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Mizuno Hideko, pionnière du manga pour filles : une « hérétique » de 82 ans se confie

Personnages Culture Manga/BD

Découverte par Tezuka Osamu, le « père du manga », Mizuno Hideko est l’une des grandes pionnières historiques de la grammaire du manga. Ses récits très larges et ses descriptions novatrices lui valurent une grande popularité dès les années 1970, malgré un chemin semé de difficultés dans un secteur chaotique et en mutation permanente, tout en ayant fait le choix d’élever seule un enfant. Son œuvre est aujourd’hui réévaluée, et nous l’avons interrogée sur son parcours.

Mizuno Hideko MIZUNO Hideko

Née en 1939. Pionnière du manga shôjo, elle fut du groupe d’artistes manga de premier plan, et la seule femme, qui passèrent leur jeunesse à la villa Tokiwa, à Tokyo. Sa première œuvre publiée date de 1955. Parmi ses séries les plus connues : Les aventures de Pollen et Shiroi Troika. En 1970, Fire ! obtient le Prix du Manga de Shôgakkan. En 2010, elle est honorée du Prix de l’Association des mangakas japonais et du Prix du ministère de l’Éducation pour l’ensemble de son œuvre.

Le choc de « l’Université du manga » de Tezuka Osamu

Mizuno Hideko est née à Shimonoseki, port de pêche et de commerce du sud-ouest du Japon. Son père, qui se trouvait en Mandchourie pendant la guerre, disparut dans le chaos de l’après-guerre et Mizuno grandit avec sa famille maternelle. Sa mère mourut d’ailleurs très jeune, et sa grand-mère et son oncle furent sa vraie famille. Une librairie de prêt se trouvait à proximité de la maison et dès son plus jeune âge, elle dévora la collection de littérature mondiale pour les garçons et les filles. « Mon oncle était un fan de cinéma et m’emmenait voir des westerns et des films de Tarzan », raconte-t-elle aussi.

À l’époque, le marché du manga était dominé par les nouveautés publiées sous forme de livres à emprunter, et les magazines de manga shônen connaissaient leur apogée. Par exemple, c’est l’époque de Shônen Kenya (« Le jeune Kenya ») et de Sabaku no Maô (« Le Roi des Démons du désert »), des récits de marine de guerre et des westerns. Hideko a 11 ans quand elle découvre Manga Daigaku (« L’Université du manga ») de Tezuka Osamu (considéré comme le père du manga, et auteur d’Astro Boy ou de Black Jack). Cette lecture s’avérera décisive. Le livre, publié pour la première fois en 1950 (et qui connut plusieurs révisions jusque dans les années 1970), était une sorte de manuel pour dessiner des mangas, et contenait plusieurs histoires courtes.

« J’ai été frappée par la profondeur du message et la pertinence humaniste, très éloignée du manichéisme du Bien et du mal. Il trouve son inspiration dans tous les gens, westerns, romans policiers, contes de fées ou science-fiction, celle-ci se terminant systématiquement par un message pour l’avenir. À l’époque, personne n’avait osé décrire de tels principes dans un ouvrage pour la jeunesse. »

Dès son enfance, Mizuno adorait dessiner et inventer des histoires. C’est donc sans hésitation qu’elle décida de devenir mangaka.

« Je me suis exercée au dessin au crayon pendant mes deux dernières années d’école primaire. Puis, dès que je suis entrée au collège, j’ai commencé à soumettre mes dessins à Manga Shônen, le seul magazine à l’époque qui acceptait les soumissions d’amateurs. Le maître Tezuka en personne jugeait les envois. Plusieurs de mes dessins ont été publiés, mais je n’obtenais que des mentions honorables. »

Son entrée dans la légendaire villa Tokiwa à 18 ans

Ses débuts professionnels furent le fruit d’une heureuse coïncidence. Maruyama Akira, éditeur en charge de l’histoire Prince Saphir de Tezuka, qui était publié en ce temps-là en épisode dans le mensuel Shôjo Club, était tombé par hasard sur un manuscrit de Mizuno en allant chercher un nouvel épisode chez Tezuka.

« J’ignore comment mon manuscrit avait abouti sur le bureau de Tezuka. Mais il paraît que Tezuka a dit à l’éditeur qu’il trouvait ça bien et lui a recommandé de me former au métier. »

Dès qu’elle a terminé le collège, Maruyama lui écrivit pour lui demander de dessiner une histoire courte, et lui mit rapidement le pied à l’étrier de premières commandes professionnelles. Pendant un certain temps, Mizuno mena de front une carrière de mangaka débutante et un travail de salariée dans une entreprise locale de filets de pêche. Sa première série longue durée était un « western » qui racontait l’amitié entre deux filles et un cheval.

