji. S’il faut en citer un, ce serait l’endroit qui perpétue aujourd’hui la seconde hypothèse évoquée plus haut.
Près du Metropolitan Hotel, à la sortie ouest de la gare, se trouve le parc historique Moto-Ikebukuro. Il s’appelait autrefois parc Moto-Ikebukuro, mais fut supprimé en raison de travaux d’assainissement liés au réaménagement du secteur. Le peu qu’il restait alors du Maru-ike fut remblayé, et l’étang disparut complètement.
C’est ainsi qu’en 1998 fut ouvert, à un autre emplacement, le parc historique Moto-Ikebukuro. On y érigea une stèle intitulée « Étang à l’origine du nom Ikebukuro », afin de conserver le souvenir de l’ancien Maru-ike qui se trouvait là.

La stèle située dans le parc historique Moto-Ikebukuro. (Photo Library)
Dans un quartier d’Ikebukuro où il subsiste très peu de vestiges des époques d’Edo et de Meiji, il s’agit d’un site historique particulièrement précieux.
Données sur la gare d’Ikebukuro
- Ouverture : le 1er avril 1903
- Nombre moyen de voyageurs par jour : 499 128 personnes (2e sur 30 gares / exercice 2024, données JR East)
- Correspondances : ligne Marunouchi (Tokyo Metro), ligne Yûrakuchô (Tokyo Metro), ligne Fukutoshin (Tokyo Metro), ligne Seibu Ikebukuro, ligne Tôbu Tôjô, ligne Yamanote (JR), lignes Saikyô (JR), ligne Shônan-Shinjuku (JR)
Références
- « Edo et Tokyo à travers les noms de gares » (Ekimei de yomu Edo Tôkyô), Ôishi Manabu / PHP Shinsho
- « Dictionnaire pour comprendre la géographie et les noms de lieux de Tokyo » (Tôkyô no chiri to chimei ga wakaru jiten), Asai Kenji / Nihon Jitsugyô Shuppansha
- « Sur les traces de l’origine des noms de lieux de Tokyo et d’Edo » (Tôkyô-Edo chimei no yurai o aruku), Tanikawa Akihide / KK Best Sellers
- « Ressentir la topographie ! Les secrets des noms de gares autour de Tokyo » (Chikei o kanjiru ekimei no himitsu), Uchida Muneharu / Jitsugyô no Nihonsha
(Photo de titre : la sortie est de la gare d’Ikebukuro vers 1965. On y voit le grand magasin Seibu. Collection du Musée du chemin de fer)