Le « boshi techô » : le carnet de santé japonais précieux pour les enfants et les parents de plus de 50 pays

Famille International Santé

Le boshi techô, le carnet de santé des enfants, est devenu un document essentiel pour le suivi de la santé des mères et de leurs jeunes enfants. Crée au Japon, il est aujourd’hui utilisé dans quelque 50 pays.

Nakamura Yasuhide NAKAMURA Yasuhide

Président des Amis de l’Organisation mondiale de la Santé Japon. Il obtient son diplôme à la Faculté de médecine de l’Université de Tokyo en 1977. En 1986, il est envoyé en Indonésie en tant que spécialiste de la santé maternelle et infantile pour l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA). Encore aujourd’hui, il continue à travailler sur différents projets sur les soins de santé dans les pays en développement. En octobre 1999. il prend le poste qu’il occupe actuellement. En 2000, il participe à la fondation et à la direction de l’association à but non lucratif HANDS (Health and Development Service). Il s’implique dans la recherche interdisciplinaire et l’éducation pour améliorer la société en mettant l’accent sur la coopération internationale, les soins de santé et le bénévolat. En 1998, il lance la première Conférence internationale sur le manuel de santé maternelle et infantile. Depuis l’événement a lieu tous les quatre ans dans des pays du monde entier. Il est l’auteur de l’ouvrage (« Le manuel de santé maternelle et infantile par-delà les océans » (Umi wo watatta boshi techô).

Un faible taux de mortalité infantile grâce au boshi techô

Au Japon, le boshi techô, ou littéralement « le manuel mère-enfant », (similaire au carnet de santé en France), fait partie de la vie quotidienne depuis 1948, peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce document contient de précieux renseignements, à commencer par toutes les informations concernant la grossesse, l’état de santé de la mère et de l’enfant à la naissance, ainsi qu’un suivi de la condition physique de l’enfant depuis sa naissance jusqu’à l’école primaire. Grâce à ce carnet, la vie de nombreuses mères et de leurs enfants peut être protégée.

« J’ai exercé en tant que pédiatre pendant de nombreuses années au Japon et l’existence du boshi techô est quelque chose de tout à fait normal pour moi. Pourtant, quand je suis allé en Indonésie, j’ai pu constater que c’était loin d’être le cas dans tous les pays : il n’y avait pas de document contenant les informations concernant les mères et les enfants », explique Nakamura Yasuhide, pédiatre et directeur des Amis de l’OMS Japon. Nakamura s’est rendu sur l’île indonésienne de Sumatra en 1986 en tant que spécialiste du Projet de promotion de la santé mené par la JICA (l’Agence japonaise de coopération internationale) pour le nord de l’île. À l’époque, dit-il, un grand nombre de mères mouraient en couche et de nombreux enfants n’atteignaient pas l’âge de cinq ans.

« Les informations concernant le poids de l’enfant à la naissance et ses différents vaccins sont certes documentées, mais il s’agissait de minces feuilles de papier pliées en trois. Dans de nombreux cas, les mères ne les avaient pas sur elles parce qu’elles s’étaient perdues ou abîmées par l’eau. Et en Indonésie, il y a des vaccins seulement dans la première année de l’enfant, si bien que très peu de personnes conservaient ces documents au-delà. C’est là que j’ai compris à quel point les boshi techô japonais sont précieux. »

Le docteur Nakamura entouré d’enfants dans une école maternelle de l’île de Lombok, en Indonésie.
Le docteur Nakamura entouré d’enfants dans une école maternelle de l’île de Lombok, en Indonésie.

Le docteur Nakamura s’est interrogé sur l’histoire de la médecine au Japon. Il a découvert que le taux de mortalité infantile avait commencé à diminuer avant même l’adoption dans le pays de soins plus perfectionnés.

