Le Japon à l’ère des migrations planétaires

Élèves étrangers au Japon : un lycée public donne des clefs linguistiques et culturelles pour réussir

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Au Japon, le nombre de résidents étrangers ne cesse de croître. Parmi eux se trouvent des enfants en âge d’aller à l’école, dont beaucoup ont de grandes difficultés en raison de leur mauvaise compréhension du japonais. Un lycée public du centre du pays adopte une nouvelle approche d’apprentissage pour donner à ses élèves étrangers les aptitudes linguistiques et culturelles nécessaires à leur épanouissement en classe comme dans leur vie quotidienne.

Répondre à une situation de diversité

Wada Satomi, enseignante au lycée préfectoral de Tônô, dans la préfecture de Gifu, surveille sa classe d’élèves de première. Elle vient de leur donner un exercice d’écriture. Ils doivent raconter en japonais une histoire originale basée sur des contes populaires et des histoires qu’ils ont lus récemment. Les groupes d’élèves, vêtus de leur uniforme, bavardent avec entrain tout en se préparant à écrire. Dans la classe, les langues se délient et on entend du japonais, de l’anglais, du tagalog ou encore du portugais. Avec pas moins des trois cinquièmes de ses élèves ayant des origines étrangères, le lycée Tônô incarne une facette en pleine évolution du système éducatif public japonais.

Wada est toujours prête à donner des conseils aux élèves qui en ont besoin. Elle explique que l’exercice de l’écriture développe et améliore leurs compétences car il exige d’eux qu’ils modifient leurs brouillons, qu’ils ajoutent ou qu’ils réécrivent certaines parties de leur travail pour les rendre plus divertissantes.

Les différents groupes partagent leurs idées, les fondant dans de véritables histoires. L’un d’entre eux qui planche sur la réinterprétation du conte populaire japonais Yuki-onna (La femme des neiges) décrit un retournement macabre : « Un personnage masculin meurt dès le début mais ressuscite en se transformant en zombie. » Un autre se bat contre un personnage à mi-chemin entre Blanche Neige et le conte japonais Momotarô. « C’est pas facile d’écrire une bonne fin, » dit-il.

Une fois les scenarios terminés, les groupes peuvent passer à l’étape suivante : la mise en scène.

Wada évalue un scénario écrit par ses élèves dans le cadre d’un cours de japonais. (© Tanaka Keitarô)
Wada évalue un scénario écrit par ses élèves dans le cadre d’un cours de japonais. (© Tanaka Keitarô)

Ce cours s’inscrit dans le cadre d’un programme spécial de japonais destiné aux enfants issus de milieux étrangers dont s’occupe Wada Satomi. La maîtrise du japonais est essentielle pour l’avenir de ces élèves au Japon. Elle explique que l’écriture et la mise en scène du scénario apprend aux élèves à envisager la langue sous des angles différents. « Ils doivent regarder le monde à travers les yeux du personnage principal (…) mais ils doivent également chercher comment rendre l’histoire claire et concise pour l’auditoire. » Les mises en scène sont filmées, et des enseignants du lycée de Tônô ainsi que des élèves d’autres lycées viennent assister à la représentation et donnent leur avis.

L’objectif n’est pas uniquement linguistique. Tout le processus, de l’écriture au tournage en passant par la mise en scène, a pour objectif de développer les compétences et les habitudes nécessaires pour devenir indépendant dans la société japonaise. Par exemple, les élèves doivent respecter des délais stricts à chaque étape de leur travail, afin de leur apprendre à accomplir une tâche en respectant un calendrier, une qualité particulièrement prisée dans la culture japonaise.

