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Pourquoi le film « Le Maître du Kabuki » a-t-il rencontré un tel succès au Japon ?

Cinéma

Le plus grand sujet d’actualité dans l’univers du cinéma japonais en 2025 aura été l’énorme succès du film Kokuhô, qui sort en France le 24 décembre sous le titre Le Maître du Kabuki. Comment cette œuvre sur le monde du théâtre traditionnel a-t-il pu générer des recettes aussi inattendues ?

Le Maître du Kabuki a établi un nouveau record au box-office japonais. Selon la société de distribution Tôhô, 172 jours après sa sortie le 6 juin 2025, le film avait généré 17,38 milliards de yens (95,9 millions d’euros) de recettes au 24 novembre, dépassant de peu Odoru daisôsasen The Movie 2 – Rainbow Bridge wo Fûsa Seyo! (titre anglais : Bayside Shakedown 2), sorti en 2003, qui avait enregistré 17,35 milliards de yens de recettes et détenait jusqu’alors le record du film japonais en prise de vues réelles le plus rentable.

Personne n’avait prévu un tel succès. En effet, le thème peu familier du monde du kabuki et la durée de 2 heures 55 minutes était considérée comme des inconvénients pour la distribution. Le succès de ce film à gros budget, produit malgré les risques, donne de l’espoir à l’industrie cinématographique japonaise.

Une concurrence féroce pour succéder aux acteurs vedettes

L'œuvre originale est un roman publié en deux volumes en 2018 par Yoshida Shûichi, lauréat du prix Akutagawa, la plus prestigieuse récompense littéraire japonaise. L’histoire commence dans les années 1960. L’un des personnages principaux est Kikuo, fils d’un yakuza. Après la mort de son père, tué lors d’une guerre des clans, il est recueilli par Hanai Hanjirô, un acteur de kabuki qui a su reconnaître son talent. Kikuo suit une formation rigoureuse avec Shunsuke, le fils biologique de Hanjirô, qui a le même âge que lui et qui doit en principe lui succéder. Ils rivalisent alors pour devenir les meilleurs et gagner en popularité, jusqu’à ce que Kikuo soit reconnu comme « trésor national vivant ».

Dans le monde du kabuki, la lignée est très importante. Les garçons nés dans une famille d’acteurs de kabuki sont formés dès leur petite enfance à cet art et sont censés reprendre plus tard le nom de leur père ou d’un membre de leur famille. À l’inverse, il est très rare qu’une personne issue d’une autre lignée puisse hériter d’un nom prestigieux.

Le kabuki, art traditionnel du théâtre, comporte de nombreux codes et conventions. Pour pouvoir le pratiquer, de longues années de formation et d’entraînement sont nécessaires pour acquérir la culture générale, la technique et la préparation physique. La « lignée » se transmet et se préserve par le sang. Vu de l’extérieur, le kabuki est un monde extrêmement fermé.

(© Yoshida Shûichi/Asahi Shimbun Publications; © Kokuho Film Partners)
(© Yoshida Shûichi/Asahi Shimbun Publications; © Kokuho Film Partners)

Shunsuke est considéré comme le successeur naturel de Hanjirô, mais celui-ci décide de transmettre son nom à Kikuo. Déçu, Shunsuke quitte le monde du kabuki, mais Kikuo, qui n’appartient pas à la lignée par le sang, y est mal traité. Lorsque Shunsuke est rappelé, Kikuo, qui n’a plus sa place, disparaît à son tour.

Le film dépeint sur un mode très rythmé les vicissitudes du destin de Kikuo et Shunsuke, ponctuées de nombreuses scènes somptueuses tirées du kabuki. Il pose également la question de savoir ce qui est le plus important dans l’art : le talent ou l’héritage familial.

De nombreux éléments contradictoires avec la logique du succès

La pré-production et la production du film ont été longues et complexes. En effet, le budget requis était important et assurer la qualité et le potentiel commercial du film jusqu’à garantir un retour sur investissement positif n’a pas été une mince affaire.

Le cinéma japonais possède depuis longtemps un genre appelé geidô mono (« film sur le monde des arts de la scène »), qui dépeint les relations humaines et la rigueur de l’univers artistique dans les coulisses des arts traditionnels tels que le kabuki et le rakugo, et qui a connu son heure de gloire dans le passé. Cependant, ce genre a périclité depuis les années 1970 et n’est pratiquement plus produit. Le kabuki est connu de tous les Japonais et ses représentations jouissent d’une popularité stable, mais son public est limité et ne correspond pas à celui du cinéma.

