La littérature japonaise au XXème siècle : une rétrospective de l’ère Shôwa
L’essor de la fiction au Japon : les romans populaires de 1973 à 1989
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Dans ce cinquième et dernier volet de notre série consacrée à la littérature japonaise de l’ère Shôwa (1926-1989) penchons-nous sur les romans écrits entre 1973 et 1989. Le Japon, qui est en train de devenir une des premières puissances mondiales, est en plein boom économique. De nombreux best-sellers ravissent les Japonais et la scène littéraire voit émerger Murakami Haruki, le romancier qui est en train de devenir une méga star de la fiction mondiale.
La Submersion du Japon, de Komatsu Sakyô
Komatsu Sakyô (1931-2011) est un auteur de science-fiction prolifique qui a fait ses débuts sur la scène littéraire japonaise en 1961. La Submersion du Japon (1973) est un best-seller qui se vend rapidement à plus de 4 millions d’exemplaires.
La volcanologie et la sismologie ont été mises à contribution et ce roman garde de nos jours encore toute son actualité. Au début du récit, une île déserte de l’archipel des Ogasawara sombre dans les flots du jour au lendemain. Onodera est capitaine d’un sous-marin des profondeurs. II s’associe au professeur Tadokoro, un géophysicien non-conformiste, pour comprendre ce qui a pu se passer. Ils partent ensemble explorer les abysses de la fosse du Japon.
Peu après, l’archipel japonais est secoué par une série de séismes colossaux et parcouru d’éruptions volcaniques. Un immense tremblement de terre dévaste une grande partie de Tokyo et le mont Fuji entre en éruption. Il devient évident que l’ensemble de l’archipel est en train de sombrer, le gouvernement entame alors des négociations secrètes avec l’Australie en vue d’évacuer la population.
Pourquoi ce livre ? « J’avais le sentiment que les Japonais étaient grisés par le boom économique, qu’ils étaient obsédés par l’idée de s’enrichir alors que tout au long de la guerre, ils étaient censés avoir été prêts à se battre jusqu’à la mort et tout sacrifier. Tout semblait oublié et le Japon était désormais dans la course au coude à coude avec le reste du monde. Que cela pouvait -il bien signifier ? Cette pensée me troublait autant qu’elle me perturbait intellectuellement.», expliquait Komatsu.
Komatsu a 14 ans quand à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sa ville de Nishinomiya (dans la préfecture de Hyôgo) est dévastée par les bombardements de 1945. Son roman transcende le genre de la science-fiction, le style alerte captive le lecteur et le conduit au fil des pages jusqu’au cataclysme annoncé par le titre du livre. Comment les Japonais réagiraient-ils face à une catastrophe de cette échelle ? Et quelle serait l’attitude des autres pays ? Une plongée d’autant plus fascinante que les situations de crise et les catastrophes naturelles restent une menace réelle pour le Japon d’aujourd’hui.
- La Submersion du Japon (titre original Nihon chinbotsu), traduction française de Shibata Masumi.
Ningen no Shômei (« La Preuve d’un homme »), de Morimura Seiichi
De nos jours, on a massivement recours aux adaptations pour maximiser l’impact d’un livre mais ce phénomène a été lancé au Japon en 1976 avec Ningen no Shômei (« La Preuve d’un homme », non traduit en français) de Morimura Seiichi (1933-2023). Le livre, le film et sa bande originale ont formé un cocktail détonnant qui a fait le succès de cette histoire dans la mémoire collective et attiré les foules dans les cinémas. Ce roman qui est vite passé au rang de best-seller n’a pas été traduit en français mais le film est connu sous le titre La Preuve d’un homme.
Une réplique du film, qui met en scène les acteurs japonais Matsuda Yûsaku, Okada Mariko et l’acteur américain George Kennedy, est vite devenue célèbre. « Maman, tu te souviens du vieux chapeau de paille que tu m’avais donné ? », cette phrase empruntée à un poème de Saijô Yaso est un leitmotiv important du roman. La chanson thème écrite par Joe Yamanaka a par ailleurs connu un immense succès auprès du public.
Le corps d’un homme noir est découvert, un couteau planté dans la poitrine dans un ascenseur immobilisé au quarante-deuxième étage au niveau du restaurant d’un hôtel de luxe à Tokyo. Cette nuit-là, le défunt avait hélé un taxi devant un parc désert situé non loin de là, puis s’était rendu dans l’hôtel où il avait fini par trouver la mort. Un vieux chapeau de paille à été retrouvé dans le parc et l’on découvre qu’une femme était partie en même temps que la victime.
Grâce à son passeport, les enquêteurs comprennent que l’homme vivait dans un bidonville de New York. Ils peinent à comprendre pourquoi il est venu au Japon et pour quelles raisons il se serait rendu au dernier étage de cet hôtel. Les personnages au destin tragique trainent de sombres passés.
