Les trains de nuit sur les rails du retour : pourquoi le Japon relance les services nocturnes

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Les célèbres « trains bleus » japonais ont cessé leurs services avec voitures-lits il y a plus de dix ans, laissant la place aux luxueux trains de croisière dans le secteur du voyage ferroviaire nocturne. Mais aujourd’hui, des trains nocturnes plus accessibles et abordables, comme le Luna Azul ou encore le Tôkaidô Lumière Express, pourraient bien faire leur retour.

Des trains bleus aux trains de croisière

Avant que le réseau du Shinkansen, les autoroutes et les liaisons aériennes intérieures japonaises n’atteignent leur niveau de développement actuel, les trains de nuit jouaient un rôle important dans les déplacements de longue distance au Japon. Le premier « train bleu », un train-couchettes express limité, est entré en service en 1958. Surnommé ainsi en raison de ses voitures bleues, il devient rapidement un moyen de transport populaire grâce à son confort, sa praticité et ses voitures entièrement climatisées. À son apogée, en 1975, près de 40 services aller-retour de trains bleus circulaient chaque jour à travers le Japon.

Cette même année, le Shinkansen atteint la ville de Hakata, reliant ainsi Kyûshû à Honshû au sein du réseau longue distance des Chemins de fer nationaux japonais (JNR). Au fil du temps, les voyageurs se tournent vers d’autres modes de transport, tandis que les JNR, qui exploitent les trains bleus, augmentent à plusieurs reprises leurs tarifs de base ainsi que les suppléments pour les trains express et les voitures-lits. Après l’éclatement des JNR et la création du groupe Japan Railways (JR) en 1987, des trains-couchettes haut de gamme comme le Hokutosei, lui-même un train bleu luxueux, le Twilight Express et le Cassiopeia entrent en service et connaissent un succès considérable. Mais la concurrence croissante des bus de nuit longue distance et la complexité d’exploitation des trains traversant les territoires de plusieurs compagnies ferroviaires JR entraînent le déclin progressif des trains bleus. Le dernier d’entre eux, le Hokutosei, est mis en retraite en 2015.

Aujourd’hui, il ne reste plus que deux services réguliers de trains express limités avec voitures-lits au Japon : le Sunrise Seto et le Sunrise Izumo. Partant de Tokyo attelés l’un à l’autre, ils se séparent à Okayama, une moitié poursuivant sa route vers Shikoku et l’autre vers la région de San’in. Ils assurent chacun un seul aller-retour par jour.

Plusieurs autres trains nocturnes circulent de manière irrégulière. On compte notamment le West Express Ginga (JR West), qui ne nécessite pas de supplément pour la voiture-lit, du Seven Stars (Nanatsuboshi) à Kyûshû (JR Kyûshû), du Train Suite Shiki-Shima (JR East) et du Twilight Express Mizukaze (JR West). Pour ces trois derniers, le prix peut atteindre entre 300 000 et 1 million de yens par nuit (1 600 et 5 400 euros). Aujourd’hui, les voyages ferroviaires nocturnes au Japon sont donc largement devenus synonymes de trains de croisière de luxe.

Le luxueux Twilight Express Mizukaze circule principalement sur les lignes principales San’yô et San’in. (Avec l’aimable autorisation de JR West)
Le luxueux Twilight Express Mizukaze circule principalement sur les lignes principales San’yô et San’in. (Avec l’aimable autorisation de JR West)

De nouvelles offres plus abordables

À l’image du West Express Ginga, les nouveaux services Luna Azul et Tôkaidô Lumière Express, récemment annoncés, seront proposés à des tarifs bien inférieurs à ceux des trains de croisière de luxe. Leur billet incluant également l’hébergement pour la nuit, ils pourraient offrir une expérience ferroviaire particulièrement accessible.

Le Luna Azul, dont la mise en service est prévue au début de l’exercice fiscal 2027, sera composé de dix voitures d’express limité rénovées. Il proposera notamment des compartiments Green Car (compartiments de première classe) pouvant accueillir de une à quatre personnes ainsi qu’un salon. Du printemps à l’automne, il circulera deux fois par semaine entre Shinagawa (à Tokyo), et Aomori (à l’extrémité nord de Honshû, l’île principale du pays), en longeant la côte de la mer du Japon via les lignes Jôetsu et Uetsu et en passant par Akita. Le trajet durera entre 12 heures et demi et 15 heures. Le tarif devrait être légèrement supérieur à celui d’un billet Green Car simple sur le Shinkansen Tôhoku entre Tokyo et Shin-Aomori, qui coûte 24 180 yens (130 euros). En hiver, le train devrait assurer six allers-retours hebdomadaires en journée entre Shinagawa et Naganohara-Kusatsuguchi, dans la préfecture de Gunma.

