Dossier spécial Quand gourmandise rime avec plaisir
La culture œnologique japonaise passe par les femmes
Un concours de vins pas comme les autres
[25.03.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

La première édition du concours « Sakura Wine Award » vient de se dérouler à Tokyo : 240 juges, toutes des femmes, ont examiné une liste de vins de plus de 1900 étiquettes. Au Japon, où la culture œnologique est encore jeune, de plus en plus de professionnels femmes sont actives et se passionnent pour ouvrir de nouveaux horizons.

Le concours s’est déroulé à l’espace événement « Terratoria », au siège social de la société de stockage Terrada à Shinagawa, Tokyo.

En février 2014, à Shinagawa, Tokyo, a eu lieu le premier Concours International des Vins « Sakura Japan Women’s Wine Awards ». Durant quatre jours, 240 femmes ont goûté en aveugle et jugé 1922 vins en provenance de 29 pays. Les examinatrices sont sommelières, journalistes gastronomiques, vigneronnes, importatrices… toutes professionnelles concernées sous une forme ou une autre par le marché japonais du vin.

« J’ai participé à plusieurs concours vinicoles, mais dans la plupart, j’étais entourée d’œnologues masculins, c’est la première fois qu’autant de femmes de l’industrie vinicole se réunissent, commente Mme Kawahara Yôko, importatrice de vins argentins, qui a participé aux quatre jours. « On dénote un vrai point de vue féminin dans la dégustation du vin, non seulement pour l’évaluation des tanins ou de l’acidité, mais également pour apprécier si un vin convient à une fête entre femmes ou pour offrir à des amies ».

Un champ d’action plus large pour 8 000 sommelières

Les juges étaient regroupées par tables de cinq. Au centre : Mme Kawahara Yôko.

Même si la consommation de vin est haussière actuellement au Japon, elle reste inférieure à 3 litres par an et par habitant. Ce qui est bien inférieur à la consommation en France ou en Italie, pays de longue tradition vinicole et œnologique, où celle-ci est de 40 à 50 litres(*1), et même que la consommation américaine, « jeune nation vinicole », où elle est déjà de 8,9 litres par an et par habitant. La clé de la croissance du marché du vin au Japon est entre les mains des consommatrices.

En Europe et aux États-Unis, ce sont essentiellement les hommes qui décident quel vin acheter. Mais pour Mme Tanabe Yumi, organisatrice de ce concours et présidente du jury, « au Japon, le cœur de cible du marché du vin est constitué par des femmes entre 30 et 50 ans ».

Mme Tanabe Yumi a étudié l’œnologie à l’école hôtelière de l’Université Cornell aux États-Unis. Elle a ensuite fondé la société de conseil vinicole « Wine and Wine Culture », à Tokyo en 1986. Elle ouvre son École du Vin en 1992. Chevalier du Mérite Agricole du gouvernement français en 2009, elle est présidente de l’Association Culturelle des Vins et Spiritueux depuis 2011.

Mme Tanabe qui dirige une école d’œnologie depuis 21 ans, a formé plus de 10 000 spécialistes et sommeliers et compte beaucoup sur l’attractivité de la culture vinicole auprès des consommateurs féminins pour créer de nombreuses opportunités de carrière pour les femmes. Le Japon compte environ 8 000 sommelières actuellement, soit 47% du total, mais leur champ d’action est encore limité.

Ce phénomène n’est pas limité au Japon. Comme le dit Mme Tanabe : « Le milieu vinicole est conservateur. Ce n’est que tout récemment que la population des sommelières et des vigneronnes a augmenté ». Elle a initié ce concours annuel afin de dynamiser la consommation de vin et l’ensemble de la filière en tirant parti de la vitalité féminine dans ce domaine et de renforcer les racines de la culture vinicole dans la vie quotidienne japonaise.

« Par exemple, je n’imagine pas un très fort dynamisme de la part d’un jury masculin pour suggérer des vins qui s’allierait au sushi ou au sashimi à la maison », explique Mme Tanabe. L’autre axe à développer est celui des zones de prix abordables. Au vu des résultats de cette année, « j’attends de nombreuses entrées de vins entre 2 000 et 5 000 yens la bouteille pour l’année prochaine ! »

Les Prix Spéciaux du jury mettent l’accent sur le jugement féminin

La cérémonie de récompenses a eu lieu le 4 mars au « FOODEX JAPAN 2014 ».

Le grand prix du concours est le « Diamond Trophy », mais des Prix Spéciaux du jury reflètent plus précisément encore le point de vue féminin de la dégustation, dans six catégories : les « Best Value Wines » pour les vins au meilleur rapport qualité-prix, le « Best Japanese Wine » pour les vins japonais, le « Best Wine for Under 30’s » qui recommande le meilleur vin pour la jeune génération, le « Best Wine produced by a Woman Winemaker » qui met à l’honneur les vigneronnes, le « Best Accompanying Wine for Asian Foods » pour le meilleur vin d’accompagnement de la cuisine asiatique et le « Best Label Design – Best 10 » qui récompense la conception des étiquettes.