À l’âge de 18 ans, en mars 1958, Mizuno monte à Tokyo et s’installe à la villa Tokiwa, la célèbre résidence locative où la plupart des grands maîtres historiques du manga autour de Tezuka ont vécu et travaillé ensemble. Elle y restera sept mois. (Voir notre article : Immersion dans la villa Tokiwa, la mythique demeure des grands noms du manga)

L’œuvre principale qu’elle réalisera pendant cette période est une collaboration expérimentale avec Ishinomori Shôtarô et Akatsuka Fujio, sous le pseudonyme commun de U.MIA (prononcer « umaï-ya »), MIA étant les initiales de Mizuno-Ishinomori-Akatsuka. Ishinomori élaborait le scénario, Mizuno créait et mettait en scène les personnages féminin et masculins, et Akatsuka assurait la cohérence de l’ensemble.

« Mon troisième jour à Tokyo, Ishinomori nous a invité à Ginza pour voir le film Les Dix Commandements. C’est devenu une habitude : dès que nous avions un peu de temps, nous allions tous les trois au cinéma. »

La chambre de Mizuno reconstituée à la villa Tokiwa (photo de Nippon.com).
La chambre de Mizuno Hideko reconstituée à la villa Tokiwa (photo de Nippon.com).

« Ishinomori était un mélomane. Il collectionnait des disques de tous les genres : classique, pop, jazz, musiques de films. Moi aussi, j’aimais la musique classique, grâce aux émissions de radio de la NHK, et sa collection m’intéressait beaucoup. Nous dessinions tous les trois, dans la chambre d’Ishinomori, entourés de montagnes de livres et de disques. »

Le manga de type shôjo est né à la villa Tokiwa.

« À l’époque, la presse pour les garçons était encore pour l’essentiel constituée de textes illustrés, il n’existait pas encore de vrai magazine de manga shônen. Quant aux magazines shôjo, c’était encore un concept en cours de développement, on manquait de dessinatrices. C’est pourquoi Ishinomori, Akatsuka et les autres jeunes dessinateurs de la villa Tokiwa dessinaient aussi du shôjo manga. Nous étions tous adoubés par Tezuka, nous avons acquis de l’expérience sous une forme ou sous une autre. Par la suite, c’est cette expérience dans le shôjo manga qui a fait évolué le shônen du simple récit d’aventures vers des publications au contenu plus complexe. »

La première romance et la première épopée historique shôjo

En 1960, elle brise le tabou des magazines pour filles en racontant une histoire d’amour très audacieuse avec Hoshi no tategoto, une histoire librement inspirée du mythe des Walkyries de l’opéra de Wagner.

Hoshi no tategoto (gauche) et Shiroi Troika
Hoshi no tategoto (gauche) et Shiroi Troika

« Les écoles étaient mixtes, et pourtant les garçons et les filles ne jouaient pas ensemble, alors même que nous nous intéressions surtout à ce que faisait l’autre groupe. Et les mariages étaient arrangés, pas des mariages d’amour. Et puisque les grandes œuvres de la littérature mondiale ou du cinéma décrivaient de magnifiques romances, je me suis dit qu’il devait être possible de traiter ce thème également en bande dessinée. »

Ensuite, Shiroi Troika (« La Troïka blanche »), publiée en épisodes dans le magazine Weekly Margaret en 1964-65, fut la première romance historique shôjo sur la toile de fond de la révolution russe.

« J’ai toujours aimé la mythologie et le folklore, au moins depuis le collège, et j’étais fascinée par l’histoire épique et la musique de l’Anneau des Nibelungen, l’opéra de Wagner. J’avais aussi une fascination pour la Russie. J’avais lu les grands romans de la littérature russe que possédait mon frère, et je voyais des films russes. Même à part cela, je voulais surtout dessiner des œuvres comme celles de Tezuka, dans des genres très différents de l’un à l’autre et des histoires qui n’avaient pas peur de voir grand. »

Les sources créatives de Mizuno sont là : les œuvres de Tezuka, la littérature, la musique, le cinéma.

Fire !, le premier manga rock’n’roll

Fire !
Fire !

Pour l’audace de ses thèmes et de ses représentations, Mizuno se qualifie volontiers d’« hérétique ». La série qui justifie ce statut, c’est Fire !, dont la publication débuta en 1969 dans Shûkan Seventeen. Cette série révoutionnaire transcende les frontières du genre shôjo et projette le manga dans l’âge du rock.

À l’époque les mouvements contre la guerre du Vietnam et pour les droits civiques des Afro-américains battaient leur plein aux États-Unis.

« J’étais très intéressée par la façon dont l’envers du soi-disant “pays de la liberté” finissait par se dévoiler, et je trouvais formidable la façon dont la jeunesse du monde entier se révoltaient contre la civilisation matérielle. Dans ce contexte, le message anti-establishment du rock, fort et riche, en particulier dans sa tendance rock-progressif, m’a beaucoup attirée. C’est ainsi que j’ai décidé de dessiner un manga sur le rock. »

Pendant la rédaction de Fire !, un poster de Scott Walker au mur (avec l’aimable autorisation de Mizuno Hideko)
Pendant la rédaction de Fire !, un poster de Scott Walker au mur (avec l’aimable autorisation de Mizuno Hideko)

Le protagoniste, Aron, qui se ruine à la poursuite de la musique et de l’amour, est inspiré par Scott Walker, le chanteur des Walker Brothers, un groupe populaire à l’époque.

