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Une collaboration nippo-américaine : les origines surprenantes de la tong de plage moderne

Design Mode

Pratique et légère, la modeste tong est un incontournable de l’été et des plages du monde entier. Mais d’où vient sa version moderne ? Revenons à l’histoire de cette sandale née après-guerre de l’étonnante collaboration de designers japonais et américains.

Histoire d’une collaboration nippo-américaine de l’après-guerre

En japonais « tong » se dit bîsan, une abréviation de bîchi sandaru (emprunté à l’anglais beach sandal). Le concept est né après-guerre de la rencontre de deux hommes. Le premier est américain. Ray Pastine travaille comme designer industriel, sa spécialité est la chaussure. Après-guerre, il vient au Japon dans le cadre du projet de reconstruction du QG du Commandement suprême des forces alliées. C’est là qu’il découvre les chaussures traditionnelles japonaises appelées geta et zôri. Ce type de sandale tenant au pied grâce à une simple bride en Y sur le coup de pied n’existait pas aux États-Unis. Cette simplicité et la facilité avec laquelle on peut les mettre et les enlever, le fascinent. Pastine se plaît à imaginer un modèle qu’il pourrait commercialiser sur le marché américain.

Le deuxième homme s’appelle Ikuta Shôtarô. Cet ingénieur japonais travaille à la Naigai Rubber Industry, une entreprise de caoutchouc, basée près du port de Kobe qui est alors une plaque tournante des importations de caoutchouc naturel. La Naigai Rubber Industry a été fondée en 1913, on y fabrique d’abord des pneus et des chambres à air. Puis pendant la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise fournit l’armée japonaise. De nos jours, elle usine divers produits, allant de capteurs d’accélération aux balles de baseball et de softball.

Ikuta Shôtarô (à gauche) avec Ray Pastine. (Photo avec l’aimable autorisation de Naigai Rubber Industry)
Ikuta Shôtarô (à gauche) avec Ray Pastine. (Photo avec l’aimable autorisation de Naigai Rubber Industry)

Après-guerre, Ikuta Shôtarô cherche à développer des produits de grande consommation et invente notamment un procédé pour fabriquer du caoutchouc spongieux à cellules fermées.

« En 1945, juste avant la fin de la guerre, l’armée japonaise avait demandé à Ikuta de reproduire le caoutchouc utilisés dans les réservoirs de carburant des bombardiers américains », explique Uzawa Yasuhiro, responsable de la section sandales de plage du département des articles de sport de Naigai Rubber Industry de Tokyo. « Ce caoutchouc était léger, élastique et non absorbant. Après de longues recherches, Ikuta réussit à créer un nouveau type de caoutchouc alvéolé à cellules fermées, hautement imperméable. » Ce nouveau matériau a été mis au point à des fins militaires, mais Ikuta va l’appliquer à des produits de grande consommation.

Uzawa Yasuhiro, de Naigai Rubber Industry (© Yoshino Taichirô)
Uzawa Yasuhiro, de Naigai Rubber Industry

Pastine retourne au Japon en 1951. Convaincu que les sandales vues à son précédent voyage peuvent être adaptées et toucher un plus large marché, il contacte des fabricants japonais de geta et de zôri. Mais, la guerre est encore dans tous les esprits et le ressentiment anti-américain est fort, ses démarches n’aboutissent pas.

Pastine entend alors parler d’une entreprise de caoutchouc à Kobe qui investit dans des technologies innovantes et qui semble vouloir relever de nouveaux défis. Il rencontre Ikuta dans les locaux de la Naigai Rubber Industry à Kobe.

« Ikuta voulait montrer au monde que, même si le Japon venait de perdre le conflit, son pays disposait de technologies d’excellence. Il accepte donc la proposition de Pastine et se lance dans l’élaboration d’un prototype. Il espérait aussi que son caoutchouc mousse à cellules fermées qui lui avait coûté tant d’efforts pourrait être réinvesti dans ce nouveau produit », explique Uzawa.

Les sandales en caoutchouc trouvent leur public

Développer un prototype ne fut pas de tout repos. La partie entre les orteils frottait désagréablement et la semelle rembourrée dégageait une fâcheuse odeur ressemblant à de l’ammoniac. De plus, les pieds japonais et occidentaux diffèrent par leur forme et leurs proportions. Pour réussir les ajustements nécessaires, il fallait produire différentes formes de cordonnerie en bois.

Une forme de cordonnerie en bois créée par Pastine, avec une encoche pour le passage de la lanière entre les orteils. (Photo avec l’aimable autorisation de Naigai Rubber Industry)
Une forme de cordonnerie en bois créée par Pastine, avec une encoche pour le passage de la lanière entre les orteils. (Photo avec l’aimable autorisation de Naigai Rubber Industry)

« Il s’est rendu compte qu’une bride plus fine et plus longue était plus confortable pour les pieds américains. La bride des zôri part plutôt à angle droit de la base de la sandale, Ikuta en modifie le design, l’incline et incurve la fixation pour un meilleur maintien du pied. Il renforce aussi le talon de deux à trois millimètres pour que le pied ne soit pas à plat et le confort de marche amélioré Enfin, il façonne différemment les sandales gauche et droite pour qu’elles épousent les contours de chaque pied. »

En 1952, la toute première paire de tongs en caoutchouc voit le jour. Pastine la baptise du nom de « Beach Walk ». Les exportations débutent en 1955 et le produit remporte rapidement un vif succès. L’année suivante, 100 000 paires sont vendues à Hawaï en un mois. Ce succès ravit Pastine. « Tous les ans à Noël, il prenait soin d’envoyer des cartes de vœux à notre entreprise, cette amitié a résisté à l’épreuve du temps », précise Uzawa.