Claire Naudin était sacrée « Meilleure Vigneronne »

Cérémonie de clôture du concours et remise des prix ont eu lieu le 4 mars 2014 au Salon International de l’alimentation et de la boisson, le FOODEX JAPAN 2014. Claire Naudin, vigneronne bourguignonne depuis 1994, avait fait le déplacement de France pour recevoir le Prix de la meilleure vigneronne. Depuis qu’elle a repris le vignoble de son père qui lui a appris le métier, elle produit un vin au goût naturel, en réduisant autant que possible les additifs. Le Hautes Côtes de Beaune Blanc Bellis, qui a également été primé, est lui aussi un vin blanc au goût d’une grande pureté.

Mme Naudin nous a parlé du concours « Féminalise », lors duquel des juges femmes uniquement goûtent et élisent des vins français. « Le concours n’existe que depuis 5 ou 6 ans, mais le réseau se développe et le concours attire aujourd’hui plus de 1 000 femmes. Ce prix Sakura est une excellente occasion de promouvoir les vins simples de Bourgogne. À titre personnel, c’est un grand encouragement, cela me rajeunit ! Il y a encore tellement de défis et d’amélioration à développer dans la production du vin, je me sens pleine d’énergie ! »

Un vin japonais qui serait unique au monde, libéré des modes…

Le Japon est un pays neuf dans le domaine de la vinification, même si on trouve aujourd’hui des caves un peu partout dans le pays. Comment se sont comportés les vins japonais dans ce concours ? Certes, pas encore de « Diamond Trophy », mais le Huggy Spark, un pétillant de cépage Koshû a reçu le « Gold Trophy » et été élu le meilleur vin japonais. Pour Mme Tanabe, « il constitue une référence pour de futures améliorations du cépage Koshû ». Néanmoins, Mme Tanabe s’abstient de juger les vins japonais avec complaisance :

« Je reconnais que les vignerons japonais font des efforts, certes. Mais les 2000 ans de tradition vinicole de l’Europe pèsent encore de tout leur poids dans l’élaboration des goûts et de la qualité des vins. Il faudra encore du temps, et je ne pense pas que ce soit servir l’avenir du vin japonais que de le porter aux nues trop tôt. Les médias japonais aiment bien dire que les vins japonais atteignent “un niveau de classe internationale”, mais un bon vin ne se crée pas aussi facilement ».

Commentaires un peu sévères, mais qui viennent de quelqu’un qui a baigné dans l’univers de la viniculture depuis son enfance et sait de quoi elle parle. En effet, Mme Tanabe est la fille de Marutani Kaneyasu, ancien maire du village d’Ikeda, qui fut le créateur du vin Tokachi Hokkaido. « Le Tokachi, le précurseur de tous les vins fabriqués au Japon, est né il y a 50 ans. Depuis que je suis toute petite, je vois les efforts des vignerons japonais qui se saignent pour cultiver, faire fermenter et produire un vin en climat froid. Je pense pouvoir dire que je connais un peu mieux que d’autres les dures conditions dans lesquelles les vignerons de Yamanashi, de Nagano ou de Yamagata luttent pour produire un vin de qualité au Japon. Je les encourage très sincèrement. Et c’est dans ce sens que je leur dis : travaillez à créer un vin authentique, ne vous laissez pas balader par ce que disent les médias et les phénomènes de mode ».

Communiquer le goût des femmes japonaises au monde entier

À travers le concours « Sakura », ce que Mme Tanabe souhaite promouvoir, c’est la mise en œuvre d’un secteur industriel et commercial spécialement ouvert aux femmes. Comme par exemple la progression de la notoriété des vins rosés. « Comme on trouve encore trop d’hommes acheteurs et prescripteurs, ils ne savent pas trop comment promouvoir les vins rosés. Je pense que ce concours va aider à augmenter rapidement la consommation de vins rosés ».

Un des Prix Spéciaux du jury s’est attaché à sélectionner des vins qui s’harmonisent bien avec la cuisine washoku (de goût japonais traditionnel), et tout particulièrement avec les sushi. C’est le Marrenon Petula Rose 2012, un vin rosé du Sud de la France qui a été élu. « L’harmonie entre la cuisine et le vin est un élément essentiel. Ce vin rend le sushi encore meilleur, et le contraire est vrai également. J’étais sûre qu’un rosé au goût simple et net pouvait réunir ces conditions, se félicite Mme Tanabe. Je crois que les restaurants de sushi du monde entier seront ravis d’apprendre quel vin a été élu par des femmes japonaises pour accompagner les sushi ! ».

Le concours « Sakura » est donc bien parti pour devenir le lieu d’où la culture œnologique et vinicole des femmes japonaises se diffusera au monde entier.

Site Internet [EN] : Sakura Japan Women’s Wine Awards

(D’après un original en japonais du 14 mars 2014)

(*1) ^ Source : Organisation internationale de la vigne et du vin

  • [25.03.2014]
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