- Ningen no Shômei (« La Preuve d’un homme »), non traduit en français
Keshin (« La Métamorphose »), de Watanabe Jun’ichi
Ginza comptait autrefois plusieurs bars littéraires et les grands auteurs s’y réunissaient nuit après nuit. Watanabe Jun’ichi (1933-2014) fut l’un des derniers à les fréquenter, il aimait à arpenter le quartier vêtu d’un kimono élégant.
Né à Hokkaidô, Watanabe obtient son doctorat de médecine à l’université de Sapporo puis travaille comme cardiologue au CHU tout en publiant des textes dans de petites revues littéraires. En 1969, il démissionne après avoir remis en question la transplantation cardiaque faite par un chirurgien de son hôpital. Il s’installe alors à Tokyo et se lance dans une carrière de romancier.
Après quelques livres en rapport avec la médecine, l’auteur se tourne vers le roman d’amour avec des histoires se déroulant essentiellement à Ginza et à Kyoto et où le sexe tient un grand rôle. Il écrit dans cette veine jusqu’à sa mort et son roman paru en 1997 en est le meilleur exemple, Shitsurakuen (« Paradis perdu », non traduit en français) est un énorme best-seller.
Dans Keshin (« La Métamorphose », non traduit en français), paru en 1986, le romancier raconte la relation d’Akiba, un critique littéraire divorcé approchant la cinquantaine, avec Kiriko, une hôtesse de club âgée de 23 ans.
Kiriko est originaire de Hokkaidô, elle vient d’arriver à Ginza. Elle est habillée comme une provinciale mais Akiba est sensible à sa beauté brute et décide de la façonner pour en faire sa femme idéale. Il l’aide à se sophistiquer et l’initie aux plaisirs de la chair.
Les lecteurs ont aimé découvrir la métamorphose de Kiriko et voir comment Akiba envisageait les différentes sexualités, masculine et féminine. Soucieux de leur différence d’âge, Akiba hésite à épouser Kiriko qui, de son côté, commence à vouloir tracer son propre chemin.
Quand Watanabe écrit Keshin, il est au sommet de son art. Essentiellement connu pour ses romans sur Ginza, le romancier était un homme doux, ouvert d’esprit, charmeur, il attirait aussi bien les hommes que les femmes et le personnage d’Akiba est sans doute un peu autobiographique. Watanabe reste sur le devant de la scène littéraire japonaise tout au long du XXe siècle, jusqu’aux débuts du XXIe.
- Keshin (« La Métamorphose »), non traduit en français
Saishûbin ni ma ni aeba (« Le dernier vol ») et Kyôto made (« Jusqu’à Kyoto »), de Hayashi Mariko
Hayashi Mariko, née en 1954, est sans doute l’auteure populaire la plus respectée pour son talent littéraire. Elle fait d’abord carrière comme publiciste, son recueil de nouvelles obtient un tel succès qu’elle se consacre ensuite exclusivement au roman. En 1986, elle remporte le prix Naoki pour ses nouvelles Saishûbin ni ma ni aeba (« Le dernier vol », non traduit en français) et Kyôto made (« Jusqu’à Kyoto », non traduit en français).

Une édition japonaise de Saishûbin-ni ma-ni aeba (« Le dernier vol ») : recueil écrit par Hayashi Mariko, dont sont tirées, la nouvelle éponyme ainsi que Kyôto made (« Jusqu’à Kyoto »). (© Bungei shunjû)
La protagoniste de Saishûbin ni ma ni aeba est une femme célibataire qui s’est fait un nom en tant que créatrice de fleurs artificielles. Au cours d’un voyage d’affaires à Sapporo, elle retrouve un homme avec qui elle avait eu jadis une liaison mais qui a fini par la quitter. Ils dînent ensemble et il lui prend la main dans le taxi qui les conduit à l’aéroport. Elle se sent forte de voir qu’il tente de la reconquérir. Réussira-t-elle à prendre le dernier vol ?
Quant à la protagoniste de Kyôto made, c’est une rédactrice freelance reconnue dans son milieu. Elle a eu plusieurs liaisons et elle mène désormais avec ses amies une vie libre et épanouie. Son travail la pousse doucement dans les bras d’un jeune homme vivant à Kyoto, qu’elle retrouve à chaque fois qu’elle est en déplacement professionnel dans cette région. Mais il semble que leur relation repose sur un malentendu.
A travers ses personnages, Hayashi décrit sans fard les différentes facettes de femmes qui parlent de leur envie de vivre dans le luxe et la sophistication, la romancière raconte qu’elles aiment que les hommes les trouvent belles et dit combien les autres femmes peuvent les rendre jalouses. Ancrée dans sa modernité, elle s’inspire des modes du moment, son écriture délibérément populaire gagne le pari du réalisme et fascine les lecteurs.