Sur un tableau blanc, Wada Satomi note les dates à respecter pour de l’écriture jusqu’à la représentation finale. (© Tanaka Keitarô)
Sur un tableau blanc, Wada Satomi note les dates à respecter pour de l’écriture jusqu’à la représentation finale. (© Tanaka Keitarô)

Une population en hausse

Le lycée Tônô a été fondé en 1896 à Mitake-chô, dans le district de Kani, dans la préfecture de Gifu, une région qui jouit d’un héritage long et riche en tant qu’étape de l’ancienne route de Nakasendô. Avec un total de 360 élèves, répartis sur trois niveaux (de la seconde à la terminale), l’école est d’une taille relativement modeste. Les élèves peuvent choisir parmi huit filières allant des sciences sociales et des études internationales aux mathématiques, en passant par les sciences, le commerce ou encore l’industrie, leur permettant ainsi de personnaliser leur cursus en fonction de ce qu’ils aiment et des objectifs qu’ils se sont fixés.

Même s’il s’agit d’un établissement public, le lycée Tônô connaît depuis quelques années une constante augmentation du nombre d’élèves. Ces derniers sont originaires de pays aussi divers que les Philippines, le Brésil ou encore le Népal. S’ils n’étaient que trois en 2006, ils étaient plus de 200 en 2025, soit 62 % de l’effectif total. Cette augmentation s’explique principalement par le fait que l’industrie automobile recrute de plus en plus de main-d’œuvre étrangère. « Les choses se sont faites naturellement », explique Tsuchimoto Shigeru, proviseur adjoint du lycée. « Nous avons pris conscience de la nécessité de répondre aux besoins du nombre croissant d’élèves issus de milieux culturels différents, et le conseil d’éducation de la préfecture nous a soutenus dans nos efforts. »

Lycée de Tônô, dans la préfecture de Gifu (© Tanaka Keitarô)
Lycée de Tônô, dans la préfecture de Gifu (© Tanaka Keitarô)

Acquérir des compétences pour la vie

L’école a pour objectif, sur trois ans d’études, d’inculquer aux élèves étrangers un niveau de compétence en japonais ainsi que d’autres aptitudes qui leur permettront de poursuivre leurs études ou de trouver un emploi au Japon. Pour ce faire, enseignants et administrateurs ont ouvert des classes spéciales, deux pour des élèves de seconde et une pour ceux de première, conçues pour les élèves qui ont besoin de cours de japonais. En terminale, les élèves étrangers sont considérés comme ayant le niveau suffisant pour poursuivre leurs études de langue, au même titre que leurs camarades natifs.

Une division dédiée a été mise en place au cours de l’exercice 2022 afin de superviser le programme de japonais et d’assurer la communication avec les parents des élèves étrangers. Elle comprend un professeur d’anglais à temps plein et un autre qualifié pour enseigner le japonais. Deux personnes parlant le portugais, deux le Tagalog et deux le chinois ont été envoyés en guise de soutien par les autorités de la préfecture. Ils assistent principalement les élèves de seconde pendant les cours.

Les responsables du programme se rendent dans des universités pour y consulter des experts et élaborer les programmes scolaires. Ils sont sans cesse à la recherche de nouvelles approches. Leur objectif : transmettre aux élèves étrangers des connaissances et leur inculquer les habitudes dont ils auront besoin pour jouer un rôle actif dans la société japonaise.

Lors de la première année du programme, les élèves de seconde reçoivent une longue liste de livres qui leur permettront d’acquérir les connaissances fondamentales en littérature. Les élèves de première perfectionnent ensuite leur japonais par le biais d’activités basées sur le théâtre, notamment par l’écriture et la mise en scène de créations originales. Les élèves de terminale mettent à profit ce qu’ils ont appris au cours de leurs deux premières années, notamment par la création de vidéos présentées dans les écoles primaires ou dans les collèges de la région et les interactions en japonais avec leurs camarades.

Les manuels scolaires de japonais utilisés par le lycée Tônô sont à l’origine de l’importance accordée par l’établissement à la lecture et au théâtre. (© Tanaka Keitarô)
Les manuels scolaires de japonais utilisés par le lycée Tônô sont à l’origine de l’importance accordée par l’établissement à la lecture et au théâtre. (© Tanaka Keitarô)

Le programme de terminale va plus loin et a pour but de préparer les élèves à la prochaine étape de leur vie, qu’ils choisissent de poursuivre leurs études ou de faire leur entrée sur le marché du travail. Les élèves acquièrent des compétences basiques, telles que la rédaction d’une lettre de motivation. Toujours dans la même optique, ils se prêtent à des simulations d’entretiens réalistes, que ce soit pour un emploi ou une demande de visa. Enseignants et autres membres du personnel jouent tour à tour différents rôles pour tester les élèves lors de cette étape.

