La crise en Corée du Nord et le défi qu’elle pose à NHK World (3ème partie)
L’ambition de créer un média audiovisuel sur le modèle de CNN

Taniguchi Tomohiko [Profil]

[13.02.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Le contre-exemple de Al Jazeera English

La question qui se pose est donc de savoir si NHK World est susceptible de devenir une source importante d’informations destinées au public mondial sur les événements qui se produisent en Asie. Je crains malheureusement qu’il faille répondre par la négative. Pour étayer cette opinion, qu’on me permette de me référer au contre-exemple qu’offre Al Jazeera English.

Al Jazeera English a démarré en novembre 2006 en tant que nouvelle division éditoriale distincte du réseau arabe, dotée de toute une équipe talentueuse recrutée dans les rangs de BBC et autres grands réseaux — présentateurs et journalistes, mais aussi producteurs et chercheurs. En témoigne les accents typiquement britanniques que j’entends systématiquement quand arrivent des appels téléphoniques en provenance du bureau d’Al Jazeera à Kuala Lumpur, base de son service d’informations en Asie.

Le sens aigu de l’information affiché par ce genre d’équipe est quelque chose qui fera toujours défaut à NHK. Par « sens de l’information » j’entends l’instinct du moment et de la façon de dévoiler une histoire de manière à augmenter son audience dans des pays tels que l’Angleterre, les États-Unis, Singapour et Hongkong. Cette faculté n’appartient qu’aux organisations qui ont des journalistes et des producteurs originaires de ces endroits.

Un abîme sépare Al Jazeera English et NHK World en termes de qualité et de fluidité de l’anglais parlé, de sophistication des images et autres aspects des programmes qui sautent aux yeux des spectateurs dès qu’ils sélectionnent une chaîne. Le déroulement des programmes d’Al Jazeera English se caractérise par une intensité conçue pour stimuler les cinq sens. NHK, en revanche, fait montre d’une platitude rarement observée dans le monde de la radiotélévision. Alors que la première est toujours dans le tempo, la seconde manque totalement de groove, pour employer une métaphore musicale.

J’attribue quant à moi l’origine de la plupart de ces problèmes au fait que NHK n’a pas cherché à recruter des gens talentueux en dehors de ses propres rangs.

Une manœuvre stratégique de la chaîne chinoise CCTV News

Le palmarès de CCTV News, le service international chinois qu’on peut considérer comme le grand rival de NHK World, est bien meilleur à cet égard. La majorité de ses reporters ne sont pas chinois et, tout du moins au premier regard, on ne peut pas assimiler les programmes qu’elle diffuse à de la propagande officielle. En fait, il s’agit bel et bien de propagande, dans la mesure où le quartier général du Parti communiste exerce son contrôle sur les contenus, mais les améliorations apportées à la qualité des offres régulières font qu’un nombre croissant de programmes semblent tout à fait normaux aux spectateurs.

La meilleure preuve du sérieux de CCTV News a été sa décision d’ouvrir un bureau à Washington D.C. en 2011. La chaîne de télévision va probablement embaucher des chroniqueurs et autres vedettes de nationalité américaine (grassement payés vraisemblablement) et commencer à produire des programmes sur place. Cette initiative, qui revenait pratiquement à construire un camp dans le donjon de l’ennemi, montre clairement que le service bénéficie du soutien sans réserve des autorités chinoises.

Les États-Unis sont la cible principale de la diplomatie chinoise. Aucun autre pays ne s’approche d’eux par la place occupée à cette égard. En témoigne le nombre d’instituts Confucius implantés sur le sol américain. Ces établissements, mis en place par la Chine, ont pour objet d’enseigner la langue chinoise dans le monde entier. Leur nombre se chiffre par dizaines dans la plupart des pays auxquels la Chine attribue une importance particulière, mais les États-Unis en compte quelque 200 à eux seuls. L’installation de CCTV News à Washington en vue d’y produire des programmes doit être interprétée comme un investissement stratégique de même nature.

Ce que les chiffres révèlent au sujet de NHK World

Quelles statistiques puis-je invoquer à l’appui de mes dires ? YouTube m’a semblé un bon indicateur pour confirmer ma conviction que le projet NHK World a tourné court avant même de démarrer, tandis que le lancement de CCTV News a fait l’objet d’une campagne très offensive.

YouTube est un site Internet d’hébergement de vidéos de courte durée ouvert aux particuliers comme aux institutions du monde entier. On peut considérer qu’il est le lieu d’un concours permanent de popularité des contenus vidéos. Je suis allé sur le site international de YouTube, j’ai sélectionné « US English » comme langage et j’ai effectué une série de recherche sur les diffuseurs internationaux.

« CNN » l’a emporté de loin, avec 774 000 résultats. (Les chiffres que je donne ici ont été relevés le matin du 19 décembre 2011.) Mais CCTV faisait figure honorable avec un chiffre de 144 000. À ma surprise, elle battait « Al Jazeera English », dont le score se limitait à 91 500.

« NHK World » se contentait quant à elle de 3 790 résultats, et ceci malgré la catastrophe du Tôhoku qui, depuis neuf mois, focalisait plus que jamais auparavant sur elle l’attention de la communauté internationale.

Même si NHK dispose des moyens financiers lui permettant de laisser NHK World poursuivre sa carrière, il est probable que celle-ci reste insipide et effacée, une présence moutonnière. Il ne nous reste qu’à soupirer et oublier que nous avons cru qu’en se dotant d’une chaîne de télévision en langue anglaise, le Japon allait pouvoir accroître sa visibilité sur la scène internationale.

(20 décembre 2011.)

D’après un original en japonais

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  • [13.02.2012]

Secrétaire du cabinet d’Abe Shinzô, chargé de communication depuis janvier 2013. Il était professeur invité spécial à l'Université Keio et membre du comité de rédaction de nippon.com entre avril 2011 et janvier 2013. Né en 1957 dans la préfecture de Kagawa, il est diplômé de la faculté de droit de l'Université de Tokyo. C'est comme journaliste qu'il commence sa carrière, à la revue Nikkei Business, dont il devient membre de comité de rédaction, avant d'entrer au ministère des affaires étrangères, où il occupe d'abord les fonctions de porte-parole adjoint, puis de conseiller au département de diplomatie publique. Il a notamment été chercheur invité Fulbright au centre international de recherche de la Woodrow Wilson School de l'Université de Princeton, président de la Foreign Press Association de Londres, chercheur invité à l'Institut des études internationales de Shanghai (SIIS). Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Les monnaies brûlent : une histoire de la coexistence du yen, du yuan, du dollar, et de l'euro .

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