« L’un des Objectifs de développement durable (ODD) dans le monde est de réduire le taux de mortalité infantile à 12 naissances sur 1 000, ou moins d’ici 2030, un objectif que le Japon a atteint depuis plus de cinquante ans. À l’époque, il n’y avait pas de respirateurs et le nombre d’incubateurs était à peine suffisant. Nous nous occupions des besoins fondamentaux des bébés : maintenir leur température corporelle, leur donner un peu d’eau et de nourriture, et les garder propres afin qu’ils ne contractent pas de maladies. Je pense qu’au-delà de tout le travail et de l’attention des médecins et des infirmières, le faible taux de mortalité infantile du Japon a pu en grande partie être atteint grâce au boshi techô. »

Des médecins indonésiens surpris par le suivi de la santé de l’enfant au Japon

Après deux ans et trois mois passés en Indonésie, le docteur Nakamura est rentré au Japon. En hiver 1992, il a invité deux médecins indonésiens dans l’Archipel. Dans le cadre de leur formation, ils ont parcouru ensemble le Japon, en observant les examens de contrôle de nouveau-nés. C’est alors qu’ils ont remarqué que les mères apportaient toujours leur boshi techô et que le personnel de santé y inscrivait toujours les résultats des examens. Cela les a surpris.

Les deux médecins indonésiens ont tout de suite voulu adopter l’utilisation du boshi techô. « J’étais heureux de voir à quel point ils étaient motivés mais j’ai dû les mettre en garde contre les difficultés auxquelles ils allaient probablement se heurter. »

En effet, il ne s’agissait pas simplement d’imprimer et de distribuer des manuels en carton. Il fallait que le contenu soit compréhensible non seulement pour le personnel de santé comme les médecins et les infirmières, mais aussi pour les parents de l’enfant. Ainsi, une formation serait nécessaire pour une véritable mise en place du nouveau système. Le chemin vers une adoption dans tout le pays serait probablement difficile.

« Mais cela ne les a pas pour autant arrêtés », poursuit le docteur Nakamura. Ils m’ont dit : “Nous allons quand même le faire. Parce que nous avons déjà un prototype chez nous.” Puis ils ont sorti un livret en papier de couleur jaune. »

Ce livret, c’était en fait un manuel de santé maternelle et infantile dont le docteur Nakamura avait lui-même découpé et assemblé les feuilles avec des médecins locaux lors de son séjour en Indonésie. « J’ai été surpris qu’une chose aussi rudimentaire, que j’avais fabriquée moi-même, me soit revenue au Japon. En même temps, cela me faisait énormément plaisir. »

Le projet d’introduction d’un boshi techô indonésien a commencé de façon sérieuse peu après.

Le docteur Nakamura (deuxième à partir de la gauche) avec des bénévoles de la santé dans le nord de Sumatra, en Indonésie.
Le docteur Nakamura (deuxième à partir de la gauche) avec des bénévoles de la santé dans le nord de Sumatra, en Indonésie.

Premier problème : par quelle région commencer ? L’échantillon de population devait être suffisamment important pour pouvoir avoir une vue d’ensemble des résultats et en tirer des conclusions, mais commencer par une grande ville nécessitait beaucoup plus d’investissements humains comme financiers.

Ils ont finalement retenu la ville de Salatiga. Située dans la province du Java central, elle a une population d’environ 150 000 habitants, possède une université, des hôpitaux et les jeunes y ont un niveau d’éducation relativement élevé.

Ils ont préparé une quantité de manuels nécessaire pour une année en se basant sur les caractéristiques de la population et le taux de natalité. Ils ont également prévu un peu de marge. Le succès a été immédiat. À peine la distribution du manuel commencé, la ville était déjà en rupture de stock.

« Nous n’en croyions pas nos oreilles. Mais lorsque nous sommes allés vérifier, force a été de constater que c’était vrai. Le bouche-à-oreille s’était même répandu, si bien que des mères de régions voisines venaient elles aussi pour se procurer un manuel. Lorsque nous avons demandé à certaines d’entre elles pourquoi elles étaient venues, elles ont répondu qu’elles avaient entendu dire qu’on distribuait quelque chose de bien dans la ville. Le réseau des mères était vraiment très efficace. Il diffusait l’information beaucoup plus vite que le gouvernement. Et puis, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’aime beaucoup l’Indonésie, le personnel de santé n’a pas refusé de distribuer des boshi techô à des personnes qui n’habitaient pas la ville. Au contraire, ces personnes ont été les bienvenues et ont reçu un carner. Alors, bien sûr, le stock n’a pas suffi ! »

La couverture d'un manuel indonésien de santé maternelle et infantile
La couverture d’un manuel indonésien de santé maternelle et infantile

Un boshi techô qui s’adapte à chaque pays

Autre problème : les pays avec un taux d’analphabétisme supérieur à celui du Japon. Les carnets de santé ne contiennent pas seulement des informations sur les parents et les enfants, mais également des conseils sur la grossesse en général et sur l’éducation des enfants. De nombreuses informations ont donc dû être ajoutées pour faciliter la compréhension du manuel, sans avoir besoin de le lire.

