Dossier spécial Tokyo de jadis et d’aujourd’hui, à travers estampes et photographies
Ukiyo-photo Cent vues d’Edo [15] : le quartier de Kasumigaseki

Kichiya [Profil]

[17.01.2019]

Le photographe Kichiya immortalise les lieux de Tokyo qui sont peints sur la célèbre série d’estampes d’Utagawa Hiroshige Cent vues d’Edo, du même point de vue, sous le même angle, et pendant la même saison. L’estampe numéro 2 s’intitule « Kasumigaseki ». Si c’est aujourd’hui le quartier des ministères, à l’époque d’Edo, c’était un lieu où se trouvaient de nombreuses résidences des daimyô (seigneurs féodaux) et d’où l’on pouvait voir la mer. Tout a donc bien changé !

Scène de Nouvel An dans la rue des résidences des seigneurs féodaux

Le nom Kasumigaseki apparaîtrait pour la première fois dans le récit de la conquête de l’est menée par Yamato Takeru, héros de la mythologie japonaise. En prévision d’une attaque des « barbares » du nord-est, il mit en place un poste de défense (« seki ») en un lieu fréquemment sujet au brouillard (« kasumi ») venant de la baie. Ce qui est certain, c’est qu’en 1590, quand Tokugawa Ieyasu établit son gouvernement à Edo, la zone actuelle de Kasumigaseki était donc située en bordure du rivage.

Les cartes anciennes nous apprennent qu’à l’époque de Hiroshige, la pente qui passait entre la résidence à Edo de la famille Kuroda, le daimyô de Fukuoka, que l’on aperçoit à droite (terrain actuellement occupé par le ministère des Affaires étrangères), et celle des Asano, daimyô de Hiroshima, à gauche de l’estampe (actuellement complexes ministériels nos 2 et 3), était elle-même nommée « Kasumigaseki ». L’estampe originale montre sur la droite un énorme pin en pot disposé devant le portail des Kuroda, et dans le ciel en plein centre un cerf-volant décoré avec le caractère « poisson » (魚), logo du libraire-éditeur des Cent vues d’Edo, Totoya Eikichi. Au milieu de la rue s’avance un groupe de danseurs-jongleurs Daikagura, sous les regards de comédiens de style Mikawa-manzai. Ces différents éléments font de ce paysage une scène typique du Nouvel An.

La photo que j’en ai faite fut la première de ma série sur les Cent vues d’Edo. Elle n’a pas été prise sur la pente Kasumigaseki, mais sur celle immédiatement à côté, au sud, Shiomizaka. À l’époque d’Edo, celle-ci passait derrière la résidence Kuroda et était appelée Ura-Kasumigaseki, c’est-à-dire « derrière Kasumigaseki ». Avec sa vue ouverte sur les hauteurs jusqu’au quartier de Ginza et l’impression de perspective qu’elle offre, Shiomizaka présente une réminiscence bien plus présente de l’estampe originale, et c’est ce qui m’a décidé.

Utagawa Hiroshige, Cent vues d’Edo, n°2 : « Kasumigaseki »

Nouvel An à Edo

Le Nouvel An est encore aujourd’hui le moment de l’année où l’on sent le mieux l’atmosphère traditionnelle du Japon. Les lieux adéquats pour faire voler des cerfs-volants, qui symbolisaient le vœu de voir les garçons grandir en pleine santé, sont devenus plus rares aujourd’hui, mais ils se perpétuent encore comme un jeu traditionnel du Nouvel An.

Permettez-moi de vous présenter une autre estampe dans laquelle Hiroshige a représenté le Nouvel An. Elle fait partie de son recueil des Trente-Six vues du mont Fuji, et s’intitule « Tôto Suruga-chô » (Quartier de Suruga dans la métropole de l’Est). Ce quartier correspond à l’actuel Nihonbashi-Muromachi. Le grand pin en pot est celui qu’à fait installer la maison Echigo-ya, un riche marchand de l’époque d’Edo. Ces décorations servaient de signe d’invitation aux toshigami, les divinités du passage à la nouvelle année, afin qu’ils pénètrent dans les foyers pour le Nouvel An. Dans les résidences seigneuriales ou des grands commerçants, les ornements de pins laissaient la place à des bambous, et ceux-ci pouvaient être énormes, comme on le voit. De nos jours toutefois, la forme a changé. Ils sont le plus souvent constitués de trois bambous gros mais courts, coupés en biseau, décorés avec une simple branche de pin (le kadomatsu).

Dans cette estampe aussi, Hiroshige avait représenté différents artistes. Pendant que ceux de gauche jouent du shamisen, les danseurs-jongleurs Daikagura réalisent « la danse du lion » (shishimai), ou des numéros de jonglages avec des parapluies, et les comédiens de style Mikawa-manzai déclament eux des formules de félicitations en s’accompagnant d’éventails et de tambours. Tous étaient régulièrement engagés pour faire le tour des maisons de samouraïs ou de commerçants pendant le Nouvel An. Sans doute les émissions de variété actuelles diffusées pendant le passage à la nouvelle année viennent-elles de l’influence ces traditions…

Trente-Six vues du Mont Fuji « Tôto Suruga-chô » (avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)

Cent vues d’Edo

Les Cent vues d’Edo sont à l’origine un recueil d’estampes ukiyo-e (« peintures du monde flottant »), l’un des chefs-d’œuvre d’Utagawa Hiroshige (1797-1858), qui eut une énorme influence sur Van Gogh ou Monet. De 1856 à 1858, l’année de sa mort, l’artiste se consacre à la réalisation de 119 peintures de paysages d’Edo, alors capitale shogunale, au fil des saisons. Avec ses compositions audacieuses, ses vues « aériennes » et ses couleurs vives, l’ensemble est d’une extraordinaire créativité et est acclamé depuis lors comme un chef d’œuvre dans le monde entier.

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  • [17.01.2019]

Photographe d’ukiyo-photo, ou « photographies du monde flottant ». Né en 1961, il grandit au centre de Tokyo. Diplômé de la faculté de droit de l’Université Keiô. C’est en 2013 qu’il commence à photographier des ukiyo-photo, comme il appelle lui-même le fait de photographier de nos jours les lieux qui sont peints sur certaines des estampes ukiyo-e (« peintures du monde flottant ») de l’époque d’Edo. Sa première exposition personnelle a lieu en décembre 2017 à The Gallery 2, au Nikon Plaza Shinjuku. Il donne également des conférences sur les endroits liés aux estampes.

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