Dossier spécial Les grandes figures historiques du Japon
Le voyage de Lafcadio Hearn au cœur de l’esprit japonais

Koizumi Bon [Profil]

[04.02.2019] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية |

Lafcadio Hearn (1850-1904), alias Koizumi Yakumo, est connu pour les écrits qu’il a publiés sur le Japon à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, notamment ses réécritures d’histoires de fantômes. Son arrière-petit-fils Koizumi Bon revient sur la vie de son célèbre ancêtre.

Une vision intemporelle

Lafcadio Hearn est surtout connu pour son ouvrage Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges, qui contient des histoires de fantômes et des contes d’horreur japonais, comme l’« Histoire de Mimi-Nashi-Hoichi » et « Yuki-Onna ». Cette anthologie est une œuvre d’art intemporelle, qui a connu un grand succès auprès des lecteurs au Japon et dans le monde. Outre son talent d’écrivain, Hearn y déploie la vision d’un penseur qui s’interroge sur la civilisation matérialiste.

Voici quatre citations de Hearn à propos du Japon, son pays d’adoption :

La première édition de Kwaidan, publiée en 1904

« Je pense que la grandeur du Japon dans l’avenir va dépendre de la préservation de l’esprit de [la région de] Kyushu ou de Kumamoto, l’amour de ce qui est clair, bon et simple et la détestation du luxe inutile et de l’extravagance dans la vie. » (1894) (*1)

« La vraie religion du Japon, la religion que, sous une forme ou une autre, la nation tout entière continue de professer, est le culte qui a servi de fondement à toutes les religions civilisées et à toutes les sociétés civilisées – le culte des ancêtres. » (1904) (*2)

« L’éducation japonaise attache trop d’importance à l’apprentissage par cœur et ne cultive pas l’imagination. » (1890) (*3)

« Lorsqu’on réfléchit au fait que le Japon subit depuis des milliers d’années [les catastrophes naturelles] exactement sur le même mode, il est difficile de penser qu’une situation aussi extraordinaire n’ait eu aucun effet sur le caractère national. » (1894)(*4)

Tout le monde l’a compris : chacune de ces citations met en relief des questions qui continuent de se poser dans le Japon contemporain et identifie des caractéristiques distinctes de la culture japonaise. Et pourtant, il n’existe aucune contradiction entre ces points de vue de l’auteur et le fait qu’il ait couché par écrit plus de 70 histoires japonaises de fantômes au cours de sa vie. Il a trouvé « un aspect de la vérité » dans la littérature surnaturelle et a réussi à saisir les traits fondamentaux d’une culture étrangère sans avoir recours aux idées préconçues de l’Occident. Son ouverture d’esprit et son acuité lui ont permis de comprendre l’essence de la culture du Japon et de se forger une vision de l’avenir du pays. Cette capacité est étroitement liée au passé de Hearn et aux voyages qui ont jalonné sa vie et l’ont amené à parcourir la moitié du globe, ainsi qu’à la manière dont ses expériences d’autres cultures ont façonné sa pensée et l’ont détourné d’une vision anthropocentrique du monde.

De l’Irlande au Japon

Patrick Lafcadio Hearn est né en 1850 à Leucade (Lefkada en grec), dans les îles ioniennes. Son père Charles était un Irlandais, chirurgien dans l’armée britannique, et sa mère Rosa était de Cythère (Kythira en grec), une autre île ionienne.

L’île de Leucade (Lefkada en grec), où est né Lafcadio Hearn

Lafcadio avait deux ans lorsqu’ils quittèrent Leucade pour Dublin, en Irlande, où sa famille paternelle avait sa maison. Mais sa mère Rosa, rongée par l’angoisse, retourna en Grèce lorsqu’il avait quatre ans. Il ne devait jamais la revoir. Le jeune garçon fut élevé par la tante de son père, Sarah Holmes Brenane, mais c’est sa nurse, Catherine Costello, qui prenait soin de lui au jour le jour. Elle était du Connaught, la province d’Irlande où la tradition orale celtique était la plus riche. Il fut ensuite élève d’un séminaire de Durham, au nord de l’Angleterre, et c’est là qu’il perdit l’œil gauche, frappé par une balle de cricket. Suite à la faillite de sa grand-tante, il mena une vie errante à Londres avant de partir pour un temps dans le nord de la France, où il fit des études. À l’âge de 19 ans, il décida d’émigrer et s’embarqua seul pour un voyage qui l’amena à Cincinnati, aux États-Unis.

Hearn et sa grand-tante Sarah Holmes Brenane

(*1) ^ « L’avenir de l’Extrême-Orient », conférence donnée à Kumamoto, préfecture de Kumamoto, le 17 janvier 1894.

(*2) ^ Japan : An Attempt at Interpretation (Japon : une tentative d’interprétation), 1904.

(*3) ^ « La valeur du pouvoir de l’imagination », conférence donnée à Matsue, préfecture de Shimane, le 26 octobre 1890 (reconstitué à partir des sources accessibles, le texte original n’étant plus disponible.)

(*4) ^ « Les séismes et le caractère national », article paru dans le Kobe Chronicle du 27 octobre 1894.

  • [04.02.2019]

Arrière-petit-fils de Lafcadio Hearn et directeur du Musée mémorial Lafcadio Hearn. Directeur honoraire du Musée mémorial Lafcadio Hearn de Yaizu. Professeur honoraire à l’Université préfectorale de Shimane. Né à Tokyo en 1961. Se spécialise dans le folklore au cours de ses études à l’Université Seijô. Il reçoit en 2017 l’Éloge du ministère japonais des Affaires étrangères pour sa contribution aux échanges entre le Japon et l’Irlande. Sa bibliographie inclut Minzoku gakusha : Koizumi Yakumo (Lafcadio Hearn, folkloriste) et Kaidan yondaiki : Yakumo no itazura (Les quatre générations de Kwaidan : l’espièglerie de Yakumo).

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