« J’avais l’impression qu’il remettait toujours en doute sa propre attitude et sa façon d’être, alors même qu’il évoluait dans un environnement privilégié. Sa chanson Plastic palace People en particulier m’avait frappée. Une belle chanson avec de belles paroles abstraites. J’ai créé Aron en me basant sur cette image de pureté intacte. »

Inspirée par la culture underground

Avant de se mettre à cette série, Mizuno entreprit un voyage de repérages en Europe et aux États-Unis.

« Cela a duré à peine un mois, mais j’ai visité seule les bastions de la culture underground de plusieurs villes, les clubs où les jeunes se retrouvaient. Partout, c’étaient les mêmes chansons qui étaient populaires, cela m’a fait réaliser que le monde était un, uni dans l’amour du rock. »

La série dépeint la société américaine dans sa diversité, avec des Blancs, des Noirs, des Amérindiens. Elle présentait aussi des scènes de nudité et de sexe.

« Je voulais exprimer le message hippie de l’époque, qui voulaient se débarrasser des faux-semblants et se montrer exactement tels qu’ils étaient nés. Mais c’est vrai qu’après moi, de plus en plus de manga se sont engouffrés dans cette voie que j’avais ouverte avec des scènes de lit beaucoup plus proches de la pornographie… »

Fire ! a suscité une énorme réaction et le nombre de lecteurs masculins est devenu très important.

« Pendant un certain temps, de nombreuses lettres de fans émanaient de lecteurs masculins. Conquérir le lectorat féminin fut beaucoup plus long. »

Ludwig II, l’opus inachevé

Lorsque les magazines de manga hebdomadaires ont occupé la position centrale sur le marché, les auteurs se sont vite retrouvés cernés. Il s’agissait de les rendre exclusivement attachés à une publication, avec impossibilité d’avoir des contacts avec les éditeurs de la concurrence. Et tout cela sans même signer un contrat. Et au début, le concept de licence, avec déclinaison des séries en d’autres produits adaptés n’existait pas encore. Cela a eu pour conséquence la perte de nombreux manuscrits à cause de la gestion eu scrupuleuse des maisons d’édition.

« J’ai refusé cette idée d’exclusivité, et je me suis souvent disputée avec les éditeurs. On me traitait de rebelle et d’arrogante, vous pouvez en être sûrs. »

La publication de Fire ! a été l’occasion pour Mizuno de se familiariser avec le concept de droits d’auteur. Elle a créé un groupe d’étude avec quelques collègues, et c’est à ce moment qu’elle se retrouva sur une liste noire par les éditeurs qui craignaient la constitution d’un syndicat. Il lui fut exigé de terminer sa série plus tôt que prévu initialement, ce qu’elle réussit à conclure de façon convenable.

« Mon comportement ne plaisait pas, je pense. »

Deux ans plus tard, elle a eu son fils, qu’elle a élevé seule.

« Je n’avais pas réalisé à quel point élever seule un enfant était compliqué. J’ai laissé tomber la publication de scénarios au long cours et j’ai travaillé sur des illustrations et d’autres emplois pour joindre les deux bouts. Mes revenus ne représentaient plus qu’un quart de ce qu’ils étaient au plus haut, mais encore suffisant pour vivre. »

Puis une nouvelle génération d’auteurs est entrée sur le marché du manga et les commandes de séries se sont drastiquement raréfiées. Conséquence dramatique : le magazine dans lequel Mizuno publiait une nouvelle série longue, la première depuis des années, Ludwig II, cessa de paraître. Mizuno était allée jusqu’en Allemagne pour faire des repérages pour cette série.

« Ludwig II, c’est Louis II de Bavière, le mécène de Wagner, que j’ai toujours adoré. J’en traçais le portrait d’un jeune homme dont la tragédie est de vouloir être trop pur. Mais je n’ai jamais pu dépasser la moitié. J’ai présenté le projet à tous les éditeurs pour reprendre la série, personne n’en a voulu. »

Mizuno avoue qu’elle n’aurait plus la force physique aujourd’hui de mener ce projet à son terme, mais il lui reste néanmoins quelque chose qu’elle voudrait faire :

« Notre génération, qui a porté sur ses épaules l’ère de l’après-Tezuka n’a pas laissé de traces. Il y a un vide de 20 ans entre Prince Saphir et La Rose de Versailles. Mais je voudrais que tout le monde sache dans quel état était le manga pour les filles à cette époque. À vrai dire, avec une dizaine de mangakas actives à cette période, nous en avons conservé des traces. J’aimerais en faire un livre, pour que plus de gens puissent les lire… »

Une série d’ouvrages revenant sur l'univers de Mizuno Hideko a été publiée : un art book publié en 2020 (à gauche, ed. Genshôsha) et un mook Special Mizuno Hideko (éd. Kawade Shobô Shinsha) sorti en janvier 2022.
Une série d’ouvrages revenant sur l’univers de Mizuno Hideko a été publiée : un art book publié en 2020 (à gauche, ed. Genshôsha) et un mook Special Mizuno Hideko (éd. Kawade Shobô Shinsha) sorti en janvier 2022.

(Reportage et texte d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre avec l’aimable autorisation de Mizuno Hideko)

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