« Nous n’avons pas simplement traduit vers d’autres langues le boshi techô utilisé au Japon. La culture et le système médical du Japon et de l’Indonésie sont très différents. Nous avons donc fait en sorte que les cartes et autres documents qui étaient déjà utilisés dans le pays puissent être glissés dans les manuels pour que les parents puissent les conserver précieusement. »

Dans le centre de l’Indonésie, une enfant tenant son manuel de santé maternelle et infantile.
Dans le centre de l’Indonésie, une enfant tenant son boshi techô.

Et cette approche a été suivie ailleurs. Aujourd’hui le boshi techô est répandu dans une cinquantaine de pays, notamment en Asie et en Afrique. Adaptés à la situation de chaque pays, les parents les utilisent avec le plus grand soin.

Le docteur Nakamura sentait que l’utilisation du boshi techô commençait à se répandre à l’étranger et le regard porté sur le manuel changeait lui aussi au Japon.

« Les premiers boshi techô sont apparus au Japon juste après la Seconde Guerre mondiale, donc même si on m’avait demandé à quoi ils servaient exactement, j’aurais bien été incapable de répondre. Pour mesurer les résultats, il faudrait comparer les différences entre des groupes qui en auraient et des groupes qui n’en auraient pas. Et au Japon, maintenant, il serait impossible de demander à quelqu’un de rejoindre un groupe qui n’aurait pas de boshi techô, tant son utilisation est devenue commune. Toutefois, les résultats sont apparus clairement lorsque nous avons comparé la situation des pays avant et après l’utilisation du boshi techô. Cette comparaison a été une source d’informations précieuses pour le Japon. »

La numérisation est-elle nécessaire ?

Il y a toutefois une chose, note le docteur Nakamura, que le Japon pourrait apprendre d’autres pays, c’est la numérisation. Au Vietnam notamment, des codes QR ont très vite fait leur apparition sur la couverture des manuels, permettant de transférer très simplement les données des utilisateurs vers un smartphone.

« Je pense que c’est très pratique. Aujourd’hui, les mères ont toujours leur smartphone sur elles, ce qui leur permet de consulter leurs dossiers, n’importe où et à n’importe quel moment. Cependant, je pense qu’il est bon de garder une trace matérielle écrite des manuels donc je ne suis pas pour la numérisation complète », objecte le docteur Nakamura.

Rawan Hussein, une mère palestinienne vivant dans un camp de réfugiés, tient d’une main une version papier du Manuel de santé maternelle et infantile et de l’autre un smartphone avec une application dédiée (Clinique de l'Office de secours et de travaux des Nations unies à Amman, en Jordanie, le 4 avril 2017). Les réfugiés appellent ces manuels des « passeports de vie ». (© Jiji)
Rawan Hussein, une mère palestinienne vivant dans un camp de réfugiés, tient d’une main une version papier du Manuel de santé maternelle et infantile et de l’autre un smartphone avec une application dédiée (Clinique de l’Office de secours et de travaux des Nations unies à Amman, en Jordanie, le 4 avril 2017). Les réfugiés appellent ces manuels des « passeports de vie ». (© Jiji)

Le docteur Nakamura a ensuite partagé cette anecdote avec nous.

« Dans un lycée au Japon, une sage-femme était venue donner un cours sur l’utilisation du boshi techô. Les élèves ont chacun ouvert leur manuel, en écoutant les explications de la sage-femme. Ils ont pu lire les dates repères inscrites par leurs mères : « Il s’est tenu debout pour la première fois ! » ou « Il a fait ses premiers pas ! ». Une fille, qui passait alors par une période difficile, a relu ces notes et a dit : « Quand je rentrerai aujourd’hui, je dirai merci à ma mère ». J’en suis restée bouche bée. Et c’est à ce moment que j’ai compris ce que le boshi techô représentait pour les familles. »

De « mère-enfant » à « parents-enfants » ?

En 1948, les manuels portaient déjà le nom de boshi techô (ou littéralement « manuel mère-enfant »). En 1966, ils changent de nom pour devenir boshi kenkô techô (« manuel de santé mère-enfant »). Peu importe comment le monde évolue, la joie d’une femme qui apprend qu’elle est enceinte, elle, reste la même.