Wada fait remarquer que les élèves eux-mêmes ont fait des propositions et ont demandé à aborder certains thèmes. « Les élèves étaient particulièrement intéressés par le vocabulaire lié à la conduite au Japon », explique-t-elle. « Ils veulent notamment connaître des termes spécifiques pour pouvoir communiquer avec les autorités en cas d’accident de la route. » En conséquence, un module consacré à la conduite a été intégré au sein du programme scolaire, avec une enquête à la suite d’un accident. Les enseignants ont joué le jeu, assumant le rôle des policiers.

Wada Satomi (en haut à gauche) discute avec des élèves pendant un cours de japonais. (© Tanaka Keitarô)
Wada Satomi (en haut à gauche) discute avec des élèves pendant un cours de japonais. (© Tanaka Keitarô)

L’atmosphère multiculturelle de l’école prend également toute son importance dans l’apprentissage du japonais. Les élèves sont naturellement curieux de découvrir les différentes origines culturelles de leurs camarades et, lors de leurs interactions, ils apprennent de nouveaux mots et expressions. « J’apprécie le fait que mes amis aient des origines culturelles différentes et leurs propres points de vue » dit un élève, le sourire aux lèvres.

Le proviseur du lycée, Futamura Fumitoshi aime à qualifier l’environnement d’apprentissage de l’école d’« inestimable ». « Le brassage de nationalités et cultures différentes ouvre les élèves à de multiples langues, coutumes et modes de pensée. Tout est cela est très bénéfique, tant sur le plan scolaire qu’en termes de développement personnel. »

Des efforts qui portent leurs fruits

Et ce ne sont pas des paroles en l’air ; les résultats sont là. Parmi les élèves qui suivent le programme japonais, 85 % poursuivent des études supérieures ou trouvent un emploi régulier après avoir obtenu leur diplôme, les deux choix de carrières se répartissant plus ou moins de manière égale. Ceux qui choisissent de rester sur les bancs de l’école fréquentent des institutions variées, notamment des établissements professionnels et des universités au Japon ou encore des écoles une fois de retour dans leur pays. Seulement une faible proportion d’élèves, pour des raisons personnelles ou autres, finissent par prendre des emplois précaires, abandonner ou encore quitter le Japon. Le fait que la plupart des élèves ayant obtenu un diplôme à l’issu du programme de japonais du lycée de Tônô suivent le parcours qu’ils souhaitent les place bien au-dessus de la moyenne nationale. À l’échelle du pays, parmi les lycéens issus de milieux étrangers et ayant besoin de cours de japonais, 10 % ne poursuivent pas d’études supérieures ou ne parviennent pas à trouver un emploi régulier après avoir obtenu leur diplôme, 40 % finissent par prendre un emploi intérimaire et 10 % par décrocher.

« Mener les élèves jusqu’à l’obtention de leur diplôme n’est pas seulement notre objectif, c’est aussi notre responsabilité, » affirme Tsuchimoto Shigeru. « Cela ouvre les portes de leur avenir. Vu sous cet angle, le lycée mérite un rôle important dans la réalisation d’une société multiculturelle stable. »

En 2019, le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie a récompensé l’approche éducative novatrice du lycée de Tônô, lui décernant une distinction d’excellence dans l’orientation professionnelle. Alors que le nombre de résidents ayant des origines étrangères au Japon continue d’augmenter, le programme de l’école de japonais fait figure de modèle dans l’accompagnement pédagogique des élèves pour surmonter la barrière de la langue et suivre des voies qui leur permettront de devenir des membres autonomes et productifs de la société japonaise.

(Photo de titre : des élèves du lycée préfectoral de Tônô, à Gifu, participent à une activité théâtrale dans le cadre du programme de japonais de leur école. © Tanaka Keitarô)

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