Le talent d’écrivain de Hayashi va bien au-delà de la fiction, elle est aussi l’auteure d’ouvrages historiques, de biographies ou d’essais traitant de sujets de société. Un éditeur qui la connaît bien raconte: « Dans sa jeunesse, elle était timide et curieuse. Elle s’est essayée à de nombreux genres. Ce qui la rend extraordinaire et la maintient à la pointe de son art, c’est son irrépressible besoin de faire toujours mieux. »
- Saishûbin-ni ma-ni aeba et Kyôto made, non traduits en français
La Course au mouton sauvage, de Murakami Haruki
Né en 1949, Murakami Haruki est l’un des écrivains phares de la fin du XXe siècle. Ses romans sont traduits dans le monde entier et son nom ressort tous les ans à l’occasion du prix Nobel de littérature. Peut-être qu’à l’instar de ses nombreux personnages, n’a-t-il qu’une envie… face au tumulte du monde, son seul souhait ne serait-il pas de laisser échapper un simple soupir ?
Après des études à l’université Waseda, Murakami voit deux de ses nouvelles couronnées par le prestigieux prix Akutagawa. Il s’agit de Écoute le chant du vent en 1979 et Flipper, 1973 primée en 1980. Ces livres racontent la relation du narrateur à son ami Rat, issu d’une famille aisée. Nous sommes au J’s Bar, dans sa ville natale, au bord de la mer. L’auteur a ensuite continué de développer l’histoire des deux hommes dans La Course au mouton sauvage et c’est ce roman qui fait connaître Murakami à un large public.
Commencer par les premiers écrits est toujours instructif. Dans Écoute le chant du vent, le narrateur, qui va sur ses trente ans, se souvient de l’été 1970 qu’il a passé avec son ami Rat. Il revient sur son enfance et remières petites copines.
Flipper, 1973 fait alterner la voix du narrateur et celle de Rat. Le narrateur vit avec des sœurs jumelles. Il a lancé une petite agence de traduction avec un ami, quand Rat, de son côté complètement oisif, passe toutes ses journées au J’s Bar. Un jour, le narrateur se souvient de l’excitation que lui procuraient ses anciennes parties de flipper et s’entête à vouloir trouver une machine rare, qui n’est plus commercialisée.
Dans La Course au mouton sauvage, le narrateur est passé de la traduction à la publicité. Sans prendre les précautions nécessaires, il a utilisé en couverture de magazine la photo d’une ferme de moutons située à Hokkaidô, ce qui n’est pas sans causer de nombreuses péripéties.
Sa femme l’ayant trompé, le narrateur a divorcé et il est maintenant avec une fille de 21 ans, qui est mannequin pour oreilles (elle a des « oreilles parfaites »). Elle est correctrice à temps partiel mais travaille aussi comme escort.
Or, une pointure d’un parti de droite (le Boss) est mourant, sa secrétaire demande au narrateur de trouver un mouton : celui qui sur la photo a une marque en forme d’étoile. En effet, cet animal est en lien avec l’immense pouvoir que le Boss exerce sur la pègre. À l’origine, c’est Rat qui avait envoyé la photo au narrateur. Connaissait-il le secret ? Le narrateur et la femme aux oreilles parfaites partent à la recherche de ce mouton si particulier.
Avec son roman intitulé La Course au mouton sauvage, Murakami remporte tous les suffrages. Dans ses livres suivants, La Fin des temps ou Chroniques de l’oiseau à ressort, il conjugue les mondes réels et irréels, les s’imbrique et en révèle les secrets cachés. Ses romans fonctionnent à la manière d’un roman policier et captivent les lecteurs.
Quand l’ère Shôwa prend fin en 1989, certains Japonais sont englués dans la frénésie de la bulle économique et d’autres cherchent à s’en distancier. Murakami mais aussi les lecteurs qui le suivent et sont sensibles à son œuvre relèvent sans doute de ce deuxième groupe. « J’avais mes propres histoires, c’est elles que je voulais raconter, avec mon style à moi. Il fallait juste que je trouve la force de continuer à écrire. », explique Murakami. Des décennies durant, il continuera d’être un auteur de premier plan.
- La Course au mouton sauvage, traduction française de Patrick De Vos
- Écoute le chant du vent et Flipper, 1973, tous deux traduits en français par Hélène Morita
- La Fin des temps, traduction française de Corinne Atlan
- Chroniques de l’oiseau à ressort, traduction française de Corinne Atlan
Sélection d’autres romans japonais (1973-89)
- Bleu presque transparent, de Murakami Ryû (1976), traduction française de Guy Morel et Georges Belmont
- Kirikirij-in, d’Inoue Hisashi (1981), non traduit en français
- Totto-chan, la petite fille à la fenêtre, de Kuroyanagi Tetsuko (1981), traduction française d’Olivier Magnani
- L’Anniversaire de la salade, de Tawara Machi (1987), traduction française d’Yves-Marie Allioux
- La Ballade de l’impossible, de Murakami Haruki (1987), traduction française de Rose-Marie Makino-Fayolle
(Photo de titre : [de gauche à droite] Watanabe Jun’ichi [Kyôdô], Murakami Haruki [AFP/Jiji], Hayashi Mariko [Jiji])