Les films d’une durée proche de trois heures sont boudés par le public et leur nombre de projections dans les salles obscures est limité. Le cinéma japonais se remet actuellement des effets de la pandémie et connaît un regain d’activité, mais ce sont les films d’animation qui dominent le box-office. Les œuvres en prise de vues réelles qui remportent le plus de succès sont principalement des adaptations cinématographiques de séries télévisées ou des films de genre inspirés de mangas.

Dans Le Maître du Kabuki, l’univers ce théâtre traditionnel est dépeint à travers deux personnages masculins principaux. La réalisation du projet, qui nécessitait de recréer à grande échelle une scène de kabuki, exigeait des coûts élevés de production. Le réalisateur Lee Sang-il a enchaîné les films acclamés par la critique, tels que The Unforgiven et Rage, mais on ne peut pas vraiment le qualifier de créateur de blockbusters. Le projet présentait des risques élevés à tous les niveaux, et la plupart des investisseurs, dont la Tôhô, la plus grande société cinématographique japonaise, ont d’abord hésité à s’engager.

En vue d’être distribué sur les marchés étrangers

Myriagon Studio a joué un rôle central dans la production. Il s’agit d’une filiale d’Aniplex, une société de production d’anime sous l’égide du groupe Sony Music, qui a produit notamment Demon Slayer. Il s’agit de leur première production cinématographique en prise de vues réelles.

Dans l’industrie cinématographique nippone, plutôt que de calculer les coûts de production en fonction du scénario, on définit souvent d’abord un budget, puis on explore les possibilités offertes par ce budget. De ce fait, le film est souvent le fruit de compromis et de résignation.

Cependant, la productrice Murata Chieko, de Myriagon Studio, s’est attaché à donner les moyens dont avait besoin le projet du réalisateur sans faire de compromis. Dès le début, elle a examiné le scénario en vue d’une sortie sur le marché international. L’objectif était de présenter le film en première mondiale au Festival de Cannes en mai 2025.

Ainsi, il a été possible de réunir les 1,2 milliard de yens (6,6 millions d’euros) nécessaires à la production, subvention de l’État comprise. Pour un film qui ne fait pas appel à des scènes d’action spectaculaires ni à des effets spéciaux sophistiqués, il s’agit d’un budget exceptionnel au Japon.

Après une période de préparation minutieuse, un décor artistique à grande échelle a été construit pour le tournage. Yoshizawa Ryô, qui incarne Kikuo, et Yokohama Ryûsei, qui joue le rôle de Shunsuke, n’avaient ni connaissance ni expérience du kabuki, mais ils se sont entraînés assidûment pendant plus d’un an avant le tournage. Grâce à leurs efforts, ils ont pu interpréter dans le film des scènes tirées de pièces emblématiques du kabuki telles que Sonezaki Shinjû (Double Suicide à Sonezaki), Ninin Fuji Musume (Les deux jeunes filles aux glycines) et Ninin Dôjôji (Deux personnes au temple Dôjô-ji), sans rien avoir à envier aux véritables acteurs de kabuki.

Un travail de caméra novateur

Pour les scènes de kabuki, un immense décor a été construit, et tous les intérieurs, les costumes et les coiffures des spectateurs ont été modifiés en fonction de l’époque représentée. Le directeur de la photographie Sofian El Fani, connu pour son travail sur La vie d’Adèle, a été invité à apporter un regard neuf sur la représentation du théâtre traditionnel.

Son idée la plus révolutionnaire a sans doute été de placer la caméra sur scène pour filmer les spectateurs par-dessus l’épaule des acteurs. Alors que, traditionnellement, dans les films japonais, les scènes de théâtre ont pour ainsi dire toujours été filmées depuis les gradins, afin de montrer le point de vue des spectateurs. Mais El Fani a filmé depuis la scène, caméra à la main. De suffisamment près pour montrer la sueur et la respiration des acteurs, les spectateurs sont également dans le cadre. Pour la première fois, nous découvrons la beauté de cet art sous un angle inaccessible lors d’une représentation de kabuki réelle.