Les tongs « Beach Walk » de Naigai Rubber Industry. Le logo est repris du design original utilisé au lancement de la marque. (© Yoshino Taichirô)
Les tongs « Beach Walk » de Naigai Rubber Industry. Le logo est repris du design original utilisé au lancement de la marque.

Fort du succès à l’étranger, Naigai Rubber Industry lance ses tongs sur le marché japonais sous le nom de « Blue Dia ». Le produit est adapté aux utilisateurs japonais avec une bride plus large et une andouille plus grosse pour une meilleure durabilité.

Uzawa explique : « Genbei, un détaillant situé dans une station balnéaire de Hayama (dans la préfecture de Kanagawa), est l’un des premiers à les commercialiser. Genbei s’est depuis spécialisé dans les sandales de plage et de nos jours, les tongs y sont encore vendues sous leur nom d’origine “Beach Walk”. Les sandales de Naigai sont les premières et les plus anciennes au monde, mais les méthodes de fabrication et les matériaux utilisés n’ont pratiquement pas changé. Cela montre bien à quel point la conception était parfaite dès les origines. »

Aujourd’hui, le marché regorge de tongs de toutes sortes et certains modèles sont très bon marché. Qu’est-ce qui rend les Beach Walk si uniques ? Uzawa pense que les matériaux utilisés font toute la différence.

La semelle est plus épaisse au niveau du talon. (© Yoshino Taichirô)
La semelle est plus épaisse au niveau du talon.

« Contrairement à la plupart des tongs actuelles qui sont fabriquées en polyuréthane et autres résines synthétiques, les Beach Walk sont en caoutchouc naturel. Voilà pourquoi elles sont si agréables à porter pied nus. Elles peuvent sembler un peu rigides au début, mais plus on les porte, plus elles épousent la forme des pieds : elles se font à leur propriétaires. »

Elles ne sont pas conçues pour n’être portées l’espace d’un été puis jetées. Les Beach Walk se bonifient avec le temps et gagnent en confort avec l’usage. Cela leur vaut une clientèle fidèle. Certains portent la même paire pendant des années, d’autres en achètent de nouvelles pour les utiliser en intérieur, ou en alternant les paires pour en avoir toujours une confortable à portée d’orteils.

Aujourd’hui, les tongs Beach Walk sont fabriquées aux Philippines puis vendues dans toute l’Asie et même au-delà. La gamme comprend le modèle Beach Walk Regular, avec sa semelle intérieure blanche et extérieure marron, il y a aussi le modèle Multicolor, avec sa semelle trois couches. Au total, l’entreprise décline sa tong en 31 modèles et coloris différents. Il y a deux ans, 5 nouvelles options sont venues compléter la gamme.

« C’est le produit phare de notre entreprise », explique Uzawa. « C’est une excellente sandale. Nous voudrions améliorer son image de marque sur les réseaux sociaux. »

Quelques modèles de tongs de la Naigai Rubber Industry. (© Yoshino Taichirô)
Quelques modèles de tongs de la Naigai Rubber Industry.

La sandale qui vous aide à marcher mieux

Marcher en tongs tonifie les muscles des orteils et de la voûte plantaire car il faut maintenir la bride entre ses doigts de pied et assurer sa stabilité. « Ces dernières années, on a vu un regain d’intérêt pour les zôri, en porter renforce en effet la capacité naturelle de préhension des orteils. », explique Uzawa.

« Avec les tongs Beach Walk et leur talon compensé, la marche est facilitée. À chaque foulée, la plante des pieds doit se dérouler pour s’adapter au sol, on revient aux fondamentaux de la marche. Nous étudions ces aspects et espérons pouvoir, à terme, développer un produit qui se rapprocherait d’une chaussure de rééducation. »

Peu après la Seconde Guerre mondiale, la tong moderne est née de l’étonnante collaboration d’un designer américain avec un ingénieur japonais. Plus de 70 ans ont passé, le design de base a très peu évolué et elle continue d’être portée dans le monde entier. Aujourd’hui, la tong est un objet si banal que nous n’y prêtons pas forcément attention. Mais de temps en temps, à la plage notamment, prenons le temps de nous remémorer l’histoire de cette sandale et de ses deux créateurs qui, par-delà les mers, se sont donné la main et ont créé ensemble un classique au succès planétaire.

(Photos : Yoshino Taichirô, Nippon.com, sauf mention contraire. Photo de titre : Photo AC)

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