Autre projet de train de nuit : le Tôkaidô Lumière Express. Contrairement au Luna Azul, il s’agit d’un service exceptionnel unique (et expérimental) du Shinkansen Tôkaidô, qui a quitté Tokyo à 22 heures le 8 août dernier pour arriver à Shin-Ôsaka à 7 heures le lendemain matin. Le billet a coûté 15 000 yens (80 euros) en classe ordinaire avec réservation pour l’ensemble du trajet, soit à peu près le prix d’un billet de Shinkansen classique sur cette liaison. Les voitures du Shinkansen n’ont subi aucune modification. De minuit à 6 heures du matin, le train est resté stationné à Gifu-Hashima. Comme les opérations de maintenance et d’inspection des lignes Shinkansen sont effectuées durant ces heures tardives, le choix de maintenir le train en gare avec ses passagers à bord constitue une approche pour le moins originale.

Le Luna Azul (« lune bleue » en espagnol) devrait entrer en service en 2027. Sa carrosserie bleue rappelle les célèbres trains bleus des décennies passées. (Avec l’aimable autorisation de JR East)
Le Luna Azul (« lune bleue » en espagnol) devrait entrer en service en 2027. Sa carrosserie bleue rappelle les célèbres trains bleus des décennies passées. (Avec l’aimable autorisation de JR East)

Pourquoi relancer les voyages de nuit ?

Quelles stratégies se cachent derrière les nouvelles initiatives de transport ferroviaire nocturne des trois compagnies JR ?

JR East explique ainsi les raisons du lancement du Luna Azul : « Notre objectif en lançant ce service est de créer une expérience ferroviaire mémorable et enthousiasmante, en répondant à une demande latente pour les voyages en train longue distance mais également à l’intérêt croissant des voyageurs, japonais comme étrangers pour des expériences singulières, tout en favorisant le tourisme grâce à la collaboration avec les communautés locales. »

Le Tôkaidô Lumière Express a effectué un long arrêt pendant la nuit. Son nom reprend le mot français « lumière », évoquant le soleil du matin et le début d’une nouvelle journée. Il rappelle également le Shinkansen Hikari, autre service ferroviaire dont le nom évoque la lumière et qui est en service depuis le lancement du Shinkansen en 1964. (Avec l’aimable autorisation de JR Central)
Le Tôkaidô Lumière Express a effectué un long arrêt pendant la nuit. Son nom reprend le mot français « lumière », évoquant le soleil du matin et le début d’une nouvelle journée. Il rappelle également le Shinkansen Hikari, autre service ferroviaire dont le nom évoque la lumière et qui est en service depuis le lancement du Shinkansen en 1964. (Avec l’aimable autorisation de JR Central)

JR Central présente ainsi ses objectifs pour le Lumière Express, premier service Shinkansen de nuit de l’histoire : « Alors que la demande de transport entre la région métropolitaine de Tokyo, la région du Chûkyô autour de Nagoya et le Kansai augmente pendant les périodes de forte affluence, et que la demande de voyages de nuit progresse parallèlement à la hausse des prix des hôtels, notre objectif est de proposer une nouvelle option de voyage tout en évaluant l’ampleur de la demande pour un service du Tôkaidô Shinkansen combinant transport et repos. »

Le West Express Ginga, qui circule principalement dans les régions du Kansai et du Chûgoku, utilise des voitures voyageurs rénovées. (Avec l’aimable autorisation de JR West)
Le West Express Ginga, qui circule principalement dans les régions du Kansai et du Chûgoku, utilise des voitures voyageurs rénovées. (Avec l’aimable autorisation de JR West)

JR West, qui a lancé le West Express Ginga avant les deux autres compagnies ferroviaires, explique : « Notre objectif est de créer une nouvelle demande à l’heure où la population diminue. Le West Express Ginga se situe à mi-chemin entre les trains touristiques familiers et les trains de croisière de luxe, hors de portée de nombreuses personnes. Il offre un moyen abordable de satisfaire le désir de voyager vers des destinations plus éloignées, tout en contribuant à accroître le nombre de visiteurs dans l’ouest du Japon. »

Les compagnies JR envisagent-elles d’étendre leurs itinéraires ou de proposer d’autres services ? « Nous n’avons pour le moment arrêté aucun itinéraire ni aucune zone d’exploitation précise pour une éventuelle extension, mais nous continuerons d’étudier différentes possibilités, notamment un élargissement des zones desservies », répond JR East. « Nous n’avons actuellement aucun projet concret de services supplémentaires similaires, mais nous examinerons ces possibilités en fonction de la demande des passagers. »

JR Central précise de son côté : « Le Tôkaidô Lumière Express ne sera exploité qu’une seule fois, à une date que nous préciserons ultérieurement. Après avoir évalué la demande des passagers, leurs retours et les difficultés opérationnelles rencontrées, nous prendrons une décision globale sur la manière dont des services similaires pourraient être proposés à l’avenir. »

L’analyse du succès des trains de nuit

Un dirigeant du secteur ferroviaire joue un rôle notable dans le renouveau actuel des voyages en train de nuit. Torizuka Akira, président de la Ôigawa Railway, dans la préfecture de Shizuoka, a également dirigé la Isumi Rail, à Chiba, et la Echigo Tokimeki Railway, à Niigata, après avoir été sélectionné à l’issue de procédures de recrutement ouvertes pour ces deux postes.