La scénariste Okudera Satoko a habilement résumé les moments clés de cette longue histoire, et la mise en scène du réalisateur Lee permet de suivre d’un seul coup d'œil le destin mouvementé des deux acteurs de kabuki, sans que l’on ait l’impression que le temps passe. Lee Sang-il est un Coréen de troisième génération élevé au Japon. Il a déclaré aux médias coréens : « Le fait que Kikuo, venu de l’extérieur, entre dans le monde fermé du kabuki, correspond en partie à mon identité de personne à cheval entre deux mondes. »

La réaction du public a déjoué les prévisions

Au Festival de Cannes, le film a été présenté dans le cadre de la Semaine des réalisateurs, qui se tient parallèlement à la compétition officielle. À l’occasion de la projection, les deux acteurs principaux, Yoshizawa Ryô et Yokohama Ryûsei, ainsi que Watanabe Ken, qui incarne Hanjirô, étaient à Cannes. L’événement a été relayé au Japon et a fait grand bruit lui. Le long-métrage est sorti en salles le 6 juin, juste après la clôture du festival.

Le film a rapporté environ 300 millions de yens (1,6 million d’euros) lors de son premier week-end d’exploitation, se classant en troisième position derrière Lilo & Stitch et Mission Impossible - Final Reckoning. À ce stade, les prévisions de recettes finales s’élevaient à 2 milliards de yens, ce qui a rassuré les parties concernées.

Mais c’est là que les choses ont commencé à bouger. Contrairement à la règle habituelle selon laquelle le premier week-end est celui de la plus forte fréquentation, Le Maître du Kabuki a vu son audience augmenter de semaine en semaine. Au cours du deuxième week-end suivant sa sortie, il a enregistré une augmentation de 20 % par rapport à la semaine précédente, et a continué à dépasser les chiffres de la semaine précédente jusqu’à la quatrième semaine. Il est resté en première position lors de la troisième semaine et est resté dans le top 10 pendant 21 semaines consécutives. Il a même fait un retour en force la 23e semaine bien qu’il ait quitté le classement lors de la 22e semaine.

Au début de son exploitation en salle, le public était principalement composé de femmes d’âge mûr, mais progressivement, il s’est élargi à toutes les tranches d’âge, hommes et femmes confondus. De nombreux spectateurs ont vu le film plusieurs fois, et leurs impressions et réflexions publiées sur les réseaux sociaux ont créé un véritable phénomène, le succès retentissant du film attirant encore plus de spectateurs. Le nombre de jeunes spectateurs aux représentations de kabuki a également augmenté sous l’influence du film.

Que permettra le succès de ce film ?

L’incroyable succès de cette œuvre a insufflé un vent nouveau dans le monde lui aussi fermé du cinéma japonais. Avec 1 200 films sortis chaque année et un chiffre d’affaires total d’environ 200 milliards de yens (1,1 milliard d’euros), l’industrie cinématographique nippone est l’une des plus importantes au monde, mais le modèle économique de la plupart des producteurs reste de récupérer leur investissement uniquement grâce aux recettes nationales. Le budget de production d’un film commercial est généralement compris entre 200 et 300 millions de yens. Les films artistiques ont du mal à trouver des financements, et il n’est pas rare que des films soient réalisés avec un budget très modeste, inférieur à 10 millions de yens. Les producteurs ont tendance à éviter les risques dans le choix des projets.

À Hollywood, le budget moyen d’une production est de 2 milliards de yens (11 millions d’euros), et en Europe, il est généralement de 1 milliard de yens. Il n’est pas rare que les acteurs bénéficient d’une longue période de préparation pour se mettre dans la peau de leur personnage et que des décors gigantesques soient construits pour le tournage. Pour donner un ordre de grandeur, le budget « exceptionnel » alloué pour Le Maître du Kabuki n’a en fait pas dépassé 1,2 milliard de yens « seulement ».

Inversement, nombreux sont les films qui sont des échecs commerciaux. La pré-production du Maître du Kabuki, malgré les risques que représentaient le projet, a été soigneusement peaufinée et grâce à un budget approprié, a remporté un franc succès. Il devrait également figurer sur la liste des finalistes pour représenter le Japon à l’Oscar du meilleur film international.

« Cela élargira l’éventail des sujets abordés dans les films », entend-on dire. Cela pourrait permettre de sortir de la situation actuelle difficile et favoriser l’entrée du cinéma japonais sur le marché mondial.

(Photo de titre : le réalisateur Lee Sang-il [à gauche], lauréat du prix Kurosawa Akira lors du 38e Festival international du film de Tokyo, et l’acteur principal Yoshizawa Ryô [Laurent Hou / Hans Lucas via Reuters Connect])

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