Les manuels sont tous pris en charge par les gouvernements locaux. S’adaptant à notre époque, ils sont de plus en plus souvent appelés Oyako kenkô techô (« carnet de santé parents-enfant »). Les hommes participant de plus en plus à l’éducation des enfants, le terme « mère-enfant » n’est plus tout à fait approprié.

« Lorsque nous avons présenté le système de carnet à l’étranger, nous avons d’abord proposé le nom “manuel parent-enfant”, plutôt que “mère-enfant”. Mais de nombreux pays ont dit préférer garder l’expression “mère-enfant”. Je me souviens d’une anecdote en Afrique qui m’a particulièrement marqué. »

La neuvième Conférence internationale annuelle sur le carnet sur la santé de la mère et de l’enfant a eu lieu au Cameroun en 2015. Huit ministres du gouvernement camerounais, dont le ministre de la Santé, ont assisté à la cérémonie d’ouverture. Curieux, le docteur Nakamura a demandé à la ministre de l’Agriculture et des Forêts, qui était assise à côté de lui, pourquoi elle était venue assister à cette conférence.

« Je suis la première femme camerounaise au poste de ministre de l’Agriculture. Je veux trouver une solution aux problèmes dont souffrent les agricultrices dans mon pays. Elles accouchent souvent chez elles, elles tombent souvent malades ou même meurent pendant qu’elles mettent leurs enfants au monde. Je veux que ces femmes puissent reprendre leur travail à la ferme et dans les champs en bonne santé après la grossesse et l’accouchement. Je suis donc à 100 % pour l’utilisation de ce manuel. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, pour protéger les mères comme les enfants. »

« Je la comprenais », confie le docteur Nakamura. « Dans ce pays, les manuels servent à protéger la vie des mères et des enfants. Quand on l’ouvre, on voit des illustrations d’hommes presque à chaque page. La photo d’un homme qui fume est barrée d’une croix bien visible et sur d’autres pages, il y a un dessin d’un homme s’occupant de son enfant. Le document s’appelle “manuel de santé maternelle et infantile” mais il permet tout de même de sensibiliser au fait que les femmes ne sont pas les seules à élever les enfants. J’ai vraiment eu l’impression que la portée de ce carnet était plus profonde. »

Une version camerounaise du manuel
Une version camerounaise du boshi techô

Encore aujourd’hui, le docteur Nakamura continue d’œuvrer pour l’utilisation de ce carnet dans tous les pays du monde. En 2018, l’Association médicale mondiale a annoncé que les institutions médicales du monde entier devraient faire un meilleur usage de ces manuels. Le docteur Nakamura espère que cette annonce encouragera d’autres pays à l’utiliser.

Des exemplaires de manuels du monde entier
Des exemplaires de boshi techô du monde entier

« En fait, il y a quelques années, je suis retourné à Salatiga, la ville où ont été distribués les premiers boshi techô, en Indonésie. Dans une conversation, j’ai mentionné les manuels à un chauffeur de taxi. Il m’a dit qu’il en avait un à la maison pour ses enfants. Je lui ai donc demandé si je pouvais aller chez lui. Avec la plus grande fierté, sa femme m’a montré leur manuel, m’expliquant à la manière d’un médecin comment l’utiliser. « Cette page, c’est pour la grossesse. Et celle-ci, c’est pour ce qui concerne la naissance. » La dernière chose qu’elle m’a dite, c’est : « Vous avez quelque chose comme ça au Japon ? » C’était le plus beau compliment qu’on m’avait jamais fait. »

Le docteur Nakamura écoute l’explication d’un manuel boshi techô au Timor oriental.
Le docteur Nakamura écoute l’explication d’un boshi techô au Timor oriental.

« Le manuel de santé maternelle et infantile par-delà les océans » (Umi o watatta boshi techô)

« Le manuel mère-enfant par-delà les océans » (Umi wo watatta boshi techô)

Auteur : Nakamura Yasuhide
Publié par les éditions Junpôsha (en japonais) en août 2021

(Photo de titre : une femme enceinte accompagnée de son partenaire, tenant dans ses mains un boshi techô lors d’un examen de santé à Bali, en Indonésie. Toutes les photos sont de Nakamura Yasuhide, sauf mentions contraires)

international santé Indonésie enfant Afrique