En 2014, alors que les trains de nuit disparaissaient rapidement au Japon, la Isumi Rail lança un service nocturne effectuant deux allers-retours et demi sur sa ligne de 26,8 kilomètres. Les billets, limités à 40 passagers, furent épuisés en seulement deux heures. Depuis, la Echigo Tokimeki et la Ôigawa Railway ont connu un succès similaire avec leurs services nocturnes utilisant d’anciennes voitures des JNR, permettant aux passagers de retrouver l’atmosphère nostalgique des voyages en train de nuit.

Le succès de Torizuka repose sur un principe simple : offrir une expérience empreinte de nostalgie aux personnes qui ont connu les voyages nocturnes à l’ère Shôwa (1926-1989), tout en proposant une nouvelle expérience aux jeunes générations qui n’ont jamais voyagé de nuit en train.

Fort de son expérience à la tête de plusieurs compagnies ferroviaires, comment perçoit-il les efforts des groupes JR pour faire renaître les trains nocturnes ?

Torizuka salue tout d’abord la décision des compagnies ferroviaires de limiter leurs investissements initiaux en rénovant des voitures existantes. Il estime également que les évolutions observées en Europe ont contribué à raviver l’intérêt pour les trains de nuit. Il souligne notamment que les réglementations européennes visant à limiter les vols court-courriers afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre ont favorisé un regain d’intérêt pour le transport ferroviaire, notamment les trains de nuit.

« La popularité des bus de nuit montre clairement qu’il existe une demande pour les déplacements nocturnes », explique Torizuka. « Le Japon pourrait à terme instaurer, comme en Europe, des restrictions visant les vols court-courriers pour des raisons environnementales, ce qui pourrait accroître la demande de trains de nuit. Je pense que les compagnies JR envisagent peut-être cette possibilité. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les dépenses par passager et l’amélioration du taux de rotation, je pense qu’elles prennent également en compte les considérations environnementales et leur contribution aux communautés locales. »

Depuis 2025, la Ôigawa Railway exploite plusieurs fois par an des services express de nuit avec une locomotive électrique et d’anciennes voitures des JNR peintes aux couleurs des célèbres trains bleus. Les passagers peuvent utiliser des planches, des draps et des oreillers afin de transformer les banquettes en couchettes rudimentaires. (Avec l’aimable autorisation de Ôigawa Railway)
Depuis 2025, la Ôigawa Railway exploite plusieurs fois par an des services express de nuit avec une locomotive électrique et d’anciennes voitures des JNR peintes aux couleurs des célèbres trains bleus. Les passagers peuvent utiliser des planches, des draps et des oreillers afin de transformer les banquettes en couchettes rudimentaires. (Avec l’aimable autorisation de Ôigawa Railway)

Vers de nouvelles lignes et de nouveaux services ?

La Ôigawa Railway de Torizuka attire déjà de nombreux visiteurs japonais et étrangers grâce à sa ligne d’Ikawa, qui offre des vues sur l’immense réservoir d’un barrage, ainsi qu’à ses trains spéciaux Thomas et Percy (issus de la série télévisée d’animation Thomas et ses amis). En matière de voyages ferroviaires nocturnes, son prochain objectif est d’introduire de véritables voitures-lits. Pour limiter les coûts de construction, la compagnie étudie la possibilité d’installer des « chambres d’hôtel » aménagées dans des conteneurs maritimes sur des wagons de fret et de les exploiter en tant qu’annexes de l’hôtel thermal qu’elle gère en parallèle.

La demande pour les voyages de nuit est en réalité déjà importante. Les compagnies ferroviaires rénovent leurs voitures existantes afin de limiter les coûts d’investissement initiaux. Elles peuvent ainsi pratiquer des tarifs moins élevés tout en répondant aux attentes des voyageurs à la recherche d’une solution nocturne abordable et accessible. Tout semble donc indiquer que le train de nuit abordable est prêt à renaître. Il sera intéressant de voir comment les itinéraires vont s’étendre, à quelle fréquence les services seront proposés et quels nouveaux types de trains de nuit feront leur apparition dans les années à venir.

(Note aux voyageurs utilisant le Japan Rail Pass, qui permet aux visiteurs internationaux de voyager sans limitation sur la plupart des trains JR : les services Luna Azul et Tôkaidô Lumière Express présentés ci-dessus ne sont pas couverts par le Pass. Pour les Sunrise Seto, Sunrise Izumo et West Express Ginga, ce dernier couvre le tarif de base, mais les voyageurs doivent toujours s’acquitter des suppléments applicables aux trains express et aux voitures-lits. Ces trains étant extrêmement populaires, il peut être difficile d’obtenir une réservation, même pour les voyageurs déjà présents au Japon. Le meilleur moyen d’obtenir une place est de contacter une agence de voyages une fois vos dates de séjour arrêtées.)

(Photo de titre : représentation du Luna Azul, dont la mise en service est prévue en 2027. Avec l’aimable autorisation de JR East.)

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